LETTRE XXIII. — AU MÊME
A Monjeu, par Autun, le 24 avril 1734.
J'étais ici* tranquille, mon charmant ami, et je jouissais paisiblement du fruit de ma petite négociation entre M. de Richelieu et M"^ de Guise ^ Je n'ai pas trop l'air du blond Hyménée; mais je faisais les fonctions de ce dieu charitable, et je me mêlais d'unir des cœurs par devant notaire, lorsque les nouvelles les plus affligeantes sont venues troubler mon repos. Ces maudites Lettres anglaises se débitent enfin sans qu'on m'ait consulté, sans qu'on m'en ait donné le moindre avis^ On a l'inso-
1. Monjeu, situé à une lieue d'Autun, appartenait à M"" de Guise qui en avait porté le titre. Avant son mariage, elle était M"" de Monjeu.
2. C'était Voltaire qui avait négocié ce noariage, qui se fit le 7 avril. » J'avais mis dans ma tête, il y a longtemps, écrit-il à cette même époque, de marier M. le duc de Richelieu à M"' de Guise. J'ai conduit cette affaire comme une intrigue de comédie, d Voici en quels termes le président Hénault parle de cette famille où entrait le duc de Richelieu : « Je dirai un mot, en fuyant, d'une maison de bohémiens, spehmca latronum, dont le maître était cependant un grand seigneur; c'étoit le prince de Guise...
Par égard pour les descendants de M. et M"' de Guise, je n'entrerai dons aucun détail : je dirai seulement que le mari et la femme éloient le scandale de Paris dans un siècle où l'on n'y est pas fort difficile. Cependant, j'y allois, comme tout Paris, et dans leur maison au Temple et dans celle
d'Arcueil, dont les jardins étaient de la jilus grande élégance... Ils eurent un L-arçon et deux filles; la cadette des lillés a épousé M. le maréchal de Richelieu qui en a eu M. le duc de Fronsacet M"» la comtesse d'Egmont.
Elle est morte en 1740; elle avoit les plus beaux yeux du monde; mais, d'ailleurs, assez laide... » — Mémoires, page 105. — Le duc de Richelieu, charmé d'entrer dans la maison de Lorraine, prit M"' de Guise sans dot.
(Barbier, t. ii, 462.)
3. Ces lettres, dont une édition écrite en anglais avaitparu à Londres en 1633, avaient été en même temps imprimées en français à Rouen, ciicz Jore : mais Voltaire avait défendu qu'on les publiât. François Josse et René Josse, libraires ou courtiers de librairie interlope à Paris, se procurèrent un exemplaire de cette édition clandestine, qui avait été envoyé à Voltaire pour des corrections; ils s'en servirent pour faire une édition subreptice qu'ils vendirent aussitôt. L'un d'eux Josse
lence de mettre mon nom à la tête, et de donner l'ouvrage avec la Lettre sur les pensées de Pascal^ que j'avais le plus à cœur de supprimer.
Je ne veux pas soupçonner Jore^ de m'avoir joué ce tour, parce que, sur le moindre soupçon, il serait mis sûrement à la Bastille, pour le reste de sa vie. Mais je vous supplie de me mander ce que vous en savez. En un mot, si l'on pouvait ôter mon nom, du moins ce serait une impertinence de sauvée. Je ne sais où est ce misérable.
Adieu; j'ai le cœur serré de douleur. Ecrivez-moi pour me consoler, et faites mille tendres compliments pour moi à mon ami Formont. L'abbé du ResneP est-il à Rouen? En êtes-vous bien content? Adieu; écrivez-moi à Monjeu.
LETTRE XXXIII. — A Mme LA COfflTESSE DE LA NEUVILLE 3.
De Cirey, 1734.
Je suis pénétré, madame, de vos bontés. Ce pays-ci*, qui n'était d'abord pour moi qu'un asile, est devenu, grâce à vous un séjour délicieux, que je voudrais babiter toute ma vie. Il me semble que ma patrie doit être oii vous babitez. Paris est partout où vous êtes. Je prends
fut mis à la Bastille en décembre 1734.
1. Jore, voy. p., 40 et 41, n. 3 et 4. L'ordre de le mettre à la Bastille est du 8 mai 1734. — Deux jours auparavant, ordre fut donné à l'intendant de Dijon, M. de la Briffe, de faire arrêter Voltaire à Monjeu et de l'interner au château d'Auxonne. Averti par une lettre de d'Argental qu'apportait un domestique, eu poste, Voltaire avait quitté Monjeu le 6 mai, et M. de la Briffe qui n'arriva que le 11 à Monjeu renvoya au ministre ses ordres non exécutés.
2. Jean Du Bellay du Resnel, abbé de Sept-Fontaines, membre de l'Académie française et de celie des inscriptions, était né à Rouen en 1692.
11 mourut en 1761. On a de lui un Panégyrique de Saint Louis, dix sa-
vants Mémoires et une traduction en vers de Y Essai sur la critique et de V Essai sur l'homme, de Pope.
3. Cette comtesse habitait un château voisin de Cirey, à peu de distance de Wassy et de la rivière de Biaise. « Si on voulait faire un portrait de bonnes gens, on prendrait M. et M"' de Neuville. » (Lettres de M»» de Grafûgny, 10 décembre 173S.)
4. Cirey, dont le château appartenait à M. et à M"« du Châtelet, est à 23 kilomètres au sud de Wassy, sur la Biaise. Voltaire s'y était réfugié pendant l'été de 1734, après un mois passé en Lorraine, sur l'assurance qu'on lui avait donnée que le ministère s'était apaisé et qu'il fermerait les yeux. — Cette lettre, la première qui soit datée de Cirey, marque
la liberté de vous envoyer une hure de sanglier. Ce mons'eur vient d'ctre assassiné tout à l'heure, pour me donner occasion de vous faire ma cour. Je vous faisais chercher un chevreuil; mais on n'en a point trouvé. Ce sanglier était destiné à vous donner sa hure. Je vous jure que je fais très peu de cas d'une tête de cochon sauvage, et je crois bien que cela ne se mange que par vanité ; mais je n'ai rien autre chose à vous offrir. Si j'avais pris une alouette, je vous la présenterais de môme, dans la confiance d'un homme qui croit que le cœur fait tout.