‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 41 sur 98 · QOUÆ EST HISTORIA CALAMITATUM ABÆLARDI AD AMICUM SCRIPTA · texte numérisé non relu

QOUÆ EST HISTORIA CALAMITATUM ABÆLARDI AD AMICUM SCRIPTA

ARGUMENTUM

Hanc epislolam ex monasterio Divi Gildasii, in minore Britannia sito, quod tunc ipse Petrus Abælërdus abbas regebat, scribit ad amicum cujus nomen tota epistola, licet prolixa, nec ipse edit, nec etiam Heloissa, quum hujus epistolæ meminit in sccunda. Est autem narratoria, Toto enim epistolæ texiu suam vitam ante actam ab infantia ad illud usque tempus, quo hanc scripsif, diligenter enarrat; nullam tamen Joannis Rozelini mentioncm facit, quo philosopho doctissimo præccptore usum Otho Frisingensis episcopus, gravis scriptor, qui codem vivebat tempore, affirmat. Cæterum quid, quo animo egerit vel scripserit, quid passus

l'envie qui ont animé ses rivaux contre lui, et il en prend occasion pour répondre, en passant, d’un mot vif, à ses ennemis. Enfin, il paraît avoir écrit cette lettre comme un soulagement pour luimême plutôt que comme une consolation pour autrui, c’est-à-dire en vue de rendre plus léger le poids de ses infortunes présentes par le souvenir de ses malheurs passés, et d'effacer de son cœur la crainte des périls qui le menacent. Nulle part, en effet, il ne fait entre les chagrins de son ami et les siens aucun rapprochement de nature à en faire comparativement sentir la gravité.

Souvent l'exemple a plus d’effet que la parole pour exciter ou pour calmer les passions humaines. Aussi, après les consolations que j'ai pu vous offrir directement dans notre entretien, je veux, de loin, vous mettre sous les yeux, dans une lettre animée des mêmes sentiments, le tableau de mes propres infortunes : j’espère qu'en comparant mes malheurs et les vôtres, vous reconnaîtrez que vos épreuves ne sont rien ou qu'elles sont peu de chose, et que vous aurez moins de peine à les supporter.

Je suis originaire d’un bourg situé à l'entrée de la Bretagne, à huit milles environ de Nantes, vers l’est, et appelé le Palais. Si je dois à la vertu du sol natal ou au sang qui coule dans mes veines certaine légèreté d'esprit, j'en reçus en même temps le goût de la culture littéraire. Mon père, avant de

sit, quanta invidia æmuli in eum exarserint, graphice describit, atque obtrectatoribus suis cursim ex occasione breviter et argute respondet. Denique hanc epistolam potius ad propriam quam ad amici consolationem scripsisse videtur, scilicet ut et præsentes calamitates ex recordatione præteritarum lenius ferret, et imminentium periculorum timorem facilius detergeret. Nullas enim amici molestias cum suis confert, ut ex comparatione graviores appareant,

Sæpe humanos affectus aut provocant, aut mitigant amplius exempla quam verba. Unde post nonnullam sermonis ad præsentem habiti consolationem, de ipsis calamitatum mearum experimentis consolatoriam ad absentem scribere decrevi : ut in comparatione mearum, tuas aut nullas, aut modicas tentationes recognoscas, et tolerabilius feras.

Ego igitur oppido quodam oriuñdus, quod in ingressu minoris Britanniæ constructum, ab urbe Nannetica versus orientem octo, credo, milliariis remotum, proprio vocabulo Palatium appellatur. Sicut natura terræ meæ vel generis animo levis, ita et ingenio extiti ad litteratoriam disciplinam facilis. Patrem

ceindre le baudrier du soldat, avait quelque teinture des lettres ; et, plus tard, il se prit pour elles d’une telle passion, qu’il voulut faire donner à tous ses fils une éducation littéraire, avant de les former au métier des armes. Lt ainsi fut-il réalisé. J'étais son premier-né ; plus je lui étais clier à ce titre, plus il s’occupa de mon instruction. Moi, de mon côté, les progrès que je fis dans l'étude m'y attachèrent avec une ardeur croissante, et tel fut bientôt le charme qu'elle exerça sur mon esprit, que, renonçant à l'éclat de la gloire des armes, à ma part d’héritage, à mes privitéges de droit d’ainesse , j'abandonnai définitivement la cour de Mars pour me réfugier dans le sein de Minerve. Préférant à tous les enseignements de la philosophie la dialectique et son arsenal, j'échangeai les armes de la guerre contre celles de la logique et sacrifiai les trophées des batailles aux assauts de la discussion. Je me mis à parcourir les provinces, me transportant partout où j’entendais dire que l'étude de cet art était en honneur et toujours disputant, en véritable émule des péripatéticiens. Jarrivai enfin à Paris, où depuis longtemps la dialectique était particulièrement florissante, auprès de Guillaume de

autem habebam litteris aliquantulum imbutum, antequam militari cingulo insigniretur. Unde postmodum tanto litteras amore complexus est, ut quoscunque filios haberet litteris antequam armis instrui disponeret. Sicque profecto actum est. Me itaque primogenitum suum, quanto cariorem habebat, tanto diligentius erudiri curavit. Ego vero, quanto amplius et facilius in studio litterarum profeci, tanto ardentius in eis inhæsi, et in tanto earum amore illectus sum ut, militaris gloriæ pompam cum hæredidate et prærogativa primogenitorum meorum fratribus derelinquens, Martis curiæ penitus abdicarem ut Minervæ gremnio educarer. Et quoniam dialecticarum rationum armaturam omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi, et trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum, Proinde diversas disputando perambulans provincias, ubicunque hujus artis vigere studinm audieram, peripatelicorum æmulator factus sum.

Perveni tandem Parisius ,ubi jam maxime disciplina hæc florere consueverat, ad Guillelmum scilicet Campellensem, præceptorem meum in hoc tunc magi«

Champeau, considéré, à juste titre, comme le premier de mes maîtres dans ce genre d'enseignement; je séjournai quelque temps à son école : mais, bièn reçu d’abord, je ne tardai pas à lui devenir incommode, parce que je m'attachais à réfuter certaines de ses idées, et que, ne craignant pas en mainte occasion d’argumenter contre lui, j'avais parfois avantage. Cette hardiesse excitait aussi l’indignation de ceux de mes condisciples qui étaient regardés comme les premiers, indignation d’autant plus grande que j'étais le plus jeune et le dernier venu. Tel fut le commencement de la série de mes malheu s, qui durent encore : ma renommée grandissant chaque jour “tm tage, l'envie s’alluma de toutes parts contre moi. Enfin, présumant de mon esprit au delà des forces de mon âge, j'osai, tout jeune encore, aspirer à devenir chef d'école, et déjà j'avais marqué dans ma pensée le théâtre de mon action : c'était Melun, ville importante alors et résidence royale. Mon maître soupçonna ce dessein et mit sourdement en œuvre tous les moyens dont il disposait pour reléguer ma chaire plus loin de la sienne, cherchant, avant que je ne quittasse son école, à m'empêcher de former la mienne et à m’enlever le lieu que

sterio re et fama précipuum : cum quo aliquantulum moratus primo ei acceptus, postmodum gravissimns extiti, quum nonnullas scilicet ejus sententias refellere conarer, et ratiocinari contra eum sæpius aggrederer, et nonnunquam superior in disputando viderer. Quod quidem et ipsi qui inter conscholares nostros præcipui habebantur tanto majori sustinebant indignatione, quanto posterior habebar ætatis et studii tempore. Hinc calamitatum mearum, quæ nunc usque perseveraut; cœperunt exordia, et quo amplius fama extendebatur nostra ; aliena in me succensa est invidia, Factum tandem est ut, supra vires ätatis me& de ingénio meo présumens, ad scholarum regimen adolescentulus aspirarem, et locum, in quo id agerem, providerem : insigne videlicet tunc temporis Meriduni castrum, et sedem regian. Præsensit hoc prædicuns magisier meus; et quo longius posset scholas nostras a se removere conatus, quibus potuit modis latenter machinatus est ut, priusquam a suis recederem scholis, nôstrarum præparationem præpediret, et provisum mihi locum auferret. Sed

LETTRE PREMIÈRE ÿ

j'avais choisi. Mais il avait des jaloux parmi les puissants du pays : avec leur concours, j'arrivai à mes fins; la manifestation de son envie me valut même nombre de sympathies. Dès mes premières leçons, ma réputation de dialecticien prit une extension telle, que la renommée de mes condisciples, celle de Guillaume lui-même, peu à peu resserrée, en fut comme étouffée. Le succès augmentant ma confiance, je m'empressai de transporter mon école à Corbeil, ville voisine de Paris , afin de pouvoir plus à l'aise multiplier les assauts. Mais peu après, atteir : d’une maladie de langueur causée par un excès de travail, je ‘dus retourner dans mon pays natal; et pendant quelque temps, séquestré, pour ainsi dire, de la France, j'étais ardemment regretté par tous ceux que tourmentait le goût de la dialectique. Quelques années s'étaient écoulées, depuis longtemps déjà j'étais rétabli, quand mon illustre maître, Guillaume, archidiacre de Paris, quitta son habit pour entrer dans l'ordre des clercs réguliers, avec la pensée, disait-on, que cette picuse manifestation de zèle le pousserait dans la voie des dignités; ce qui ne tarda pas, en effet, à se produire : il fut fait évêque d':

quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem habebat æmulos, fretns eorum auxilio, voti mei compos extiti, et plurimorum mihi assensum ipsius invidia manifesta conquisivit. Ab hoc autem scholarum nostrarum tyrocinio ita in arte dialectica nomen meum dilatari cœpit, ut non solum condiscipulorum meorum, verum etiam ipsius magistri fama contracta paulatim extingueretur. Hinc factum est, ut, de me amplius ipse præsumens, ad castrum Corbolii, quod Parisiacæ urbi vicinius est, quantocius scholas nostras transferrem, ut inde videlicet crebriores disputationis assultus nostra daret importunitas, Non multo autem interjecto tempore, ex immoderata studii afflictione correptus infirmitate, coactus sum repatriare, et per annos aliquot a Francia quasi remotus, quærebar ardentius ab iis quos dialectica sollicitabat doctrina. Elapsis autem paucis annis, quum ex infirmitate jamdudum convalerem, præceptor meus ille Guillelmus Parisiensis archidiaconus, habitu pristino commutato, ad regularium clericorum ordinem se convertit; ea, ut referebant, intentione, ut, quo religiosior crederetur, ad majorem prælationis gradum promoveretur, sicut in proximo contigit, eo

Châlons. Ce changement de profession toutefois ne lui fit abandonner ni le séjour de Paris ni ses études de philosophie, et dans le monastère même où il s'était retiré par esprit de piété, il rouvrit aussitôt un cours public d'enseignement. Je revins alors auprès de lui, pour étudier la rhétorique à son école. lntre autres luttes de controverses, j'arrivai, par l'argument le plus irréfutable, à lui faire changer, bien plus à ruiner sa doctrine des universaux. Sur la communauté des universaux, sa doctrine consistait à affirmer l’identité parfaite de l’essence dans tous les individus de même genre, en telle sorte que, selon lui, il n’y avait point d'fférence dans l’essence, mais seulement dans l'infinie var:été des accidents. Il en vint alors à amender cette doctrine, c'est-à-dire qu’il affirmait, non plus l’identité de l’essence, mais son indifférence. Et comme cette question des universaux avait toujours été une des questions les plus importantes de Ja dialectique, si importante que Porphyre, la touchant dans ses Préliminaires, n’osait prendre sur lui de la trancher et disait : « C’est un point très-grave », Champeau, qui avait été obligé de modifier sa pensée, puis d'y renoncer, vit son cours

Gatalaunensi episcopo facto. Nec tamen in suæ conversionis habitns aut ab urbe Parisiaca, ant a consueto philosophiæ studio eum revocavit : sed in ipso qnoque monasterio, ad quod se cansa religionis contulerat, statim more solito publicas exercuit scholas. Tum 6go ad eum reversus ut ab ipso rhetoricam audirem, inter cætera disputationum nostrarum conamina, antiquam ejus de universalibus sententiam patentissimis argumentorum disputationibus ipsum commutare, imo destruere compuli. Erat autem in ea sententia de communitate universalium, ut eamdem cessentialiter rem totam simul singulis suis inesse astrueret individnis; quorum quidem nulla esset in essentia diversitas, sed sola multitudine accidentinm varietas. Sic autem istam tunc suam correxit sententiam, ut deinceps rem eamdem non essentialiter, sed indifferenter diceret. Et quoniam de universalibns in hoc ipso præcipua semper est apud dialecticos quæstio, ac tanta ut eam Porphyrius quoque in Isagogis suis, quum de universalibus scriberet, diffinire non præsumeret, dicens : « Altissimum enim est hujusmodi negotium; » quum hauc ille correxisset, imo coactus dimisisset sententiam, in tan'am lectio

tomber dans un tel discrédit, qu'on lui permettait à peine de faire sa leçon de dialectique, comme si la dialectique eût consisté tout entière dans la question des universaux. Cette situation donna à mon enseignement tant de force et d'autorité, que les partisans les plus passionnés de ce grand maître et mes adversaires les plus violents l'abandonnèrent pour accourir à mes leçons; le successeur de Champeau lui-même vint m'offrir . Sa chaire et se ranger, avec la foule, au nombre de mes auditeurs, dans l’enceinte où avait jadis brillé d’un si vif éclat son maître et le mien.

Au bout de peu de temps, je régnais donc sans partage dans le domaine de la dialectique. Quel sentiment d'envie desséchait Guillaume, quel levain d'amertume fermentait dans son CŒUT, il ne seraît point facile de le dire, Il ne put pas longtemps contenir les bouillonnements de son ressentiment ; il chercha encore une fois à m'écarter par la ruse. N’ayant point de motif pour me faire une guerre ouverte, il fit destituer, sur une accusation infamante, celui qui m'avait cédé sa chaire, et en mit un autre à sa place pour me tenir en échec. Alors, revenant moi-même à Melun, je rétablis mon école, et plus les coups dont l'envie

ejus devoluta est negligentiam, nt jam ad dialecticæ lectionem vix admitteretur : quasi in hac scilicet de universalibus sententia tota hujus artis consisteret summa. Hinc tantum roboris et auctoritatis nostra suscepit disciplina, ut ii qui antea vehementius magistro illi .nostro adhærebant, et maxime nostram infestabant doctrinam, ad nostras convolarent scholas; et ipse, qui in scholis Parisiacæ sedis magistro nostro successerat, locum mihi suum offerret, ut ibidem cum cæteris nostro se traderet magisterio, ubi antea suus ille et noster magister floruerat. Paucis itaque diebusibi me studium dialecticæ regente, quanta invidia tabescere, quanto dolore æstuare cœperit magister noster, non est facile exprimere. Nec conceptæ miseri&æ æstum diu sustinens, Ccallide aggressus est me etiam tunc removere. Et quia in me quod aperte ageret non habebat, ei scholas auferre molitus est, turpissimis objectis criminibus, qui mihi suum concesserat magisterium, alio quodam æmulo meo in Jocum ejus substituto. Tune ego Melidunum reversus, scholas ibi nostras, sicut antea, constitui; et quanto manifestius

me poursuivait étaient ouverts, plus je gagnais en considération, suivant le mot du poëte : « La grandeur est en butte à l'envie; c’est contre les cimes élevées que se déchaïnent les vents. »

Peu de temps après, sentant que la sincérité de sa piété était suspecte à la plupart de ses disciples et qu'on murmurait tout haut au sujet de sa conversion qui ne lui avait pas fait quitter Paris, il se transporla, lui, sa petite confrérie et son école, dans une campagne, à quelque distance de la capilale. Aussitôt je revins de Melun à Paris, avec l'espérance qu’il me laïsserait la paix. Mais voyant qu'il avait fait occuper ma place par un rival, j'allai établir mon camp hors de la ville, sur la montagne Sainte- Geneviève, comme pour faire le siége de mon usurpateur. A cette nouvelle, Guillaume, perdant toute pudeur, revint incontinent à Paris, ramenant ce qu’il pouvait avoir encore de disciples et sa petite confrérie dans son ancien cloître, comme pour délivrer lé lieutenant qu'il y avait laissé. Mais, en voulant le servir, il le perdit. En effet, le malheureux avait encore quelques dis-

ejus me persequebatur invidia, tanto mihi auctoritatis amplius conferebat, juxta illud poeticum : |

Summa petit livor, perflant altissima venli.

