LETTRE XXXI. — A W. DE CIDEVILLE
26 novembre 1733.
Il y a cinq jours, mon cher ami, que je suis dangereusement malade, d'une espèce d'infiammation d'entrailles; je n'ai la force ni de penser ni d'écrire. Je viens de recevoir votre lettre et le commencement de votre nouvelle Allégorie^» Au nom d'Apollon, tenez- vous-en à votre premier sujet, ne l'étouffez point sous un amas de fleurs étrangères : qu'on voie bien nettement ce que vous voulez dire; trop d'esprit nuit quelquefois à la clarté. Si j'osais vous donner un conseil, ce serait de songer à être simple, à ourdir^ votre ouvrage d'une manière bien naturelle, bien claire, qui ne coiite aucune attention à l'esprit du lecteur. N'ayez point d'esprit, peignez avec vérité, et votre ouvrage sera charmant^. Il me semble que vous avez peine à écarter la foule d'idées ingénieuses qui se présente toujours à vous ; c'est le défaut d'un homme supérieur, vous ne pouvez pas en avoir d'autre ; mais c'est un défaut très dangereux. Que m'importe si l'enfant est étouffé à force de caresses, ou à force d'être battu? Comptez que vous tuez votre enfant en le caressant trop. Encore une fois, plus de simplicité, moins de démangeaison de briller ; allez vite au but, ne dites que le nécessaire. Vous aurez encore plus d'es^nrit que les autres quand vous aurez retranché votre superflu.
Voilà bien des conseils que j'ai la hardiesse de vous donner; mais...
« Petiiunsque, darausque vicissim*. »
1. Conseiller au Parlement de Normandie, Cideville se piquait de poésie, comme la plupart de nos anciens magistrats qui cultivèrent longtemps les vers latins et passèrent ensuite aux vers français.
2. 'Excellent mot qui rappelle celuici d'Horace : tenvi deducta poemata filo (Ep., II, I, 225). Virgile a dit, de même : dpductnm dicere carmen [Egl. VI, 5). Et Boileau :
Un poème excellent où tout marche et se [suit.
{Artpoét.,\u. 309.)
3. Ces conseils rappellent les réflexions si judicieuses de Fénelondans la Lettre à l'Académie : « Un auteur qui a trop d'esprit, et qui en veut toujours avoir, lasse et épuise le mien...
Tant d'éclairs m'éblouissent; je cherche une lumière douce, qui soulage mes faibles yeux... Tout ornement, qui n'est qu'ornement, est de t"0[i; retranchez-le, il ne manque rien; il n'y a que la vanité qui en souCfre. » (§ V, Projet de poétique.)