C. V. page 153, note
7. Ecrivain maniéré, homme du monde et courtisan, Moncrif réussit par son esprit, sa figure, ses talents de peintre, de musicien ot de comédien de société. Une Histoire des chats (1727), un Essai sur les moyens de plaire (1738), des opéras-ballets, des poésies fugitives, et ses nombreux amis lui ouvrirent les portes de rAendémie française. Il fut secrétaire du comte d'Argenson, du comte de Clermont et lecteur de la reine Marie Leczinska. Voltaire l'appelait l'JJistorlof/rt/fe des chats.
et affligé de la bienséance qui empêche le maître du château * d'écrire un petit mot; mais je conçois qu'il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n'a que des choses vfigues à répondre. Il est toujours bon qu'il sache qu'il y a deux espèces de Suisses qui l'aiment de tout leur cœur. Tavernier % qui avait acheté la terre d'Aubonne, à quelques lieues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV pourquoi il avait choisi une terre en Suisse, répondit, comme vous savez : Sire, j'ai été bien aise cravoir quelque chose qui ne fût quà moi^. Je n'ai pas tant voyagé que Tavcrnier, mais je finis comme lui.
Vous avez donc soixante-neuf ans, mon cher confrère : gui est-ce qui ne les a pas à peu près *? Voici le temps d'être à soi, et d'achever tranquillement sa carrière. C'est une belle chose que la tranquillité! Oui, mais l'ennui est de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent, j'ai établi un théâtre à Lausanne % oii nous jouons
1. Le comte d'Argenson, ancien ministre de la guerre, qui venait d'être disgracié et relégué dans sa maison de campagne des Ormes, en Toui-aine, le 1*' février 1757. U y resta jusqu'en 1767. — Mémoires du Président Hénault,^. 245-253.
2. Né à Paris en 1605, Tavernier était fils d'un marchand de cartes géographiques d'Anvers, réfugié en France. Il parcourut une grande partie de l'Europe, dont il parlait presque toutes les langues, et fit six voyages en Asie dans l'espace de trente ans.
11 en rapporta tant d'étoffes, de pierreries et de diamants, qu'il en vendit pour plus de trois millions à Louis XL V. Anobli par ce prince, il acheta la baronnie d'Aubonne en Suisse (pays de Vaud, sur l'Aubonne, à 18 kilomètres de Lausanne), que posséda, après lui, Duquesne. Il a laissé un récit de ses voyages en Orient (1679). Tavernier mourut à Moscou, en 1686.
3. Tavernier, étant protestant, pouvait, à titre définitif posséder quelque chose en Sui.=<se; droit refusé aux catholiques par la constitution de Genève. (V. page 240, note 2.) Dans sa réponse au roi, il fait allusion à cette maxime des princes absolus que,
dans un royaume, le seul et vrai propriétaire de tous les biens, c'est le monarque. » On lit en effet, dans les Mémoires de Louis XIV : t Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'Eglise que par les séculiers... » (T. n. p. lit.)
4. Moncrif était né en 1687; il mourut en 1770. Voltaire n'avait alors que 63 ans.
5. C'est-à-dire à Monrion, près de Lausanne. Toutefois, à dater de cette année 1757, c'est à Lausanne même que fut établi le théâtre de Voltaire. Il venait d'acheter dans celte ville, rue du Grand - Chêne, n" 6 (à gauche, du côté de la promenade de Montbenon), une belle et vaste maison. Il transporta, à Lausanne même, son théâtre, installé jusqu'alors à Monrion, et abandonna, le 2 juin, cette maison de Monrion, dont il n'était que locataire et qui lui avait servi de résidence d'hiver. Il continua d'habiter les Délices (près de Genève), pendant l'été ; mais on ne jouait l.i comédie qu'à Lausanne, et non aux Délices. On craignait la colère du consi^oire de Genève. (V. page 243, n. 3.
Zaïre, Alzire^Y Enfant prodigue^, et même des pièces nouvelles. N'allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs suisses : j'ai fait pleurer, moi bonhomme Lusignan^, un parterre très bien choisi, et je souhaite que les Clairon et les Gaussia' jouent comme M""^ Denis. Il n'y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très bonnes maisons dans une très vilaine ville*. Nous n'avons de suisse que la cordialité; c'est l'âge d'or avec les agréments du siècle de fer.
Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard : je suis jardinier au printemps, à mes Délices, près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône, et une autre rivière ^ Avez-vous, mon cher confrère, un plus bel aspect? avez-vous des tulipes au mois de mars? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l'histoire^; on se moque des sottises du genre humain et de la charlatanerie de vos physiciens qui croient avoir mesuré la terre, et de ceux qui passent pour des hommes profonds, parce qu'ils ont dit qu'on fait des anguilles avec de la pâte aigre '^.
1, La comédie de l'Enfant prodigue, en cinq actes et en vers de dix syllabes, avait été jouée pour la première fois à Paris le 10 octobre 1736. Elle eut, daus sa nouveauté, dix-sept représentations. — Sur Alzire et Zaïre y. pages b6 et 82, notes 3, 4 et 5.
2. Voltaire jouait souvent chez lui, dans ses pièces et sur son théâtre :
il choisissait les rôles de vieillard.
Gibbon, relégué alors à Lausanne par son père, était un spectateur assidu et charmé de ces représentations :
t Deux hivers consécutifs, ses tragédies de Zaïre, di" Alzire et de Zulime, et sa comédie sentimentale de l'Enfant prodigue, furent représentées...
Voltaire jouait les rôles, convenables à son âge, de Lusignan (Zaïre), Aluarès (Alzire), Benassar (Zulime), Euphémon (Enfant prodigue).) Sa déclamation était modulée d'après la pompe et la cadence de l'ancien théâtre, et respirait plus Tenthousiasme de la poésie qu'elle n'exprimait les sentiments de la nature. » {Mémoires de
Gibbon, Paris, an VI, t. i, page 101 102.)