Non multo autem post, quum ille intelligeret fere omnes discipulos de religione ejus plurimum hæsitare, et de conversione ipsius vehementer snsurrare, quod videlicet a civitate minime recessisset, transtulit se et conventiculum fratrum cum scholis suis ad villam quamdam ab urbe remotam. Statimque ego Meliduno Parisius redii, pacem ab illo ulterins sperans. Sed quia, ui diximus, locum nostrum ab æmulo nostro fecerat occupari, extra civitatem in monte S. Genovefæ, scholarum nostrarum castra posni, quasi eum obsessurus qui locum occupaverat nostrum. Quo audito, magister noster statim ad urbem impudenter rediens, scholas quas tunc habere poterat, et conventiculum fratrum ad pri- . stinum reduxit monasterium, quasi militem suum, quem deseruerat, ab obsidione nostra liberaturus. Verum, quum illi prodesse intenderet, maxime nocuit. lle quippe antea aliquos habebat qualescunque discipulos, maxime propter

ciples tels quels, à cause de ses leçons sur Priscien qui lui avaient valu quelque réputation. Son maître à peine de retour, il les perdit tous, dut renoncer à tenir école , et peu après, désespérant de la gloire de ce monde, il se convertit, lui aussi, à la vie monastique. Quelles furent les discussions que mes élèves soutinrent avec Guillaume et ses disciples après son retour à Paris, quels succès la fortune nous donna dans ces rencontres, quelle part il m’en revint, vous le savez depuis longtemps par les faits mêmes. Ce que je puis dire avec un sentiment plus modeste qu’Ajax, mais hardiment, c’est que, « si vous demandez quelle a été l'issue de ce combat, je n'ai point été vaincu par mon ennemi. » Je voudrais n’en rien dire, que les faits parleraient d'eux-mêmes, et l'événement le ferait assez connaitre.

Sur ces entrefaites, Lucie, ma tendre mère, me pressa de revenir en Bretagne. Bérenger, mon père, avait pris l’habit; elle se préparait à faire de même. La cérémonie accomplie, je revins en France, particulièrement dans l'intention d'étudier la théologie. Guillaume, qui l’enseignait depuis quelque temps,

lectionem Prisciani in qua plurimum valere credebatur. Postquam autem magister advenit, omnes penitns amisit, et sic a regimine scholarum cessare compulsus est, Nec post multum tempus, quasi jam ulterius de mundana desperans gloria, ipse quoque ad monasticam conversus est vitam. Post reditum vero magistri nostri ad urbem, quos conflictus disputationum scholares nostri, tam cum ipso, quam cum discipulis ejus habuerint, et quos fortuna eventus in his bellis dederit nostris, imo mihi ipsi in eis, te quoque res ipsa jam dudum edocuit. Illud vero Ajacis et temperantins loquar, et audacter proferam :

Si quæritis hujus Fortunam pugnæ, non sum superatus ab illo.

Quod si ego taceam, res ipsa clamat, et ipsius rei finis indicat. Dam vero hæc

agerentur, carissima mihi mater mea Lucia repatriare me compulit. Quæ vide-

licet, post conversionem Berengarii patris mei ad professionem monasticam,

idem facere disponebat, Quo completo, reversus sum in Franciam, maxime ut de {,

avait commencé à s’y faire un nom dans son évêché de Chà- Jons : il avait reçu les leçons d'Anselme de Laon, le maître le plus autorisé de ce temps,

J'allai donc entendre ce vénérable vieillard. C'était à la routine, il est vrai, plutôt qu’à l'intelligence et à la mémoire qu'il devait sa réputation. Allait-on frapper à sa porte et le consulter sur une question douteuse , on en revenait avec plus de doutes qu’on n'en avait apportés. Admirable aux yeux d’un auditoire, dans une entrevue de consultation il était nul. Il] avait une merveilleuse facilité de parole, mais le fond était sans valeur et manquait de sens. Le feu qu'il allumait remplissait sa maison de fumée et n'éclairait point. C'était un arbre tout en feuilles qui, de loin, présentait un aspect imposant : de près, et quand on l’examinait avec attention, on le trouvait stérile. Je m'en étais approché pour recueillir du fruit ; je reconnus que c'était le figuier maudit par le Seigneur, ou le vieux chêne auquel .Lucain compare Pompée dans ces vers : « Ce n’est plus que lombre d’un grand nom : tel le chêne altier dans une campagne féconde. » j

Divinitate addiscerem, quando jam sæpe fatns magister noster Guillelmus in episcopatu Gatalaunensi pollebat. In hac autem lectione magister ejus Anselmus Landunensis maximam ex antiquitate auctoritatem tunc tenebat. |

Accessi igitur ad hunc senem, cui magis longævus usus quam ingenium vel memoria nomen comparaverat, Ad quem si quis de aliqua quæstione pulsandum accederet incertus, redibat incertior. Mirabilis quidem erat in oculis auscultantinm, sed nullus in conspectn quæstionantium. Verborum usum habebat mirabilem, sed sensu contemptibilem, et ratione vacuum. Quum ignem accenderet, domnm suam fumo implebat, non luce illustrabat. Arbor ejus tota in foliis aspicientibus a longe conspicua videbatur, sed propinquantibus et diligentius intuentibus infructuosa reperiebatur. Ad hanc itaque quum accessissem ut fructum inde colligerem, deprehendi illam esse ficulneam cui maledixit Dominns, seu illam veterem quercum, cui Pompeium Lucanus comparat

dicens :

Stat magni nominis umbra, Qualis frugifero quercus sublimis in agro.

La chose reconnue, je ne demeurai pas longtemps oisif sous son ombre. Je me montrai de moins en moins assidu à ses lecons. Quelques-uns de ses disciples les plus distingués en étaient blessés, comme d’une marque de mépris pour un tel docteur. L’excitant donc sourdement contre moi, ils parvinrent, par leurs suggestions perfides, à l'émouvoir de jalousie. Un jour, après une séance de controverse, nous devisions familièrement entre camarades: l’un d'eux, m’ayant demandé insidieusement ce que je pensais de la lecture des livres saints, moi qui n'avais encore étudié que la physique, je répondis que c’était la plus salutaire des lectures, puisqu'elle nous éclairait sur le salut de notre âme, mais que j'étais extrêmement étonné que des gens instruits ne-se contentassent point, pour expliquer la Bible, du texte même et de la glose, et qu’il leur fallût un commentaire. Cette réponse fut accueillie par un rire presque général. On me demanda si je me sentais la force et la hardiesse d'entreprendre une pareille tâche. Je répondis que j'étais prêt à en faire l'épreuve, si l'on voulait. Se récriant alors, et riant de plus belle : « Assurément, dirent-ils, nous y consentons de grand cœur. » — «Eh bien! repris-je, qu’on cherche et qu'on me donne

Hoc igitur comperto, nou multis diebus in umbra ejus otiosus jacui. Paulatim vero me jam rarius et rarius ad lectiones ejus accedente, quidam tunc inter discipulos ejus eminentes graviter id ferebant, quasi tanti magistri contemptor ferem Proinde, illum quoque adversum me latenter commoventes, pravis suggestionibus ei me invidiosum fecerunt. Accidit autem, quadam die, ut post aliquas sententiarum collationes nos scholares invicem jocaremur. Ubi quum me quidam animo intentans interrogavisset quid mihi de divinornm lectione librorum videretur, qui nondum nisi in physicis studueram, respondi salnberrimum quidem hujus lectionis esse studium ubi salus animæ cognoscitur, sed me vehementer mirari, quod his qui litterati sunt, ad expositiones sanctoruna intelligendas, ipsa eorum scripta vel glosæ non sufficiant, ut alio scilicet non egeant magisterio. Irridentes plurimi qui aderant, an hac ego possem et aggredi præsnmerem, requisierunt. Respondi me id, si vellent, experiri paratum esse, Tunc conclamantesetampliusirridentes: «Certe, inquiunt, et nos assentimus.» — «Quæratur

un texte peu connu avec une seule glose, et je soutiendrai le défi. » —

D'un commun accord, ils choisirent une obscure prophétie d'Ézéchiel. Je pris le texté, et je les invitai à venir, dès le lendemain, entendre mon commentaire. Me prodiguant alors des conseils que je ne voulais pas entendre, ils m’engageaient à ne point précipiter une telle épreuve et, vu mon inexpérience, à prendre plus de temps pour trouver et arrêter mon interprétation. Piqué au vif, je répondis que j'avais l'habitude de compter non sur le temps, mais sur mon intelligence; j'ajoutai que je renonçais à l'épreuve, s'ils ne venaient m'entendre sans autre délai. Ma première leçon réunit, il est vrai, peu de monde : il paraissait ridicule de venir voir un jeune homme, qui n'avait fait aucune étude des livres saints, les aborder si légèrement. Cependant, tous ceux qui m’'entendirent furent tellement ravis de cette séance, qu'ils en firent un éloge éclatant, et m'engagèrent à donner suite à mon commentaire suivant la même méthode. La chose ébruitée, ceux qui n’avaient pas assisté à la première leçon s’empressèrent à la seconde et à la troisième , tous prenant des notes et par-

itaque et tradatur vobis expositor alicujus inusitatæ scripturæ, et probemus quod vos promittitis. » Et consenserunt omnes in obscurissima Ezechielis prophetia. Assumpto itaque expositore, statim in crastino eos ad lectionem invitavi. Qui, invito mihi consilium dantes, dicebant ad rem tantam non esse properandum, sed diutius in expositione rimanda et frmanda mihi hanc inexperto vigilandum. Indignatus autem respondi non esse meæ consuetudinis per usum proficcre, sed per ingeninm; atque adjeci vel me penitus desiturum esse, vel eos pro arbitrio meo ad lectionem accedere non differre. Et primæ quidem lectioni nostræ pauci tunc interfuere, quod ridiculum omnibns viderelur me, adhuc quasi penitus sacræ lectionis expertem, id tam propere aggredi. Omnibus tamen qui affuernnt in tantum lectio illa grata extitit, ut eam singulari præconio extollerent, et me secundum huuc nostræ lectionis tenorem ad glosandum compellerent. Quo quidem audito, ii qui non interfuerant cœperunt ad secundam et tertiam lectionem certatim accedere, et omnes pariter de transcribendis

ticulièrement jaloux de retrouver ce que j'avais dit au début -de ce cours.

Ce succès alluma l'envie du vicil Anselme. Déjà aiguillonné contre moi, comme je l'ai dit, par certaines instigations malveillantes, il commença à me persécuter pour mes leçons théologiques, comme autrefois Guillaume pour la philosophie.

Il y avait alors, dans son école, deux disciples qui passaient pour avoir la prééminence sur tous les autres. C’étaient Albéric de Reims et Lotulphe de Lombardie. Ils étaient d'autant plus animés contre moi qu’ils avaient d'eux-mêmes une plus haute idée. L'esprit troublé par leurs insinuations, ainsi que j'en eus plus tard la preuve, le vieillard m'interdit brutalement de continuer dans sa chaire le commentaire que j'avais commencé, sous le prétexte que les erreurs que je pourrais commettre, dans mon inexpérience de la matière, seraient mises à sa charge.

La nouvelle de cette interdiction répandue dans l’école, l’indignation fut grande : jamais l’envie n'avait si ouvertement manifesté ses coups. Mais plus l'attaque était manifeste, plus

glosis quas prima die incæperam, in ipso eorum initio plurimum solliciti esse.

Hinc itaque prædictus senex vehementi commotus invidia, et quorumdam persuasionibus jam adversum me, ut supra memini, ex tune stimulatus, uou miaus in sacra lectione me persequi cœæpit, quam antea Guillelmus noster in philosophia. Erant autem tune in scholis hujus senis duo qui cæteris præeminere videbantur : Albericus scilicet Remensis, et Lotulphus Lombardus; qui quanto de se majora præsumebant, amplius adversum me accendebantur. Horum itaque maxime suggestionibus, sicut postmodum deprehensum est, senex ille perturbatus impudenter mihi interdixit incæptum glosandi opus in loco magisterii sui amplius exercere : hanc videlicet causam prætendens, ne si forte in illo opere aliquid per errorem scriberem, ut pote rudis adhuc in hoc studio, ei deputaretur. Quod quum ad aures scholarium pervenisset, maxima commoti sunt indignatione super tam manifesta livoris calumnia, quæ nemini unquam

elle tournait à mon honneur, et les persécutions ne firent qu'accroître ma renommée.

Je revins donc peu de temps après à Paris; je remontai dans la chaire qui m'était offerte, à laquelle j’étais appelé depuis si longtemps, et dont-j'avais été expulsé : je l’occupai tranquillement pendant quelques années. Dès l’ouverture du cours, reprenant les textes d'Ézéchiel dont j'avais commencé l’explication à Laon, je pris à tâche d’en terminer l'étude. Ces leçons furent si bien accueillies, que bientôt le crédit du théologien ne parut pas moins grand que n'avait été autrefois celui du philosophe. L’enthousiasme multipliait le nombre des auditeurs ‘de mes deux cours; quels bénéfices ils me rapportaient et quelle gloire, vous le savez : la renommée seule a dû vous l’apprendre. Mais la prospérité enfle toujours les sots ; la sécurité de ce monde énerve la vigueur de l’âme et en brise facilement les ressorts par les attraits de la chair. Me croyant désormais le seul philosophe sur terre, ne voyant plus aucune attaque à redouter, je commençai, moi qui avais toujours vécu dans la plus grande continence, à lâcher la bride à mes passions; et plus j’avançais dans la voie de la philosophie et de la théologie, plus je

ulterius acciderat. Quæ quanto manifestior, tanto mihi honorabilior extitit, et persequendo gloriosiorem effecit.

