‹ Lettres choisiesChapitre 341 sur 456 · LETTRE CLXV. — A M. LE MARQUIS DE VILLETTE · texte numérisé non relu

LETTRE CLXV. — A M. LE MARQUIS DE VILLETTE

1" septembre 1765.

Il y a longtemps, monsieur, que je médite de vous écrire. Le séjour de !\r^° Clairon* m'a un peu dérangé; et après son départ il a fallu réparer le temps que les plaisirs avaient dérobés à ma philosophie.

Je ne connaissais point le mérite de M"® Clairon, je n'avais pas même l'idée d'un jeu si animé et si parfait. J'avais été accoutumé à cette froide déclamation de nos froids théâtres, et je n'avais vu que des acteurs récitant des vers à d'autres acteurs, dans un petit cercle entouré de petits-maîtres.

1. L'Histoire de la destruction des jésuites, écrite par d'Alembert, et dont la publication avait élé momentanément arrêtée par ordre supérieur.

2. La pension de Clairaut fut accordée à d'Alembert, au mois de novembre 1765 : elle n'était que de quelques centaines de francs.

3. Né en 1736, mort en 1793. 11 était fils d'un trésorier de l'extraordinaire des guerres qui avait acheté un marquisat vers la fin de sa vie. Maréchalgénéral des logis de la cavalerie, il prit [lart à la guerre de Sept ans. et après la paix, visita Voltaire à Ferney, au commeucemeat de 1705. Il avait

LETTR. CH. DE VOLTAIRE

de l'esprit, tournait agréablement des vers frivoles : Voltaire, qui l'aimait, voulut lui faire une réputation de poète et le surnomma le Tibulle français. Il le maria, en 1777, à une demoiselle de Varicourt, surnommée Belle et Bonne, et c'est chez lui qu'il descendit, à Paris, en 1778.

4. V. page 180, note 2. — M"« Clairon avait quitté le théâtre au mois d'avril 1765, au sortir du Fort-l'Evêque où elle avait été enfermée pour avoir réfusé de jouer, à la suite de difficultés survenues dans l'intérieur de la Comédie-Frnnçnise. Elle visita Voltaire au mois de juillet 17G5.

M"*= Clairon m'a dit que ni elle ni M"° Dumesnil * n'avaient déployé d'action dont la scène est susceptible que depuis que M. le comte de Lauraguais ' a rendu au public, assez ingrat, le service de payer de son argent la liberté du théâtre et la beauté du spectacle. Pourquoi nul autre homme que lui n'a-t-il contribué à cette magnificence nécessaire? et pourquoi ce même public s'estil plus souvenu de quelques fautes ^ de M. de Lauraguais que de sa générosité et de son goût pour les arts? Les torts qu'un homme peut avoir dans l'intérieur de sa famille ne regardent que sa famille; les bienfaits publics regardent tous les honnêtes gens. Alcibiade * peut avoir fait quelques sottises, mais Alcibiade a fait de belles choses : aussi le préfère-t-on à tous les citoyens inutiles qui n'ont fait ni bien ni mal.

Je ne sais pas encore quelle espèce de vie vous mènerez ^ ; mais comme je ne vous ai vu faire que des actions généreuses, comme vous avez un cœur sensible et beaucoup d'esprit, et que par-dessus tout cela vous allez être très riche ® , vous devez bien vo us attendre"^ qu'on épluchera votre conduite. Vous vous trouverez entre la flatterie et l'envie % mais j'espère que vous vous démêlerez très habilement de Tune et de l'autre. Pardonnez ^ à ma petite morale.

1. Actrice célèbre, née en 1713, morte en 1803. Elle avait débulé à la Comédie-Française, en 1737, et ne quitta la scène qu'en 1775.

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