Post paucos itaque dies Parisius reversus, scholas mihi jamdadum destinatas ätque oblatas, unde primo fueram expulsus, annis aliquibus quiete possedi ; atque ibi in ipso statim scholarum initio glosas illas Ezechielis, quas Lauduni incæperam, consummare studui. Quæ quidem adeo legentibns acceptabiles fue- -runt, ut me non minorem gratiam in sacra lectione adeptum jam crederent, quam in philosophica viderant. Unde utriusque lectionis studio scholæ nostræ vehementer multiplicatæ quanta mihi de pecunia lucra, quantam gloriam compararent, ex fama te quoque latere non potuit. Sed-quoniam prosperitas stultos semper inflat, et mundana tranquillitas vigorem enervat animi, et per carnales illecebras facile resolvit : quum jam me solum in mundo superesse philosophum æstimarem, nec ullam ulterius inquietationem formidarem, frena libidini cæpi laxare, qui antea vixeram continentissime ; et quo amplius in philosophia vel

m'éloignais, par l'impureté de mes mœurs, des philosophes et des saints. Car il est certain que les philosophes, à plus forte raison, les saints, je veux dire ceux qui appliquent leur cœur à l'intelligence des leçons de l’Écriture, ont dû leur grandeur surtout à leur chasteté. J'étais donc dévoré par la fièvre de l’orgueil et de la luxure; la grâce divine vint me guérir malgré moi de ces deux maladies ; de la luxure d’abord, puis de l’orgueil : de la luxure, en me privant des moyens de la satisfaire; de l’orgueil que la science avait fait naître en moi, suivant cette parole de l’Apôtre : « La science enfle le cœur », en m'humiliant par la destruction de ce livre fameux dont je tirais particulièrement vanité et qui fut brûlé. Je veux vous initier à cette double histoire; je veux que vous la connaissiez non par la rumeur publique, mais par l'exposition même des faits; je suivrai l’ordre des événements.

J'avais de l’aversion pour les commerces impurs de la débauche ; la préparation laborieuse de mes leçons ne me permettait guère de fréquenter la société des femmes de noble naissance ; J'étais aussi presque sans relations avec celles de la bourgeoisie. La fortune me caressant, comme on dit, pour me trahir, trouva un moyen séduisant pour me faire tomber du

sacra lectione profeceram, amplius a philosophis et divinis immunditia vitæ recedebam. Constat quippe philosophos, nedum divinos, id est sacræ lectionis exhortationibus intentos, continentiæ decore maxime polluisse, Quum igitur totus in superbia atque luxuria laborarem, utriusque morbi remedium divina mihi gratia, licet nolenti, contulit; ac primo luxuriæ, deinde superbiæ : luxuriæ quidem, his me privando quibus hanc exercebam; superbiæ vero, quæ mihi ex litterarum maxime scientia nascebatur, juxta illnd Apostoli: « Scientia inflat, » illius libri, quo maxime gloriabar, combustione me humiliando. Cujus nunc rei utramque historiam verius ex ipsa re, quam ex auditu cognoscere te volo, ordine quidem quo processernnt. Quia igitur scortorum immunditiam semper ahhorrebam, et ab accessu et frequentatione nobilinm feminarum studii scholaris assiduitate reyvocabar, nec laicarum conversationem multum noveram, prava mihi, ut dicitur, fortuna blandiens, commodiorem nacta est occasionem,

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faite de ces hauteurs, et ramener, par l’humiliation, au sentiment du devoir envers Dieu le cœur superbe qui avait méconnu les bienfaits de sa grâce. |

| Il existait à Paris une jeune fille nommée Héloïse, nièce d’un chanoïne appelé Fulbert, lequel, dans sa tendresse, n’avait rien négligé pour pousser l'éducation de sa pupille. Physiquement, elle n'était pas des plus mal; par l'étendue du savoir, elle était des plus distinguées. Plus cet avantage de l'instruction est rare chez les femmes, plus il ajoutait d’attrait à cette jeune fille : aussi était-elle déjà en grand renom dans tout le royaume. La voyant donc parée de tous les charmes qui attirent les amants, je pensai à entrer avec elle -en liaison, et je crus que rien ne serait plus facile que de réussir, J'avais une telle réputation, une telle grâce de jeunesse et de beauté, que je pensais n’avoir aucun refus à craindre, quelle que fût la femme que j’honorasse de mon amour. Je me persuadai d’ailleurs que la jeune fille répondrait à mes désirs d’autant plus volontiers, qu’elle était instruite et avait le goût de l'instruction ; même séparés, nous pourrions nous rendre présents l’un à l’autre

qua me facilius de sublimitatis hujus fastigio prosterneret : imo superbissimum, nec acceptæ gratiæ memorem divina pietas humiliatum sibi vindicaret,

Erat quippe in ipsa civitate Parisius adolescentula quædam nomine Heloissa, neptis canonici cujnsdam, qui Fulbertus vocabatur, qui eam quanto amplius diligebat, tanto diligentius in omnem quam poterat scientiam litterarum promoveri studuerat. Quæ quum per faciem non esset infima, per abundantiam litterarum erat suprema. Nam quo bonum hoc, lilteratoriæ scilicet scientiæ, in mulieribus est rarius, eo amplius puellam commendabat, et in toto regno nominatissimam fecerat. Hanc igitur, omnibus circumspectis, quæ amantes allicere solent, commodiorem ceusui in amorem mihi copulare, et me id facillime credidi posse. Tanti quippe tune nominis eram, et juventutis et formæ gratia præeminebam, ut quamcumque feminarum nostro dignarer amore , nullam vererer repulsam. Tanto autem facilius hanc mihi puellam consensuram credidi, quanto amplius eam litterarum scientiam et habere et diligere noveram, nosque etiam absentes scriptis interauntiis invicem liceret præsentare, et pleraque

par un échange de letlres : la plume est plus hardie que la bouche; ainsi se perpétueraient des entretiens délicieux. Tout enflammé de passion pour cette jeune fille, je cherchai l'occasion de nouer des rapports intimes et journaliers qui la familiariseraient avec moi et l’amèneraient plus aisément à céder. Pour y arriver, j'entrai en relation avec son oncle par l'intermédiaire de quelques-uns de ses amis ; ils l’engagèrent à me prendre dans sa maison, qui était très-voisine de mon école, moyennant une pension dont il fixerait le prix. J'alléguai pour motif que les soins d’un ménage nuisaient à mes études et m'étaient trop onéreux, Fulbert aimait l'argent. Ajoutez qu'il était jaloux de Vases 60 faciliter à sa nièce tous les moyens de progrès dans la carrière des belles-lettres. En flattant ces deux passions, j'obtins sans peine son consentement, et j’arrivai à ce que je souhaitais : de vieillard céda d’une part, à la cupidité qui le dévorait, de l’autre, à l’espoir que sa nièce profliterait de mon savoir. Répondant même à mes vœux sur ce point au delà de toute espérance, et servant lui-même mon amour, il me poursuivit des plus vives sollicitations pour l'éducation d’Héloïse, la confia à ma direction pleine :

audacius scribere quam colloqui, et sic semper jucundis interesse colloquiis. In hujus itaque adolescentulæ amorem totus inflammatus, occasionem quæsivi qua eam mihi domestica et quotidiana conversatione familiarem efficerem, et faci= lius ad consensum traherem. Quod quidem ut fieret, egi cum prædicto puellæ avuuculo, quibusdam ipsius amicis intervenientibus, quatenus me in domum suam, quæ suholis nostris proxima erat, sub quocunque procurationis pretio susciperet ; hanc videlicet occasionem prætendens quod studium nostrum domestica nostræ faniliæ cura plurimum præpediret et impensa nimia nimium me gravaret. Erat autem cupidus ille valde, atque erga neptim suam, ut amplins semper in doctrinam proficeret litteratoriam, plurimum studiosus. Quibus duobus facile assensum assecutus sum, et quod optabam obtinui : quum ille videlicet et ad pecuniam totus inhiaret, et neptim suam ex doctrina nostra aliquid percepturam crederet, Super qno vehementer me deprecatus, supra quam sperare præsumerem, votis meis accessit, et amori consuluit : eam videlicet totam nostro magisterio committens, ut quoties mihi a scholis reverso vacaret,

et entière, m'invita à consacrer à son éducation tous les instants de loisir que me laisserait l’école, la nuit comme le jour, et quand je la trouverais en faute, à ne pas craindre de la châtier. J’admirais sa naïveté, et ne pouvais revenir de mon éton-. nement : confier ainsi une tendre brebis à un loup affamé! Me la donner non-seulement à instruire, maïs à châtier sévèrement, était-ce autre chose que d'offrir toute licence à mes désirs et me fournir, füt-ce contre mon gré, l’occasion de triompher par les. menaces et par les coups, si les caresses étaient impuissantes ? Mais deux choses écartaient de l'esprit de Fulbert tout soupçon d’infamie : la tendresse filiale de sa nièce et ma réputation de continence. Bref, nous fûmes d’abord réunis par le même toit, puis par le cœur. Sous prétexte d'étudier, nous étions donc tout entiers à l’amour; ces mystérieux entretiens, que l'amour appelait de ses vœux, les leçons nous en ménageaïient l’occasion. Les livres étaient ouverts, maïs il se mélait plus de paroles d’amour que de philosophie, plus de baisers que d'explications; mes mains revenaient plus souvent à son sein “qu'à nos livres ; nos yeux se cherchaïent, réfléchissant l'amour, plus souvent qu'ils ne se portaient sur les textes. Pour mieux

tam in die quam in nocte, ei docendæ operam darem, et eam si negligentem sentirem, vehementer constringerem. Ia qua re quidem quanta ejus simplicitas esset vehementer admiratus, non minus apud me obstupui, quam si agnam teneram famelico lupo committeret. Qui quum eam mihi non solum docendam, verum etiam vehementer constringendam traderet, quid aliud agebat, quam ut votis meis licentiam penitus daret, et occasionem, etiam si nollemus, offerret, ut quam videlicet blanditiis non possem, minis et verberibus facilius flecterem ? Sed duo erant, quæ eum maxime a turpi suspicione revocabant, amor videlicet neptis, et continentiæ meæ fama præterita. Quid plura ? primum domo una conjungimur, postmodum animo, Sub occasione itaque disciplinæ, amori penitus vacabamus, et secretos recessus, quos amor optabat, studium lectionis offerebat. Apertis itaque libris, plura de amore quam de lectione verba se ingerebant, plura erant oscula quam sententiæ. Sæpius ad sinus quam ad libros reducebantur manus; crebrius oculos amor in se reflectebat quam lectio in scripturam

éloigner les | soupçons, j'allais parfois jusqu’à la frapper, coups donnés par par l'amour, non par la colère, par la tendresse, non par la haine, et plus doux que tous les baumes. Que vous dirais-je ? dans notre ardeur, nous avons traversé toutes les phases de l'amour ; tout ce que la passion peut imaginer de raffinement, nous l'avons épuisé. Plus ces joies étaient nouvelles pour nous, plus nous les prolongions avec délire : nous ne pouvions nous en lasser. Cependant, à mesure que la passion du plaisir m’envahissait, je pensais de moins en moins à l'étude et à mon école. C'était pour moi un violent ennui d'y aller ou d’y rester; c'était aussi une fatigue, mes nuits étant données à l’amour, mes journées au travail. Je ne faisais plus mes leçons qu'avec indifférence et tiédeur ; je ne parlais plus d'inspiration, je produisais tout de mémoire : je ne faisais guère que répéter mes anciennes leçons, et si j'avais assez de liberté d’esprit pour composer quelques pièces de vers, c’était l'amour, non la philosophie qui me les dictait. De ces vers, vous le savez, la plupart, devenus populaires en maïint pays, sont encore chantés par ceux qui se trouvent sous le charme du même sentiment. Quelles furent la tristesse, la douleur, les plaintes de mes dis-

dirigebat; quoque minus suspicionis haberemus, verbera quandoque dabat amor, non furor, gratia, non ira, quæ omnium unguentorum suavitatem transcenderent. Quid denique? nullus a cupidis intermissus est gradus amoris, et si quid insolitum amor excogitare potuit, est additum. Et quo minus ista fueramus experti gaudia, ardentius illis insistebamus, et minus in fastidium vertebantur. Et quo me amplius hæc voluptas occupaverat, minus philosophiæ vacare poteram, et scholis operam dare. Tædiosum mihi vehementer erat ad scholas procedere, vel in eis morari; pariter et laboriosum, quum nocturnas amori vigilias, et diurnas studio conservarem. Quem etiam ita negligentem et tepidum lectio tunc habebat, ut jam nihil ex ingenio, sed ex usu cuncta proferrem; nec jam nisi recitator pristinorum essem iuventorum, et si qua invenire liceret carmina, essent amatoria, non philosophiæ secreta. Quorum etiam carminum pleraque adhunc in multis, sicut et ipse nosti, frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul oblectat. Quantam autem

ciples, quand ils s’aperçurent de la préoccupation, que dis-je? du trouble de mon esprit, on peut à peine s’en faireuneidée, Une chose aussi visible ne pouvait guère échapper qu’à celui dont l'honneur y était particulièrement intéressé, je veux dire à l’oncle d’Héloïse. On avait essayé de lui donner des inquiétudes, il n’avait pu s’y arrêter, d'abord, ainsi que je l’ai dit, à cause de l'affection sans bornes qu'il avait pour sa nièce, ensuite à cause de ma réputation de continence. On ne croit pas aisément à l’infamie de ceux qu’on aime, et, dans un cœur rempli d’une tendresse profonde, il n’y a point place pour les souillures du soupçon. De là vient que saint Jérôme écrit dans sa lettre à Sabinien : « Nous sommes toujours les derniers à connaître les plaies de notre maison, etnous ignorons encore les vices de nos enfants et de nos épouses, quand déjà ils sont publiquement la risée de la foule. » Mais ce qu’on apprend après les autres, on finit toujours par l’apprendre, et ce . qui est connu de tous ne peut rester caché à un seul. Ce fut ce qui, après quelques mois, nous arriva. Quel déchirement pour l'oncle à cette découverte! Quelle douleur pour les amants contraints de se séparer! Quelle honte, quelle confusion pour moi!

mestitiam, quos gemitus, quæ lamenta nostri super hoc scholares assumerent, ubi videlicet hanc animi mei occupationem, imo perturbationem præsenserunt, non est facile vel cogitare. Paucos enim jam res tam manifesta decipere poterat, ac neminem (credo) præter eum, ad cujus ignominiam maxime id spectabat, ipsum videlicet puellæ avunculum. Gui quidem hoc quum a nonnullis nonnunquam suggestum fuisset, credere non poterat, tum, ut supra memini, propter immoderatam suæ neptis amicitiam, tum etiam propter anteactæ vilæ meæ continentiam cognitam. Non enim facile de his quos plurimum diligimus turpitudinem suspicamur, nec in vehementi dilectione turpis suspicionis labes potest inesse. Unde et illud est beati Hieronymi in epistola ad Sabinianum : « Solemus mala domus nostræ scire novissimi, ac liberorum ac conjugum vitia, vicinis canentibus, ignorare. » Sed quod novissime scitur, utique sciri quandoque contingit, et quod omnes deprehendunt, non est facile unum latere. Sic itaque, pluribus evolutis mensibus, et de nobis accidit. O quantus in hoc cognoscendo dolor avunculi ! quantus in separatione amantium dolor ipsorum! quanta sum

De quel cœur brisé je gémissais sur le sort d’Héloïse ! et quels flots de désespoir souleva dans son âme la pensée de mon propre déshonneur ! Nous gémissions chacun, non sur notre propre sort, mais sur le sort de l’autre; chacun de nous déplorait l'infortune de l’autre, non la sienne. Mais la séparation des corps ne faisait que resserrer nos cœurs; privé de toute satisfaction, notre amour s'en enflammait davantage ; la pénsée du scandale subi nous rendait insensibles au scandale, et le sentiment de la honte nous devenait d'autant plus indifférent que la jouissance de la possession était plus douce. Il nous arriva donc-ce que la mythologie raconte de Mars et de Vénus, quand ils furent surpris. Peu après, Héloïse sentit qu’elle était mère, et elle me l’écrivit avec des transports d’allégresse, me consultant sur ce qu’elle devait faire. Une nuit, pendant l'absence de Fulbert, je l’enle- | vai, ainsi que nous en étions convenus, et je la fis immédiatement passer en Bretagne , où elle resta chez ma sœur jusqu’au jour où elle donna naissance à un fils qu’elle nomma Astrolabe,

Cette fuite rendit Fulbert comme fou; il faut avoir été témoin de la violence de sa douleur, des abattements de

erubescentia confusus! quanta contritione super afflictione puellæ sum affli-

ctus! quantos mæroris ipsa de verecundia mea sustinuit æstus! Neuter quod sibi, sed quod alteri contigerat querebatur. Neuter sua, sed alterius plangebat incommoda. Separatio autem bæc corporum maxima erat copulatio animorum, et negata sui copia amplins amorem accendebat, et verecundiæ transacta jam passio inverecundiores reddebat, tantoque verecnndiæ minor extiterat passio, quanto convenientior videbatur actio. Actum itaque in nobis est quod in Marte et Venere deprehensis poetica narrat fabula. Non multo attem post puella se concepisse comperit; et cam-summa ekultatione mihi super hoc illico scripsit consuleus quid de hoc ipse faciendum deliberarem. Quadam itaqne noc'e avunculo ejus absente, sicut nos condixeramus, eam de domo avunculi furtim, sustuli, ct in patriam mearm sine mora transmisi, ubi apud sororem meam tandin conversala est, donec pareret masculum, quem Astralabium nominavit. Avanculus autem ejus post insius recessum quasi in insanjam conversuns; quanto æstuaret dolore, quanto afliceretur pudore, nemo nisi experiendo cognosceret;

sa confusion, pour en concevoir une idée. Que faire contre moi? Quelles embûches me tendre? Il ne le savait. Me tuer, me mutiler ? Avant tout, il craignait d'appeler les représailles des miens, en Bretagne, sur sa nièce chérie. Se saisir de moi pour me réduire en chartre privée était chose impossible : je me tenais en garde, convaincu qu'il était homme à oser tout ce qu’il pourrait, tout ce qu'il croirait pouvoir faire, Enfin touché de compassion pour l'excès de sa douleur et m’accusant moimême du vol que lui avait fait mon amour, comme de la dernière des trahisons, j’allai le trouver ; je le suppliai, je lui promis toutes les réparations qu'il lui plairait d'exiger; je protestai que ce que j'avais fait ne surprendrait aucun de ceux qui avaient éprouvé la violence de l’amour et qui savaient dans quels abimes, depuis la naissance du monde, les femmes avaient précipité les plus grands hommes. Pour mieux l’apaiser encore, je lui offris une satisfaction qui dépassait tout ce qu’il avait pu espérer : Je lui proposai d’épouser celle que j'avais séduite ,à la seule condition que le mariage fût tenu secret, afin de ne pas nuire à ma réputation. Il accepta, il m'engagea sa parole et celle de ses

Quid autem in me ageret, quas mihi tenderet insidias, ignorabat. Si me interficeret, seu in aliquo corpus meum debilitaret, id potissimum metuebat ne dilectissima neptis hoc in patria mea plecteretur. Capere me et invitum alicubi coercere nullatentüs valebat, maxime quum ego mibi super hoc plurimum providerem, quod eum si valeret, vel auderet, citius aggredi non dubitarem.Tandem ego ejus immoderatæ anxietati admedum compatiens, et de dolo quem fecerat amor, tanquam de sumima proditione, meipsum vehementer accusans, conveni hominem supplicando et promittendo quamcunque super hoc emendationem ipse constitueret, nec ulli mirabile id videri asserens, quicunque vim amoris expertus fuisset, et qui quanta ruina summos quoque viros ab ipso statim humani generis exordio mulieres dejecerint memoria retineret. Atque ut amplius enm mitigarem snpra quam sperare poterat, obtuli me ei satisfacere : eam scilicet quam corruperam mihi matrimonio copulando, dummodo id secreto fieret, ne famæ detrimentum jncurrerem, Assensit ille, et tam sua

« Ti À due ie Yu a | 23 amis, et scella de ses baïsers la réconciliation que je sollicitais. C'était pour me mieux trahir.

J'allai aussitôt en Bretagne, afin d’en ramener mon amante et d'en faire ma femme. Mais elle n’approuva pas le parti que j'avais pris; bien plus, elle me détourna de le suivre pour deux raisons : le danger d’abord, puis le déshonneur auquel j'allais m’exposer. Elle jurait qu'aucune satisfaction n’apaiserait son oncle; et la suite le prouva. Elle demandait quelle gloire on pouvait tirer d’un mariage qui ruinerait ma gloire et la dégraderait, elle comme moi, Et puis quelle expiation le monde ne serait-il ‘pas en droit d'exiger d’elle, si elle lui ravissait un tel flambeau! Quelles malédictions elle appellerait sur sa tête ! Quel préjudice ce mariage porterait à l'Église ! Quelles larmes il coûterait à la philosophie ! Combien ne serait-il pas inconvenant et déplorable de voir un homme, que la nature avait créé pour le monde entier, asservi à une femme, et courbé sous un joug déshonorant! Elle repoussa donc énergiquement cette union comme une honte et commeunecharge pour moi. Elle me représentait à la fois l’infamie et les difficultés du mariage, difficultés que l’Apôtre nous exhorle

quam suorum fide et osculis eam quam requisivi concordiam mecum iniit, quo me facilius proderet.

Illico ego ad patriam meam reversus amicam reduxi, ut uxorem facerem, illa tamen hoc minime approbante, imo penitus duabus de causis dissuadente : tam scilicet pro periculo, quam pro dedecore meo. Jurabat illnm nulla unquam satisfactione super hoc placari posse, sicut postmodum cognitum est. Quærebat etiam quam de me gloriam habitura esset, quum me ingloriosum efficeret, et se et me pariter humiliaret. Quantas ab ea mundus pœnas exigere deheret, si tantam ei lucernam auferret; quantæ maledictiones, quanta damaa Ecclesiæ, quantæ philosophorum lacrymæ hoc matrimoninm essent secuturæ. Quamn indecens, quam lamentabile esset, ut quem omnibus natura creaverat, uni me feminæ dicarem, et turpitudini tantæ subjicerem. Detestabatur vehemeuter hoc matrimonium, quod mihi per omuia probrosum esset, atque onerosum. Prætendebat infamiam mei pariter et difficultates matrimonii, ad quas quidem vitandas nos exho:tans Anpostolüs ait : « Solutus es ab uxore? noli

à éviter quand il dit : « Es-tu délivré de femme? ne cherche point femme. Se marier, pour l’homme, n’est point pécher; ce n’est point pécher non plus pour la femme. Cependant ils seront soumis aux tribulations de la chair, et je veux vous épargner. » Et plus bas : « Je veux que vous soyez sans inquiétude. » Que si je ne me rendais ni au conseil de l’Apôtre, ni aux exhorlations des saints sur les entraves du mariage, je devais au moins, disait-elle, écouter les philosophes et prendre en considération ce qui availété écrit, à ce sujet, soit par eux soit pour eux, ainsi que le plus souvent les saints eux-mêmes le faisaient avec soin pour nous gourmander. Témoin, disait-elle, ce passage de saint Jérôme, — contre Jovinien, livre I, — où il rappelle que Théophraste, après avoir retracé en détail les intolérables ennuis du mariage etses perpétuelles inquiétudes, prouve, par les arguments les plus convaincants, que le sage ne doit pas se marier, et couronne lui-même ces conseils de la philosophie par cette observation : « Quel est le chrélien qui ne serait pas confondu de trouver une telle argumentation chez Théophraste? » Dans le même livre, continuait-elle, saint Jérôme cite encore l'exemple de Cicéron, qui, sollicité par Hircius d’épouser sa sœur après la répu-

quærere uxorem. Si autem acceperis uxorem, non peceasti. Et si nupserit virgo, non peccabit. Tribulationem tamen carnis habebunt hnjusmodi. Ego autem parco vobis. » Et iterum : « Volo autem vos sine sollicitudine esse. » Quod si nec Apostoli consilium, nec sanc'urum exhortationes de tanto matrimonii jugo susciperem : saltem, inquit; philosophos consulerem, et quæ super hoc ab cis vel de eis scripta sunt attenderem ; quod plerumque etiam sancti ad increpationem nostram diligenter faciunt. Quale illud est beati Hicronymi in primo Contra Jobinianum, ubi scilicet commemorat Theophrastum intolerabilibus nuptiarum molestiis, assiduisque inquietudinibus ex magna parte diligentet expositis, uxorem sapienti non esse ducendam evidextissimis rationibus ad: strinxisse, ubi et ipse illas exhortationis philosophicæ rationes tali fine concludens : « Hoc; inquit, et hujusmodi Theophrastus disserens, quem non sufundat christianorum? » Idem in eodem : « Cicero, inquit, rogatus ab Hircio ut post repudium Terentiæ sororem ejns duceret, omnirio facere super-

diation de Terentia, s’y refusa formellement, disant qu'il ne pouvait donner à la fois ses soins à une femme et à la philosophie. Il ne dit pas «donner ses soins, » mais il ajoute, ce qui revient au même, -«qu’il ne voulait rien faire qui pût balancer pour lui l'étude de la philosophie.» Mais ne parlons pas, poursuivait-elle, ds entraves qu'une femme apporterait à vos études de philosophie, et songez à Ja situation que vous donnerait une alliance légitime. Quel rapport peut-il y avoir entre les travaux de l’école et le train d’une maison, entre un pupitre et un berceau, un livre ou une tablette et une quenouille, un style ou une plume et un fuseau ? Est-il un homme qui, livré aux méditations de l’Écriture ou de la philosophie, puisse supporter les vagissements d’un nouveauné, les chants de la nourrice qui l’endort, le va-et-vient du service, hommes et femmes de la maison, les odeurs incessantes et la malpropreté de l'enfance? Les riches le font bien, direz-vous: oui, sans doute, parce qu'ils ont dans leurs palais ou dans leurs vastes demeures des appartements réservés, parce que l'argent ne coûte point à leur opulence et qu’ils ne connaissent pas les soucis de chaque jour. Mais la condition des philosophes n’est pas la même que celle des riches, et ceux qui cherchent la fortune ou dont la vie appartient aux choses de ce monde ne se livrent guère à

sedit, dicens rion posse se et uxori et philosophiæ operam pariter dare.» Nonaït à operam dare, » sed adjunxit pariter, « nolens quicquam agere quod studio æquaretur philosophiæ. » Ut autem hoc philosophiei studii nnnc omittam impe-: dimentum, ipsum consule honestæ conversationis statum. Quæ enim couventio séholarium ad pedisseqnas, scriptoriorum ad cunabula ; librorum sive tabularum ad colos; stildrum sive calamorum ad fusos? Quis denique saéris vel philosuphicis meditationibus intentus, pueriles vagitus, nutricum quæ hos mitigant nænias, tumultuosam familiæ tam in viris quam in feminis turbam sustinere poterit? Quis etiam inhonestas illas parvulorum sordes assiduas tolerare vale: bit ? Id, inquies, divites possunt, quorum palatia vel domus amplæ divetsoria habent, quorum opulentia non sentit expensas, nec quotidianis sollicitudinibus cruciatur. Sed non est, inquam, hæc conditio philosophorum qiæ divitum; pec qui opibus student vel sæcularibus implicäntur curis, divinis seu philoso-

l'étude de l’Écriture ou de la philosophie. Aussi voyons-nous les philosophes célèbres du temps passé, pleins de mépris pour le monde, quittant, que dis-je? fuvent le siècle, s’interdire toute espèce de plaisir et ne se reposer que dans le sein de la philosophie. C’est ainsi que l’un d'eux, le grand Sénèque, dit dans ses lettres à Lucilius : « Ce n’est pas dans ses moments perdus qu’il convient de se livrer à la philosophie : il faut tout négliger pour s'y livrer sans partage ; on ne lui donnera jamais assez de temps. La laisser de côté pour un moment, c’est presque même chose que d’v renoncer. Toute interruption en fait perdre le fruit, [1 faut donc résister aux occupations, et, bien loin d'en accroître l'étendue, les écarter loin de soi.» Ge que les moines véritablement dignes de ce nom acceptent chez nous en vue de l'amour de Dieu, tous les philosophes distingués l'ont pratiqué par amour de la philosophie. Chez tous les peuples, en effet, gentils, juifs ou chrétiens, il s’est de tout temps rencontré des hommes s’élevant au-dessus du vulgaire par la foi ou par la sévérité des mœurs, et se séparant de la foule par une continence ou par une austérité singulières. Tels furent, dans l’antiquité, chez les Juifs, les Nazaréens qui se consacraient au

phicis vacabunt officiis. Unde et insignes olim philosophi mundum maxime contemnentes, nec tam relinquentes sæculum quam fugientes, omnes sibi voluptates interdixerunt, ut in unius philosophiæ requiescerent amplexibus. Quorum unus et maximus Seneca Lucilium instruens ait : « Non quum vacaveris philosophandum est : omnia negligenda sunt, ut huic assideamus, cui nullum tempus satis magnum est. Non multum refert utrum omittas philosophiam an intermittas. Non enim ubi interrupta est manet. Resistendum est occupationibus, nec explicandæ sunt, sed snbmovendæ. » Quod nune igitur apud nos amore Dei sustinent qui vere monachi dicuntur, hoc desiderio philosophiæ qui nobiles in gentibus extiterunt philosophi. In omni namque popunlo tam gentili scilicet quam judaico, sive christiano, aliqui semper extiterunt fide seu morum honestate cæteris præeminentes, et se a populo aliqua continentiæ vel abstinentig singularitate segregantes. Apad Judeos quidem antiquitus Nazaræi, qui se Domino secundum legem consecrabant, sive flii prophetarum Eliæ: vel

service du Seigneur suivant la loi, et les fils des prophètes, et les sectateurs d'Élie et d'Élisée que l’ancien Testament, d’accord avec le témoignage de saint Jérôme, nous représente comme des moines. Tels, plus tard, ces trois sectes de philosophie que Josèphe, dans son dix-huitième livre des Antiquités, distingue sous le nom de Pharisiens, de Saducéens et d'Esséens. Tels, chez nous, les moines qui vivent en commun, suivant exemple des apôtres, ou qui prennent pour modèle la vie solitaire et primitive de Jean. Tels enfin chez les gentils, les philosophes ; car c’est moins à l'intelligence de la science qu’à l’austérité de la conduite que ce nom de sagesse ou de philosophie était attribué, ainsi que nous l’apprennent l’étymologie du mot et le témoignage des saints, comme le dit saint Augustin dans ce passage du huitième livre de la Cité de Dieu où il établit la distinction des sectes philosophiques : « L'école Italique eut pour fondateur Pythagore de Samos qui passe pour avoir donné son nom à la philosophie elle-même : avant lui, on appelait sages les hommes qui semblaient l'emporter sur les autres par un genre de vie digne d'éloge; mais interrogé un jour sur sa profession, il répondit qu’il était philosophe, c’est-à-

Elisæi sectatores, quos, beato attestante Hieronymo, monachos legimus in Veteri Testamentos; novissime autem tres illæ philosophiæ sectæ, quas Josephus in libro Anfiquitatum XNTII distinguens, alios Pharisæos, alios Saducæos, alios nominat Essæos. Apud nos vero monachi, qui videlicet aut communem apostolorum vitam, aut priorem illam et solitariam Joannis imitantur. Apud gentiles autem, ut dictum est, philosophi. Non enim sapientiæ vel philosophiæ nomen tam ad scientiæ perceptionem quam ad vitæ religionem referebant, sicut ab ipso etiam hujus nominis ortu didicimus, ipsorum quoque testimonio sanctorum. Unde et illnd est beati Augustini VIII de Civifale Dei libro, genera quidem philosophorum distinguentis : « Italicum genus auctorem habuit Pythagoram Samium, a quo et fertur ipsum philosophiæ nomen exortum. Nam quum antea sapientes appellarentur qui modo quodam laudabilis vitæ aliis præstare videbantur, iste, interrogatus quid profiteretur, philosophum se esse respondit, id est studiosum vel amatorem sapientiæ, quoniam sapientem profiteri arrogan-

dire sectateur ou ami de la sagesse, trouvant qu’on ne pouvait sans orgueil faire profession d’être sage. » Cette expression : « Ceux qui semblaient l'emporter sur les autres par un genre de vie digne d'éloge, » indique clairement que les sages chez les gentils, c’est-à-dire les philosophes, devaient ce nom ‘à leur conduite plutôt qu’à leur savoir. Quant à la sagesse de leur conduite, je ne chercherai pas à en rassembler les preuves; je ne veux pas avoir l'air de faire la leçon à Minerve. Mais si les laïques et les gentils ont ainsi vécu, sans être enchainés par aucune espèce de vœux religieux, vous qui êtes clerc et revêtu du canonicat, irez-vous préférer des voluptés honteuses à votre sacré ministère, vous précipiter dans ce gouffre de Charybde, vous plonger, bravant toute honte, dans les abimes sans fond de l’impureté? Si vous ne tenez compte des devoirs du clerc, songez au moins à sauvegarder la dignité du philosophe. Si vous foulez aux pieds le respect de Dieu, que le sentiment de l'honneur du moins mette un frein à votre impudeur. Rappelez-vous que Socrate a été marié et par quelle triste peine il expia cette tache imprimée à la philosophie, comme pour que son exemple servit à rendre les hommes plus prudents. Ce trait n’a pas échappé à saint Jérôme qui, dans son premier livre

tissimum videbalur. » Hoc itaque loco quum dicitur : « Qui modo quodam laudabilis vitæ aliis præstare videbantur, » aperte monstratur sapienties gentium, id est philosophos, ex laude vitæ potius quam scientiæ sic esse nominatos. Quam sobrie autem atque continenter ipsi vixerint, non est nostrum modo exemplis colligere, ne Minervam ipsam videar docere. Si autem sic laici gentilesque vixerunt, nulla scilicet professione religionis adstricti, quid te clericum atque canonicum facere oportet, ne divinis officiis turpes præferas voluptates, ne te præcipitem hæc Gharibdis absorbeat, ne obscenitatibus istis te impudenter atque irrevocabiliter immergas? Qui si clerici prerogativam non curas, philosophi saltem defende dignitatem. Si reverentia Dei contemnitur, amor saltem honestatis impudentiam temperet. Memento Socratem uxoratum fuisse, et quam fædo casu hanc philosophiæ labem ipse primo luerit, ut deinceps cæteri exemplo ejus cautiores efficerentur. Quod nec ipse præterit Hieronymus ita in

contre Jovinien, écrit au sujet même de Socrate: « Un jour ayant voulu tenir tête à l’orage d'injures que Xantippe faisait tomber sur lui d’un étage supérieur, il se sentit arrosé d’un liquide impur : «Je savais bien,» dit-il pour toute réponse, en s’essuyant la tête, « que ce tonnerre amènerait de la pluie.» Enfin, parlant en son nom, elle me représentait combien il serait dangereux pour moi de la ramener à Paris, combien le t titre d'amante, plus honorable pour moi, lui serait, à e elle, plus cher que celui d’épouse, | à elle qui voulait me conserver par le charme de la tendresse, non m'enchaïîner par les liens du mariage ; et elle ajoutait que nosséparations momentanées rendraient les instants de réunion d’autant plus doux qu'ils seraient plus rares. Puis voyant que ces efforts pour me convaincre et me dissuader venaient échouer contre ma folie, et n’osant me heurter de front, elle termina ainsi à travers les sanglots et les larmes : «C’est la seule chose qui nous reste à faire, si nous voulons nous perdre tous deux, et nous . préparer un chagrin égal à notre amour. » Et en cela, le monde entier l'a reconnu, elle eut les lumières de l'esprit de prophétie. Nous recommandons done à ma sœur notre jeune enfant, et

nous revenons secrètement à Paris. Quelques jours plus tard,

primo Contra Jovinianum de ipso scribens Socrate: « Quodam autem tempore quum jinfinita convicia ex superiore loco ingerenti Xanthippæ restitisset, aqua profusus immunda, nihil respondit amplius, quam capite deterso : a Sciel'am, inquit, futurum ut ista tonitrua imber sequeretur. » Addebat denique ipsa et quam periculosum mihi esset eam reducere, et qnam sibi carius existeret, mihique honestius amicam dici quam uxorem, ut me ei sola gratia conservaret, non vis aliqua vinculi nuptialis constringeret; tantoque nos ipsos ad tempus separatos gratiora de conventu nostro percipere gaudia, quanto rariora. Hæc et similia persuadens seu dissuadens, quum meam deflectere non posset stultitiam, nec me sustineret offendere, suspirans vehementer et lacrymans, perorationem suam tali fine terminavit : « Unum, inquit, ad uliimum restat, ut in perditione duorum, minor non succedat dolor quam precessit amor, » Nec in hoc ei, sicut universus agnovit muudus, prophetiæ defuit spiritus. Nato itaque parvulo nostro sorori meæ commendato, Parisius occulte revertimur, et

après avoir passé une nuit à célébrer vigiles dans une église, à l'aube du matin, en présence de l'oncle d’Héloïse et de plusieurs de ses amis et des nôtres, nous reçûmes la bénédiction nuptiale. Puis nous nous retirâmes secrètement chacun de notre côté, et dès lors nous ne nous vimes plus qu'à de rares intervalles et furtivement, afin de tenir le plus possible notre union cachée. Mais Fulbert et les siens, pour se venger de l’affront qu’ils avaient reçu, se mirent à divulguer le mariage et à violer envers moi la foi jurée. Héloïse protestait hautement du contraire, et jurait que rien n’était plus faux. Fulbert, exaspéré, l’accablait de mauvais traitements. Informé de celte situation, je l'envoyai à une abbaye de nonnes voisine de Paris et appelée Argenteuil, où elle avait été élevée et instruite dans sa première jeunesse, et je lui fis faire et prendre, à l'exception du voile, les habits de religion en harmonie avec la vie monastique. A cette nouvelle, son oncle et ses parents ou alliés pensèrent que je m'étais joué d’eux et que j'avais mis Héloïse au couvent pour m’en débarrasser. Outrés d'indignation, ils s’entendirent, et une nuit, pendant que je reposais chéz moi, dans une chambre retirée,

post paucos dies, nocte secretis orationum vigiliis in quadam ecclesia celebratis, ibidem summo mane, avunculo ejus atque quibusdam nostris vel ipsius amicis assistentibus, nuptiali benedictione confœderamus. Moxque occulte divisim abscessimus, nec nos ulterius nisi raro latenterque vidimus, dissimulantes plurimum quod egeramus.

Avunculus autem ipsius, atque domestici ejus, ignominiæ suæ solatium quærentes, initam matrimonium divulgare, et fidem mihi super hoc datam violare cœperunt; illa autem e contra anathematizare et jurare quia falsissimum esset. Unde vehementer ille commotus, crebris eam contumeliis afficiebat. Quod quum ego cognovissem, transmisi eam ad abbatiam quamdam sanctimonialium prope Parisins, quæ Argenteolum appellatur, ubi ipsa olim puellula educata fuerat atque erudita, Vestes quoque ei religionis, quæ conversioni monasticæ convenirent, excepto velo, aptari feci, et his eam indui. Quo audito, avunculus et consanguinei seu aftines ejus opinati snnt me nunc sibi plurimum illusisse, et ab ea moniali facta me sic facile expedire. Unde vehementer indignati, et adversum me coujurati, nocte quadam quiescentem me atque dormientem in

un de rnes serviteurs, corrompu à prix d’or, les ayant introduits, ils me firent subir la plus barbare et la plus honteuse des vengeances , , Vengeance que le monde entier apprit avec stupefaction : ils me tranchèrent les parties du corps avec lesquelles j'avais commis ce dont ils se plaignaient, puis ils prirent la fuite. Deux d’entre eux qu’on put arrêter furent privés de la vue et des organes de la génération. L'un d’eux était le serviteur particulièrement attaché à ma personne, que la cupidité avait poussé à la trahison.

Le matin venu, la ville entière était rassemblée autour de ma maison. Dire l'étonnement et la stupeur générale, leslamentations auxquelles on se livrait, les cris, les gémissements dont on me fatiguait, dont on me torturait, serait chose difficile, impossible. Les clercs surtout, et plus particulièrement mes disciples, me martyrisaient par leurs lamentations et leurs gémissements intolérables. Je souffrais de leur compassion plus que de ma blessure ; je sentais ma honte plus que ma mutilation ; j'étais plus accablé par la confusion que par la douleur. Mille pensées se présentaient à mon esprit : de quelle gloire je jouissais encore tout à l’heure; avec quelle facilité elle avait été, en un.

secreta hospitii mei camera, quodam mihi serviente per pecuniam corrupto, crudelissima et pudentissima ultione punierunt, et quam summa admiratione mundus excepit : eis videlicet corporis mei partibus amputatis, quibus id quod plangebant commiseram. Quibus mox in fugam conversis, duo qui comprehendi potuerunt oculis et genitalibus privati sunt. Quorum alter ille fuit supradictus serviens, qui quum in obsequio meo mecum maneret, cupiditate ad proditionem ductns est.

Mane autem facto, tota ad me civitas congregata quanta stuperet admiratione, quanta se affligeret lamentatione, quanto me clamore vexarent, quanto planctu perturbarent, difficile, imo impossibile est exprimi. Maxime vero clerici, ac præcipue scholares nostri intolerabilibus me lamentis et ejulatibus cruciabant, ut multo amplius ex eorum compassione quam ex vulneris læderer passione, et plus erubescentiam quam plagam sentirem, et pudore magis quam dolore affligerer. Occurrebat animo quanta modo gloria pollebam, quam facili

moment, abaissée, détruite! Combien était Juste le jugement de Dieu qui me frappait dans la partie de mon corps qui avait péché! Combien étaient légitimes les représailles de Fulbert qui m'avait rendu trahison pour trahison ! Quelle exaltation, chez mes ennemis, à la vue de cette si manifeste équité! Quelle peine inconsolable le coup qui me frappait porterait dans l'âme de mes parents et de mes amis! Avec quel essor l’histoire de ce déshonneur sans précédent allait se répandre dans le monde entier! Où passer maintenant ? Comment paraître en public ? J’allais être montré au doigt par tout le monde, déchiré par toutes les langues, devenir pour tous un monstrueux spectacle. Ce qui contribuait encore à m'’atterrer, c'était la pensée que, selon la lettre meurtrière de la loi, les eunuques sont en telle abomina-

tion devant Dieu, que les hommes réduits à cet état par l’amputation ou le froissement des parties viriles sont repoussés du seuil de l’Église comme fétides et immondes, et que les animaux eux-mêmes, lorsqu'ils sont ainsi mutilés, sont rejetés du sacrifice. « Tout animal dont les parties génitales ont été froissées, écrasées, coupées ou enlevées, ne sera pas oflert au Sei- . gneur, » dit le Lévitique; et dans le Deutéronome : « L’eu-

et temporali casu hæc humiliata, imo penitus esset extincta; quam justo Dei judicio in illa corporis mei portione plecterer, in qua deliqueram; qüuam justa proditione is, quem antea prodideram, vicem mihi retulisset ; quanta laude mei æmuli tam manifestam æquitatem efferrent; quantam perpetui doloris contritionem plaga hæc parentibus meis et amicis esset collatura; quanta dilatatione hæc singülaris infamia universum mundum esset occupatura; qua mihi ulterius via pateret, qua fronte in publicum prodirem omnium digitis demonstrandus, omnium linguis corrodendus, omnibus monstruosum spectaculam futurus. Nec me etiam parum confundebat quod, secundum occidentem legis litteram, tanta sit apud Deum eunuchorum abominatio, ut homines amputatis vel attritis testibus eunuchizati intrare ecclesiam, tanquam olentes et immundi, prohibeantur, et in sacrificio quoque talia penitns animalia respuane tur. Lib. Levitici : « Omne animal, quod est contritis, vel tusis, vel sectis, ablatisque testiculis, non offeretis Domino. » Deuter., cap. xxnt: « Non intrabit

nuque, dont les parties viriles auront été écrasées ou amputées, n'entrera point dans l’église. » Dans cet état d’abattement et de confusion, ce fut, je l'avoue, un sentiment de honte plutôt que de vocalion qui me poussa vers l'ombre d’un cloître. Hé- “Joïse, suivant mes ordres avec une entière abnégation, avait déjà pris le voile et était entrée dans un monastère.

Nous revêlimes donc tous deux en même temps l’habit religieux, moi danslabbaye de Saint-Denis, elle, dansle couvent d'Argenteuil dont; j'ai parlé plushaut. On voulait, je m'en souviens, soustraire sa jeunesse au joug de la règle monastique, comme à un i Insupportable supplice, on s’apitoyait sur son sort ; elle ne répondit qu'en laissant échapper à travers les pleurs et les sanglots, la plainte de Cornélie : « O noble époux, si peu fait pour un tel hymen ! Ma fortune avait-elle donc ce droit sur une tête si haute? Criminelle que je suis, devais-je me marier pour causer ton malheur! Reçois en expiation ce châtiment au-devant duquel je veux aller. » C'est en prononcant ces mots qu’elle marcha vers l'autel, reçut des mains de l’évêque le voile bénit et prononça publiquement le serment de la profession monastique,

eunuchus, attritis vel amputatis testiculis, et abscisso veretro, ecclesiam Dei, » In tam misera me contritione positum confusio, fateor, pudoris potius quam devotio conversionis ad monasticorum latibula claustrorum compulit, illa tamen prius ad imperium nostrum sponte velata, et monasterium ingressa, Ambo itaque simul sacrnm habitum suscepimus : ego quidem in abbatia Sancti Diouysii, illa in monasterio Argenteoli supradicto. Quæ quidem, memini, quum ejus adolescentiam a jugo monasticæ regulæ tanquam intolerabili pœna plurimi frustra deterrerent ei compatientes, in illam Corneliæ querimoniam inter lacrymas et singultus prout poterat prorumpens, ait : O maxime conjux |

O thalamis indigne meis! Hoc juris habebat

In tantum fortuna caput? Cur impia nupsi,

Si miserum factura fui ? Nunc accipe pœnas,

Sed quas sponte luam.

Atque in his verbis ad altare mox properat, et coufestim ab episcopo benedictum velum ab altare tulit, et se monasticæ professioni coram omnibus alli-

A peine étais-je convalescent de ma blessure, qu'accourant en foule, les clercs commencèrent à fatiguer notre abbé, à me fatiguer moi-même de leurs prières : ils voulaient que ce que j'avais fait jusque-là par amour de l’argent ou de la gloire, je le fisse maintenant pour l'amour de Dieu; ils disaient que le talent dont le Seigneur m'avait doté, il m'en demanderait. compte avec usure, que je ne m'étais guère encore occupé que des riches, que je devais me consacrer maintenant à l'éducation des pauvres; que je ne pouvais méconnaître, que si la main de Dieu m'avait touché, c'était afin qu’affranchi des séductions de la chair et de la vie tumultueuse du siècle, je pusse me livrer à l'étude des lettres, et de philosophe du monde devenir le vrai philosophe de Dieu. Or l’abbayé où je m'étais retiré était livrée à tous les désordres de la vie mondaine. L'abbé lui-même tenait le premier rang entre tous, moins par son titre que par la dissolution et l’infamie notoire de ses mœurs. Je m'étais plus d’unefois élevé contre ces scandaleux déportements tantôt en particulier, tantôt en public, et je m'étais ainsi rendu odieux et insupportable à tous; si bien que, charmés des -instances journellement répétées de mes disciples, ils profitèrent de l’oc-

gavit. Vix autem de vulnere adhuc convalueram, quum ad me confluentes clerici tam ab abbate nostro, quam a meipso continuis supplicationibus efflagitabant, quatenus quod hucusque pecuniæ vel laudis cupiditate egeram, nunc amore Dei operam studio darem, attendens quod mihi fuerat a Domino talentum commissum ab ipso esse cum usuris exigendum; et qui divitibus maxime hucusque intenderam, pauperibus erudiendis amodo studerem ; et ob hoc maxime Dominica manu me nunc tactum esse cognoscerem, quo liberius; a carnalibus illecebris et tumultuosa vita seculi abstractus, studio litterarum vacarem; nec tam mundi quam Dei vere philosophus fierem. Erat antem abbatia illa nostra, ad quam me contuleram, secularis admodum vitæ atqne turpissimæ. Cujus abbas ipse, quo cæteris prælatione major, tanto vita deterior atque infamia notior erat. Quorum quidem intolerabiles spurcitias ego frequenter atque vehementer modo privatim, modo publice redarguens, omnibus me supra modum onerosum atque odiosum effeci, qui ad quotidianam discipulorum nostro-

casion pour m'écarter. Pressé par les sollicitations incessantes des écoliers, et cédant à l'intervention de l’abbé et des frères, je me retirai dans un prieuré, pour reprendre mes habitudes d'enseignement; et telle fut l’affluence des auditeurs, que le lieu ne suffisait pas à les loger, ui la terre à les nourrir. Là, conformément à mon caractère, je me livrai particulièrement à l'enseignement de la théologie ; toutefois je ne répudiai pas entièrement l'étude des arts séculiers dont j'avais plus particulièment l’habitude et qu’on attendait spécialement de moi ; jen fis comme une amorce pour attirer ceux qui m'écoutaient par une sorte d’avant-goût : philosophique à l'étude de la vraie philosophie , selon la méthode attribuée par Flhistoire ecclésiastique au plus grand des philosophes chrétiens, Origène. Et comme le Seigneur semblait ne m'avoir pas moins favorisé pour l'intelligence des saintes Écrilures que pour celle des lettres profanes, le nombre de mes auditeurs, attirés par les deux cours, ne tarda pas à s’accroître, tandis que l’auditoire des autres se dépeuplait. Ce qui excita contre moi l'envie et l'inimitié des maitres. Tous travaillaient à me dénigrer ; mais deux surtout profitaient de mon éloignement pour m'opposer

rum instautiam maxime gavisi, occasionem nacti sunt, qua me a se removerent, Diu itaque illis instantibus atque importune pulsantibus, abbate quoque nostro et fratribus intervenientibus, ad cellam quamdam recessi, scholis more solito vacaturus ; ad quas quidem tanta scholarium multitudo confluxit, ut nec locus hospitiis, nec terra sufficeret alimentis. Ubi, quod professioni meæ vonvenientius erat, sacræ plurimum lectioni studium intendens, secularium artium disciplinam, quibus amplius assuetus fueram, et quas a me plurimuum requirebant, non penitus abjeci, sed de his quasi hamum quemdam fabricavi, quo illos philosophico sapore inescatos ad veræ philosophiæ lectiouem attraherem, sicut et summum christianorum philosophorum Origenem consuevisse Hisloria meminit ecclesiastica. Quum autem in diviua Scriptura non minorem mibi gratiam, quam in seculari Dominus contulisse videretur, cæperunt admodum ex utraque lectione scholæ nostræ multiplicari, et cæteræ omnes vehementer attenuari, Unde maxime magistrorum iavidiam atque odium adversum me Conci-

que rien n'était plus contraire au but de la profession monastique que de s'arrêter à l'étude des livres profanes, et qu’il y avait présomption, de ma part, à monter dans une chaire de théolugie sans le concours d’un théologien. Ce qu’ils voulaient, ‘c'était me faire interdire l'exercice de tout enseignement, et ils y poussaient sans relâche les évêques, les archevêques, lès abbés, en un mot, toutes les personnes ayant nom qins la hiérarchie ecclésiastique.

Or il arriva que je m’attachai d’abord à discuter le principe fondamental de notre foi par des analogies, et que je composai un traité sur l’unité et la trinité divine à l'usage de mes disciples, qui demandaient sur ce sujet des raisonnements humains et philosophiques, et auxquels il fallait des démonstrations plutôt que des discours. Ils disaient, en effet, qu'ils n'avaient pas besoin de vaines paroles, qu’on ne peut croire que ce que l’on a compris, et qu'il est ridicule de prêcher aux autres ce qu’on ne comprend pas soi-même plus que ceux auxquels on s’adresse ; que le Seigneur lui-même condamne les aveugles qui conduisent les aveugles, On vit ce traité, on le lut, et généra-

tavi, qui in omnibus quæ poterant mihi derogantes, duo præcipue absenti mihi semper objiciebant : quod scilicet proposito monachi valde sit contrarium Sccularium librorum studio detineri, et quod sine magistro ad magisterium divinæ lectionis accedere præsumpsissem ; ut sic videlicet omne mihi doctrinæ scholaris exercitium interdiceretur, ad quod incessanter episcopos, archiepiscopos, abbates, et quascunque poterant religiosi nominis personas incitabant. Accidit autem mibi ut ad ipsum fidei nostræ fundamentum humanæ rationis similitudinibus disserendum primo me applicarem, et quemdam theologiæ tractatum de Unitate et Trinitate divina scholaribus nostris componerem, qui humanas et philosophicas rationes reqnirebant, et plas quæ intelligi quam quæ dici possent efflagitabant : dicentes quidem verborum superfluam esse prolationem, quam intelligentia non sequeretur, nec credi posse aliquid nisi primitus intellectum, et ridiculosum esse aliquem aliis prædicare quod nec ipse, nec illi quos doceret intellectu capere possent, Domino ipso arguente quod cæci essent duces cæcorum. Quem quidem traclatum quum vidissent et legissent

lement on en fut content, parce qu’il semblait répondre à tous les points du sujet. Et ces points paraissant d’une difficulté transcendante, plus on en reconnaissait la gravité, plus on en admirait la solution. Mes rivaux furieux assemblèrent contre moi un concile. A leur tête étaient particulièrement deux meneurs d'autrefois, Albéric et Lotulfe, qui, depuis la mort de nos maîtres communs, Guillaume et Anselme, avaient la prétention de régner seuls et de se porter leurs héritiers. Ils tenaient tous deux école à Reims; par leurs suggestions réitérées, ils déterminèrent leur archevêque Raoul à appeler Conan, évêque de Préneste, qui remplissait alors en France la mission de légat, à ‘réunir une sorte d’assemblée, sous le nom de concile, dans la ville de Soissons, et à m'’inviter à leur apporter ce fameux ouvrage que J'avais composé sur la Trinité. Ainsi fut-il fait. Et mes deux rivaux m'avaient tellement calomnié dans le clergé et dans le peuple, qu'il s’en fallut de peu qu’à mon arrivée à Soissons, la foule ne me lapidât, moi et ceux qui m’accompagnaient, sous le prétexte que j'enseignais et que j'avais écrit qu’il

plurimi, cœpit in commune omunibus plurimum placere, quod in eo pariter omnibus satisferi super hoc quæstionibus videbatur. Et quoniam quæitiones istæ præ omnibus difficiles videbantur, quanto earum major extiterat gravitas, tanto solutionis earum censebatur major subtilitas, Unde æmuli mei, vehementer accensi, concilium contra me congregaverunt, maxime duo illi antiqui insidiatores, Albericus scilicet et Lotulfus, qui jam defunctis magistris ecrum et nostris, Guillelmo scilicet atque Anselmo, post eos quasi resnare se solos appetebant, atque etiam ipsis tanquam hæredes succedere. Quum autem utrique Remis scholas rezérent, crebris sugsestionibns archiepiscopum suumn Radulphum adversum me commoverunt, nt, ascito Conano, Prænestino episcopo, qui tunc legatione fungebatur in Gallia, conventiculum quemdam sub noniné concilii in Suessionensi civitate celchrarent, meque invitarent quitenus illnd opus clarum, quod de Trinitate composneram, mecum afferrem. Et factum est ita. Antequam autem illuc pervenirem, duo illi prædicti æmuli nostri ita me in clero et populo diffamaverunt, ut pene me populus paucosque qui advenerant ex discipulis nostris, prima die nostri adventus lapidarent, dicentes mé

y avait trois Dieux. C'était ce qu’on leur avait persuadé. Cependant, à peine rendu, J'allai trouver le légat, je lui remis mon livre, l’abandonnant à son examen et à son jugement, et me déclarant prêt, soit à amender ma doctrine, soit à faire réparation, si j'avais rien écrit qui s’écartât des principes de la foi. Le légat m’erJoignit aussitôt de porter le livre à l’archevèque et à mes deux rivaux, me renvoyant au jugement de ceux qui m’accusaient; en sorte que la parole divine fut ainsi accomplie envers moi : «et nos ennemis sont nos juges. » Ceux-ci, après avoir feuilleté et scruté le livre en tous sens, n’y trouvant rien qu’ils osassent produire contre moi à l'audience, ajournèrent à la fin

du concile cette condamnation à laquelle ils aspiraient. Pour -

moi, j'avais employé tous les jours qui avaient précédé le concile à élablir publiquement les bases de la foi catholique dans le sens de mes écrits, et tous mes auditeurs exallaient avec une admiration sans réserve mes commentaires et leur esprit. Le peuple et le clergé, témoins de ce spectacle, commencèrent à se dire : « Voici maintenant qu'il parle devant tout le monde, et que personne ne lui répond, et le concile qu’on nous disait

tres Deos prædicare et scripsisse, sicut ipsis persuasum fuerat. Accessi autem, mox ut ad civitatem veni, ad legatum, eique libellum nostrum inspiciendum et dijudicandum tradidi ; et me, si aliquid scripsissem quod a catholica fide dissentiret, paratum esse ad correptionem vel satisfactionem obtuli. Ille autem statim mihi præcepit libellum ipsum archiepiscopo illisque æmulis meis deferre, quaienus ipsi me judicarent, qui me super hoc accusabant : ut illud in me eliam compleretnr : « Et inimici nostri sunt judices, » Sæpius autem illi inspicientes atque revolventes libellum, nec quid in audientia proferre adversum me auderent invenientes, distulerunt usque in finem concilii libri, ad quam anhelabant, damnationem. Ego autem, singulis diebus antequam sederet concilium, in publico omnibus secundum quam scripseram fidem catholicam disserebam, et cum magna sdmiratione omnes qui audiebant, tam verborum apertionem, quan sensum nostrum, commendabant. Quod quum populus et clerus inspiceret, cæperunt adinvicem dicere : « Ecce nunc palam loquitur, et

nemo in eum aliquid dicit; et concilium ad finem festinat, maxime in eum, ut

réuni principalement contre lui touche à sa fin : est-ce que les juges auraient reconnu que l'erreur est plutôt de leur côté que du sien ? » Et ce langage excitait chaque jour davantage la fureur de mes rivaux. Un jour, Albéric, dans l’intention de me tendre un piége, vint me trouver avec quelques-uns de ses disciples. Après quelques mots de politesse, il me dit qu'il avait remarqué dans mon livre un passage qui l'avait étonné : Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu n'étant qu'un, comment pouvais-je nier que Dieu se fût engendré lui-même ? « — Si vous voulez, répondis-je aussitôt, c’est une thèse que je vais démontrer rationnellement. — En telle matière, répondit-il, nous ne tenons point compte de la raison humaine et de notre sentiment : nous ne reconnaissons que les paroles de l’autorité. — Eh bien, lui dis-je, tournez le feuillet et vous trouverez l’autorité. » — Nous avions justement sous la main le livre, qu'il avait pris avec lui. Je me reportai au passage que je connaissais et qui ‘Jui avait échappé ou qu’il n’avait pas voulu voir, parce qu'il ne cherchait dans monlivre que ce qui pouvait me nuire. Et la volonté de Dieu fitqueje trou vai aussitôt ce que je voulais. C’était la citation de saint Augustin sur la Trinité, livre Ier : « Celui qui suppose à

audivimus, congregatum. Nunquid judices cognoverunt quia ipsi potius quam ille errant? » Ex quo æmuli nostri quotidie magis ac magis inflammabantur. Quadam autem die, Albericus ad me animo intentandum cum quibusdam discipulis suis accedens, post quædam blanda colloquia, dixit se mirari quoddam, quod in libro illo notaverut : quod seilicet, quum Deus Deum genuerit, nec nisi unus Lens sit, negarem tamen Deum seipsam genuisse. Qui statirn respondi : « Super hoc, si vultis, rationem proferam. — Non curamus, inquit ille, rationem humapam, aut sensum nostrum in talibus, sed auctoritatis verba solummodo. » Qui ego : « Vertite, inquam, folium libri, et invenietis auctoritatem. » Et erat præsto liber quem secum ipse detulerat. Revolvi ad locum quem noveram, quem ipse minime compererat, aut qui non nisi mihi nocitura quærebat. Et voluntas Dei fuit, ut cito occurreret mihi quod volebam. Erat autem sententia intitulata : Augustinus de Trinitate lib. I : « Qui putat ejus potentiæ Deum, ut seipsum ipse genuerit, eo plus errat quod non solum Deus ita non

Dieu la puissance de s’être engendré lui-même se trompe d'autant plus que ce n’est pas à l’égard de Dieu seulement qu’il n’en est pas ainsi, mais à l’égard de toute créature spirituelle ou corporelle : il n’y a absolument rien, en effet, qui s’engendre soi-même. »

A la lecture de cette citation, les disciples d’Albéric, qui étaient là, rougirent de stupéfaction. Quant à lui, cherchant à se retrancher de son mieux : « Le tout, dit-il, est de hien comprendre. — Mais, répliquai-je, cela n’est point une opinion nouvelle, et pour le moment, au surplus, il importe peu, puisque ce sont des paroles que vous demandez, et non un sens. » J'ajoutai que, s’il voulait établir un sens et en appeler à la raison, j'étais prêt à raisonner et à lui démontrer par ses propres paroles qu'il était tombé dans l'hérésie de ceux qui prétendent que le père est à lui-même son propre fils. A ces mots, comme fou de fureur, il s'emporta en menaces, s’écriant que ni mes raisonnements ni mes autorités ne me sauveraient. Et là-dessus il se retira. Le dernier jour du concile, avant l'ouverture de la séance, le légat et l’archevêque eurent avec mes rivaux et quelques autres personnes un long entretien, pour savoir ce qu'on déciderait de moi et de mon livre, qui avait été l’objet principal de la convocation. Et comme ni mes paroles ni l'écrit qu’ils avaient sous les yeux

-est; sed nec spiritualis creatura; nec corporalis. Nulla enim omnino res est, quæ seipsam gignat. »

Quod quum discipuli ejus qui aderant audissent, obstupecfacti erubescebant, Ipse autem, ut se quoquomodo protegeret : « Berne, inquit, est intelligendum. » - Ego autem subjeci hoc non esse novellum, sed ad præsens nihil attinere, quum ipse verba tantum, non sensum requisisset. Si autem sensum et rationem attendere vellet, paratum me dixi ei ostendere, secundum ejus senfentiam, quod in eam lapsus esset hæresim, secundum quam is qui pater est sui ipsius filius sit. Quo ille audito, statim quasi furibundus effectus, ad minas conversus est, asserens nec rationes meas, nec auctoritates mihi in hac causa suffragaturas esse. Atque ita recessit. Extrema vero die concilii, priusquam residerent, diu legatus ille atque archiepiscopus cum æmulis meis et quibusdam. personis deliberare cœæpcrunt, quid de meipso et libro meo statueretur, pro quo maxime

ne leur fournissaient matière à incrimination, il y eut un moment de silence, et mes détracteurs étaient déjà moins hardis, lorsque Geoffroy, évêque de Chartres, qui, par sa réputation de sainteté comme par l'importance de son siége, avait la prééminence sur les autres évêques, prit la parole en ces termes : « Vous savez tous, messeigneurs ici présents, que le savoir universel de cet homme et sa supériorité dans toutes les études auxquelles il s’est attaché, lui ont fait de nombreux et fidèles partisans; qu'il a, plus que qui que ce soit, étouffé la renommée de ses maîtres et des nôtres, et que sa vigne, si je puis n'exprimer ainsi, a étendu ses rameaux d’une mer à l’autre. Si vous faites peser sur lui le poids d’une condamnation sans l’avoir entendu, ce que jene pense pas, sa condamnation, fût-elle juste, blessera bien des gens, et il s’en trouvera plus d'un qui voudra prendre sa défense, surtout quand nous ne voyons, dans l'écrit incriminé, rien qui ressemble à une attaque ouverte. On dira, selon le mot de saint Jérôme, que la force qui se. montre attire les jaloux, de même que les hautes cimes appellent la foudre. Craignez donc que des procédés violents contre cet homme n’aient

vocati fnerant, Et quoniam ex verbis meis, ant scripto quod erat in præsenti, non habebant quod in me prætenderent, omnibus aliquantulnm conticentibus, aut jam mihi minus aperte detrahentibus, Gaufridus, Carnotensis episcopus, qui cæteris episcopis et religionis nomine et sedis dignitate præcellebat, ita exorsns est : « Nostis, domini omnes qui adestis, hominis hnjus doctrinam, qualisennque sit, ejusque ingénium,in quibnscunque studuerit, multos assentatores et sequaces habuisse, et magistrorum tam suornm quam nostrorum famam maxime compressisse, et quasi ejus vineam a mari usqyue ad mare palmites suos extendisse. Si hunc præjudicio, quod non arbitror, gravaveritis, etiamsi recte, multos vos offensuros sciatis et non deesse plurimos qui eum defendere velint : præsértim qnum in præsenti scripto nulla videamus quæ aliquid obtineant apertæ calumniæ; et quia juxta illud Hieronymi : « Semper in propatulo fortitudo æmulos habet, » ;

+... feriuntque summos Fulgura montes. .....

d'autre résultat que d'accroître sa renommée, et que, par suite de la malveillance publique, l'accusation ne fasse plus de tort aux juges que la sentence à l'accusé. « Car un faux bruit est vite étouffé, dit le même docteur, et la seconde période de la vie prononce sur la première. » Maïs si vous voulez procéder régulièrement contre lui, que son enseignement ou que son livre soient produits en pleine assemblée, qu’on l'interroge et qu'il soit misen demeure de répondre, en sorte que, confondu, il en vienne à confesser sa faute, ou bien qu'il soit réduit au silence, suivant le mot du bienheureux Nicodème qui, voulant sauver Notre-Seigneur, disait : « Depuis quand notre loi juge-t-elle un homme, sans l’avoir entendu, et sans qu’on ait vérifié ce qu'il a fait? » — A ces mots, mes rivaux murmurent et s’écrient : « O le sage conseil de vouloir nous faire engager la lutte contre la faconde d’un homme, dont les arguments et les sophismes triompheraient du monde entier! » Certes il était plus difficile d'engager la lutte avec Jésus lui-même, et cependant Nicodème invitait les juges à l'entendre, suivant l'esprit de la loï. Geoffroy, ne pouvant les amener à sa proposition, essaye d’un autre moyen pour mettre un frein à leur haine; il déclare que, dans une matière d’une telle

videte ne plus ei nominis conferatis violenter agendo, et plus nobis criminis ex invidia quam ei ex justitia conquiramus. « Falsus enim rumor, » ut prædictus doctor meminit, « cito opprimitur, et vita posterior judicat de priore. » Si autem canonice agere in eum disponitis, dogma ejns vel scriptum in medium proferatur, et, interrogato, libere respondere liceat, ut convictus vel confessus penitus obmutescat juxta illam saltem beati Nicodemi sententiam, qua Dominum ipsum liberare cupiens, aiebat : « Nunquid lex nostra judicat hominem, nisi audierit ab ipso prius, et cognoverit quid faciat? » Quo audito, statim æmuli mei obstrepentes exclamaverunt : « O sapientis consilium, ut contra ejus verbositatem contendamus, cujus argumentis vel sophismatibus universus obsistere mundus non posset! » Sed certe mnlto difficilins erat cum ipso contendere Christo, ad quem tamen audiendum Nicodemus, juxta legis sanctionem, invitabat. Quum autem episcopus ad id qnod proposuerat eorum animos inducere non posset, alia via eorum invidiam refrenare attentat, dicens ad discus-

gravité, le petit nombre des personnes présentes ne peut suffire, et que la question réclame un examen plus étendu : son avis est donc que mon abbé, qui siégeait, me ramène dans mon abbaye, c’est-à-dire au monastère de Saint-Denis; là, on convoquerait un plus grand nombre de docteurs éclairés qui, après mür examen , statueraient sur le parti à prendre. Le légat approuva cette dernière motion, et après lui, tout le monde. Quelques instants après, il se leva pour aller célébrer la messe avant d'entrer au concile, etil me fit transmettre par l’évêque Geoffroy l’autorisation qui m'était accordée de revenir au monastère pour y attendre le résultat de la mesure arrêtée. Alors mes ennemis, réfléchissant que tout était perdu, si l'affaire se passait hors de leur diocèse, c’est-à-dire en un lieu où ils n'auraient plus droit de siéger, et peu confiants dans la justice, persuadèrent à l’archevêque que ce serait pour lui une grande honte que la cause fût déférée à un autre tribunal, et qu'il y aurait péril à me laisser échapper ainsi. Et aussitôt, courant trouver le légat, ils le firent changer d’avis et l’amenèrent malgré lui à condamner, sans examen, mon livre, à le brûler immédiatement sous les yeux du pu-

sionem tantæ rei, paucos qui aderant non posse sufficère, majorisque examinis causam hanc indigere; in hocque ulterius tantum suum esse consilium , ut ad abbatiam meam, hoc est monasterinm Sancti Dionysii, abbas mens, qui aderat, me reduceret; ibique pluribus ac doctioribus personis convocatis, diligentiori examine quid super hoc faciendum esset statueretur. Assensit legatus huic novissimo consilio, et cæteri omnes. Inde mox legatus assurrexit, nt missam celebraret, antequam concilinm intraret, et mihi per episcopum illum licentiam constitutam mandavit, revertendi scilicet ad monasterium nostrum, ibi expectaturo quod condictum fuerat. Tune æmuli me, nihil se egisse cogitantes si extra diœcesim suam hoc negotium ageretur, ubi videlicet judicium minime exercere valerent, qui scilicet de justitia minus confidebant, archiepiscopo persuaserunt hoc sibi valde ignominiosum esse, si ad aliam audientiam causa hæc transferretur, et periculosum feri, si sic evaderem. Et statim ad legatum concurrentes, ejus immutaverunt sententiam, et ad hoc invitum pertraxerunt, nt librum sine ulla inquisitione damnaret, atqne in conspectu omnium statim

blic et à prononcer èontre moi-même la réclusion perpétuelle dans un monastère éloigné. Ils disaient que, pour justifier la condamnation de mon livre, ce devait être assez que j’eusse osé le lire publiquement et le donner à copier à plusieurs personnes sans avoir obtenu la permission du Pape ni celle de l'Église, et qu’il serait éminemment utile à la foi qu’un exemple prévint pour l'avenir une telle présomption. Le légat n’était pas aussi instruit qu’il aurait dû l'être; en toute chose, il se laissait guider par l'archevêque , comme l'archevêque par eux. Pressentant le résultat de ces intrigues, l'évêque de Châlons m'en averlit, m’engageant vivement à ne répondre à une violence évidente que par un redoublement de douceur. Cette violence si manifeste, disait-il, ne pouvait que tourner contre eux et revenir à mon avantage; quant à la réclusion dans un monastère, il n’y avait pas à s’en effrayer, sachant que le légat, qui n’agissait que par contrainte, ne manquerait pas, aussitôt après son départ, de me rendre ma pleine liberté. C’est ainsi que, mêlant ses larmes aux miennes, il me consola de son mieux.

Appelé au concile, je m'y rendis sur-le-champ ; et là, sans

combuteret, et me in alieno monasterio perenni clausura cohiberet. Dicebant enim ad damnationem libelli satis hoc esse debere, quod nec romani pontificis, nec Ecclesiæ anctoritate commendatum lesere publice præsumpseram, atque ad transcribendum jam pluribus eum ipse præstitissem; et hoc perutile futnrum fidei christianæ, si exemplo mei multorum similis præsumptio præveniretur, Quia autem legatus ille minns quam necesse esset lilteratus fuerat, plurimum archiepiscopi consilio utebatur, sicut et archiepiscopus illorum. Quod quum Carnotensis præsensisset episcopus, statim machinamenta hæc ad me retulit, et me vehementer hortains est nt hoc tanto lenins tolerarem, quanto violentius agere eos omnibus patebat; atque hanc tam manifestæ invidiæ violentiam eis plurimum obfuturam, et mihi profuturam non dubitarem ; nec de clausura monasterii ullatenns perturbarer, sciens profecto legatum ipsum, qui coactus hoc faciebat, post paucos dies, quum hinc recesserit, me penitus liberaturum. Et sic me, ut potuit, flentem flens et ipse consolatus est.

Vocatus itaque statim ad concilium adfui, et, sine ullo discussionis examine,

discussion, sans examen, on me força à jeter de ma propre main le livre au feu. 11 fut brûlé au milieu d’un silence qui ne paraissait pas devoir être rompu , quand un de mes adversaires murmura timidement qu'il y avait trouvé écrite cette proposition que Dieu le Père est seul tout-puissant. Le prélat se récria vivement et répondit que la chose n’était pas possible, qu'un enfant ne tomberait pas dans une telle erreur, puisque la foi commune tient el professe qu'il y a trois tout-puissants, À quoi un docteur des écoles, un cerlain Terrière répliqua ironiquement par ce mot de saint Ambroise : « Et cependant il n’y à pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant, » Son évêque voulut le gourmander et l'arrêter comme coupable de lèse-majestés mais Terrière lui tint tête hardiment, et s’écria, empruntant les paroles de Daniel : « Ainsi, fils insensés d'Israël, sans avoir vérifié la vérité, vous avez condamné le fils d'Israël. Revenez sur votre jugement et jugez le juge lui-même, vous qui l'avez établi juge pour l’enseignement de la foi et le redressement de l'erreur ; lorsqu'il devait juger, il s’est condamné par sa propre bouche. L’innocence de l'accusé a été dé-

meipsum compulerunt propria manu librum memoratum meum in ignem projicere. Et sic combustus est, ut tamen quum nihil dicere viderentüur, quidam de adversariis meis id submurmuravit, quod in libro scriptum deprehenderat, solum Deum Patrem omnipotentem esse. Qnod quum legatus subintellexisset, valde admirans ei respondit hoc nec de puerulo aliquo credi debere, quod adeo erraret, quum commuuis, inquit, fides et teneat et profiteatur tres omnipotentes esse. Quo audito, Terricus quidam, scholarum magister, irridendo subintulit illud Athanasii : « Et tamen non tres omnipotentes, sed unus omnipotens. » Quem quum episcopus suus increpare cœpisset, et reprimere quasi reum, qui in majestatem loqueretur, audacter ille restitit, et quasi Danielis verba commemorans, ait : « Sic, fatui filii Israel, nan judicantes, neque quod verum est cognoscentes, condemnastis filinm Israel. Revertimini ad judicium, et de ipso judice judicate, qui talem judicem quasi ad instructionem fidei et correctionem erroris instituistis, qui quum judicare deberet, ore se proprio condemnavit. Divina hodie misericordia innocentem patenter, sicut olim Su-

voilée aujourd’hui par la miséricorde divine : délivrez-le, comme autrefois Suzanne , de ses faux accusateurs. » Alors l’archevêque se levant, et changeant un peu la formule, selon l’exigence du moment, confirma, en ces termes, l'opinion du légat : « À coup sûr, monseigneur, le Père est tout-puissant, le Fils

tout-puissant , le Saint-Esprit tout-puissant. Quiconque s’écarte

de ce dogme est évidemment hors des voies et ne mérite pas d'être entendu. Toutefois, si vous le voulez bien, il serait bon que notre frère exposât sa foi publiquement, afin qu'on pût, selon qu’il conviendra, ou l’approuver, ou la désapprouver, ou la redresser. » Et comme je me levais pour confesser et exposer ma foi avec l'intention d’en développer l'expression à ma manière, mes adversaires dirent que je n’avais pas besoin d'autre chose que de réciter le symbole d’Athanase : ce que le premier enfant venu aurait pu faire aussi bien que moi. Et afin qu’il me fût impossible de prétexter d'ignorance, ils firent apporter le texte écrit pour me le faire lire, comme si la teneur ne m’en était pas familière. Je lus au milieu des sanglots, des soupirs et des larmes, comme je pus. Livré ensuite comme coupable et convaincu à l'abbé de Saint-Médard, qui était présent, je suis traîné à son cloitre comme à une prison, el aussitôt le concile est dissout.

sannam a falsis accusatoribus, liherate. » Tunc archiepiscopus assurgens, verbis, prout oportebat, commutatis, sententiam legati confirmavit, dicens : « Revera, domine, inquit, omnipotens Pater, omnipotens Filius, omnipotens Spiritus sanctus ; et qui ab hoc dissentit aperte devius est, nec est audiendus. Et modo, si placet, bonum est ut frater ille fidem suam coram omnibus exponat, ut ipsa, prout oportet, vel approbetur, vel improbetur, atque corrigatur. » Quum autem ego ad profitendam et exponendam fidem meam assurgerem, ut quod sentiebam verbis propriis exprimerem, adversarii dixerunt non aliud mihi necessarium esse, nisi ut symbolum Athanasii recitarem, quod quivis puer æque facere posset. Ac ne ex ignorantia prætenderem excusationem, quäsi qui verba illa in usu non haberem, seripturam ad legendum afferri fecerunt. Legi inter suspiria, singultus et lacrymas, prout potui. Inde quasi reus et convictus abbati Sancti Medardi, qui aderat, traditus, ad claustrum ejus, tanquam ad carcerem,

L'abbé et les moines de ce monastère, persuadés que j'allais Jeur rester, me reçurent avec des transports de joie et me prodiguèrent toutes sortes d’attentions, essayant vainement de me consoler. Dieu, qui juges les cœurs droits, tu le sais, telle était la peine qui me dévorait, telle était l'amertume de mon cœur, que dans mon aveuglement, dans mon délire, j'osai me révolter et t’accuser, répétant sans cesse la plainte de saint Antoine : « Jésus, mon Sauveur, où étiez-vous? » Fièvre de la douleur, confusion de la honte, trouble du désespoir, tout ce que j'éprouvai alors, je ne saurais l'exprimer aujourd’hui. Je rapprochais le supplice infligé à mon corps des tortures de mon âme , et je m’estimais le plus malheureux des hommes. Comparée à l’outrage présent , la trahison d’autrefois me paraissait peu de chose, et je déplorais moins la mutilation de mon corps que la flétrissure de mon nom : j'avais provoqué la première par ma faute; la persécution qui m’accablait aujourd’hui n'avait d'autre cause que l'intention droite et l'attachement à la foi qui m’avaient poussé à écrire. Cet acte de cruauté et d’injustice avait soulevé la réprobation de tous ceux qui en avaient eu con-

trahors statimque concilium solvitur. Abbas autem et monachi illius monasterii me sihi remansurum ulterius arbitrantes, saumma exultatione susceperunt, et cum omni diligentia tractantes consolari frustra nitebantur. Deus, qui judicas æquitatem, quanto tunc animi felle, quanta mentis amaritudine teipsum insanus arguebam, te furibundus accusabam, sæpius repetens illam beati Antonii conquestionem : « Jesu bone, ubi eras? » Quanto autem dolore æstuarem, quanta erubescentia confunderer, quanta desperatione perturbarer, sentire tune potui, proferre non possum. Conferebam cum his quæ in corpore passus olim fueram quanta nunc sustinerem : et omnium hominum me æstimabam miserrimum. Parvam ïillam ducebam proditionem in comparatione hujus injuriæ, et longe amplinus famæ quam corporis detrimentnm plangebam : quum ad illam ex aliqua culpa devenerim, ad hanc me tam patentem violentiam sincera intentio amorque fidei nostræ induxissent, quæ me ad scribendum compulerant. Quum antem hoc tam crudeliter et inconsiderate factum omnes ad quos fama delatum est vehementer arguerent, singuli qui interfue-

naissance ,; Si bien que les membres du concile s’en rejetaient les uns aux autres la responsabilité ; mes rivaux eux-mêmes se défendaient de l'avoir provoqué, et le légat déplorait publiquement, à ce sujet, les emportements de haïne des Francs. Bientôt même, cédant au repentir, ce prélat, qui n'avait, un moment, donné satisfaction à leur malveillance que malgré lui, me tira de cette abbaye étrangère pour me renvoyer dans la mienne. J'y retrouvai dans presque tous les frères d'anciens ennemis. Le déréglement de leur vie, leurs habitudes de licencieux commerce, dont j'ai parlé plus haut, rendaient suspect à leurs yeux un homme dont ils avaient à supporter les vives censures. Quelques mois à peine s'étaient écoulés, que la fortune leur offrit l’occasion de me perdre. Un jour, dans une lecture, je tombai sur un passage de l’exposition des Actes des Apôtres de Bède, où cet auteur prétend que Denys l’Aréopagite était évêque de Corinthe, non d'Athènes. Cette opinion contrariait vivement les moines de Saint-Denis, qui se vantent que le fondateur de leur ordre, Denys, est précisément l’Aréopagite. Je communiquai à quelques frères qui m’entouraient le passage de Bède qui nous faisait objection. Aussitôt, transportés d’indignation , ils s’écrièrent que

rant a se culpam repellentes in alios transfundebant : adeo ut ipsi quoqne æmuli nostri id consilio suo factum esse denegarent, et legatns coram omnibus nvidiam Francorum super hoc maxime detestaretur. Qui statim pœnitentia ductus post aliquos dies, quum ad tempus coactus satisfecisset illorum invidiæ, me de alieno eductum monasterio ad proprium remisit; ubi fere quotquot erant oline jam, ut supra memini, infestos habebam : quum eorum vitæ turpitudo et impudens conversatio me suspectum penitus haberent, quem arguentem graviter sustinerent. Paucis autem elapsis mensibus, occasionem eis fortuna obtulit, qua me perdere molirentnr. Fortuitu namque mihi quadam die legenti occurrit quædam Bedæ sententia qua in expositione À cfuum Apostolcrum asserit Dionysium Areopagitam Corinthioram potius quam Atheniensium fuisse episcopun. Quod valde eis contrarium videbatur, qui suum Dionysium esse illum Areopagitam jactitant, quem ipsum Atheniensem episcopum gesta ejus fuisse profitentur. Quod quum reperissem, quibusdam cireumstantium fratrnm quasi

Bède était un imposteur, qu’ils tenaient pour plus digne de foi

le témoignage d’Hilduin, leur abbé, qui avait longtemps parcouru la Grèce entière pour vérilier le fait, et qui, après en avoir reconnu l'exactitude, avait péremptoirement levé tous les doutes dans son histoire de Denys l’Aréopagite. L'un d'eux me priant alors avec instance de faire connaître mon avis sur le litige de Bède et d’Hilduin, je répondis que l'autorité de Bède, dont les écrits sont suivis par toute l'Église latine, me paraissait

plus considérable. Enflammés de fureur, ils commencèrent à

crier que Je venais de prouver manifestement que j'avais toujours été le fléau du monastère, et que j'étais traître au pays tout entier auquel je voulais enlever une gloire qui lui était particulièrement chère, en niant que l’Aréopagite fût leur patron. Je répondis que je n’avais rien nié, et qu'au surplus il importait peu que leur patron fût Aréopagite ou d'un autre pays, puisqu'il avait obtenu de Dieu une si belle couronne. Mais ils coururent

aussitôt trouver l'abbé et lui répétèrent ce qu'ils m’avaient fait .

dire. Celui-ci s’en réjouit, heureux de trouver une occasion de

jocando monstravi, testimonium scilicet illud Bedæ, quod nobis objiciebatur, Tlli vero, valde indignati, dixerunt Bedam mendacissimum scriptorem, et se Hildonium abbatem suum veriorem habere testem, qui pro hoc investigando Græciam din perlustravit, et rei veritate agnita, in gestis illius, quæ conscripsit, hanc veraciter dubitationem removit. Unde quam unns eorum importuna interrogatione pulsaret, quid mihi super hac controversia, Bedæ videlicet atque Hildonii, videretur, respondi Bedæ auctoritatem, cujus scripta universæ Latinorum frequentant Ecclesiæ, gratiorem mihi videri, Ex quo illi vehementer accensi, clamare cœperunt nunc me patenter ostendisse quod semper monasterium illud nostram infestaverim, et quod nunc maxime toti regno derogaverim, ei videlicet honorem illum anferens, quo singulariter gloriaretur, quum eorum patrenum Areopagitam fuisse denegarem. Ego autem respondi, nec me hoc denegasse, nec mulium curandum esse, utrum ipse Areopagita an alinnde fuerit, dnmmodo tantam apud Deum adeptus sit coronam. Illi vero, ad abbatem statim concurrentes, quod mihi imposuerant nuntiaverunt, Qui libenter hoc audivit, gaudens se occasionem aliquam adipisci qua me opprimeret, utpote

me perdre; car il me craignait d'autant plus, qu'il était encore plus mal famé que ses moines. 1 réunit donc son conseil, et devant tous les frères assemblés, il me fit de sévères menaces, déclarant qu’il allait immédiatement m'envoyer au roi pour qu’il me punîit comme un homme qui avait attenté à la gloire du royaume et porté la main sur sa couronne. Et il recommanda de me surveiller de près, jusqu’à ce qu'il m'eût remis entre les mains du roi. Pour moi, j'offris de me soumettre à la règle disciplinaire de l'ordre, si j'avais été coupable : ce fut en vain. Alors, ne pouvant plus résister au sentiment d'horreur que m'inspirait leur méchanceté, exaspéré par les coups de la fortune et profondément désespéré comme si l'univers entier conspirait contre moi, je profitai de l’aide de quelques frères émus de pitié pour mon sort et de l’appui d’un petit nombre de disciples, pour m’évader secrè-. tement, la nuit, et me réfugier sur une terre du comte Thibaud, située dans le voisinage, et dans laquelle j'avais précédemment occupé un prieuré. Le comte lui-même m'était un peu connu; il n'ignorait pas mes malheurs et il y compatissait pleinement. Je séjournai d’abord au château de Provins, dans une chartrense de moines de Troyes; j'avais été autrefois en relation avec le

qui, quanto cæteris turpius vivebat, magis me verebatur. Tune concilio suo congregato, et fratribus congregatis, graviter mihi comminatns est, et se ad regem cum festinatione missurum disit, ut de me vindictam sumeret, tanquam regni sui gloriam et coronam ei auferente; et me interim bene observare præcepit, donec me regi traderet. Ego autem ad regularem disciplinam, si quid deliquissem, frustra me offerebam. Tunc ego nequitiam eorum vehementer exhorrens, utpote qui tandiu tam adversam habuissem fortunam, penitus desperatus, quasi adversum me universus conjurasset mundus, quorumdam consensu fratrum mei miserantium, et quorumdam discipuloram nostrorum suffragio, nocte latenter aufugi, atque ad terram comitis Theobaldi proximam, ubi antea in cella moratus fueram, abcessi. Ipse quippe et mihi aliquantulum notns erat, et oppressionibus meis quas audierat admodum compatiebatur. Ibi autem in castro Privigni morari cœpi, in cella videlicet quadam Trecensinm monachorum, quorum prior antea mihi familiaris extiterat, et valde dile-

prieur, et il m'aimait beaucoup : il me reçut avec joie et m'en. toura de toutes sortes d’attentions.

Or il advint un jour que notre abbé vint, au château même, trouver le comte pour quelques affaires personnelles. Instruit de cette visite, j'allai trouver le comte avec le prieur, le suppliant d'intercéder en ma faveur, et d'obtenir pour moi le pardon et la permission de vivre monastiquement dans la retraite qui me conviendrait le mieux. L’abbé et ceux qui l’accompagnaient mirent la chose en délibération ; car ils devaient rendre réponse au comte, le jour même, avant de repartir. La délibération commencée, ils se dirent que mon intention était de passer dans une autre abbaye, ce qui serait pour eux une grande honte. En effet , ils considéraient comme un titre de gloire pour eux que j'eusse choisi pour me retirer leur couvent de préférence à tous, et maintenant ils disiient que ce serait pour eux un déshonneur très-grand que je les abandonnasse pour passer chez d’autres. Ils ne voulurent donc rien entendre là-dessus, ni de ma part ni de celle du comte. Ils me menacèrent même de m’excommunier si je ne me hâtais de revenir, et ils firent défense absolue au prieur qui m'avait donné asile de me conserver

xerat : qui valde in adventu meo gavisus, cum omni diligentia me procunrabat.

Accidit autem, quadam die, ut ad ipsum castrum abbas noster ad prædictum comitem pro quibusdam suis negotiis veniret. Qno cognito, accessi ad comitem cum priore illo, rogans eum quatenus pro me ipse intercederet ad abbatem nostrum, ut me absolveret, et licentiam daret vivendi monastice ubicunque mihi competens locus occurreret. Ipse autem, et qui cum eo erant, in consilio rem posuerunt, responsuri comiti super hoc in ipsa die, ante quam recederent. Jnito autem consilio, visum est eis me ad aliam abbatiam velle transire, et hoc suæ dedecns immensnm for:. Maximæ namque gloriæ sibi imputabant quod ad eos in conversione mea divertissem, quasi cæteris omnibus abbatiis contemptis; et nunc maximum sibi imminere dicebant opprobrium, si, eis abjectis, ad alios transmearem. Unde nullatenus vel me, vel comitem super hoc audierunt; imo mihi statim comminati sunt, quod, nisi festinus redirem,

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plus longtemps, sous peine d'être enveloppé dans la même excommunication. Cette décision nous plongea, le prieur et moi, dans la plus grande anxiété. Mais l'abbé, qui s'était retiré en persistant dans sa décision, mourut quelques jours après. Un

autre lui succéda. Je m'entendis avec l'évêque de Megix pour

le prier de m’accorder ce que j'avais demandé à son prédécesseur. Et comme il ne semblait pas disposé à y acquiescer tout de suite, j'employai l'intermédiaire de quelques amis pour présonter ma requête au roi en son conseil; j'arrivai ainsi à ce que je voulais. Étienne, alors officier de bouche du roi, fit venir l'abbé et ses amis, leur demanda pourquoi ils voulaient me retenir

” malgré moi et s’exposer, sans aucun avantage possible, à un

scandale inévitable, aucun accord ne pouvant s'établir entre leur genre de vie et le mien. Je savais que l'avis du conseil

était que l’abbaye devait racheter l’irrégularité de ses mœurs

par une soumission plus grande, et son attachement aux intérêts temporels par un su-cioîtde contributions : c'était ce qui m'avait fait espérer que j’obtiendrais facilement l'assentiment du roi et de ses conseillers, Ainsi arriva-t-il. Toutefois, pour que notre monas-

me excommunicarent ; et priori illi, ad quem refugeram, modis omnibus interdixerunt ne me deinceps retineret, nisi excommnunicationis particeps esse sustineret. Quo audito, tam prior ipse quam ego valde anxiati fuimus. Ahbas autem in hac obstinatione recedens, post paucos dies defunctus est. Cui quum alius successisset, conveni eum cum episcopo Meldensi, ut mihi hoc quod a prædecessore ejus petieram indulgeret. Cui rei quum nec ille primo acquiesceret, postea intervenientibus amicis quibusdam nostris, regem et consilium ejus super hoc compellavi ; et sic quod volebam impetravi. Stephanus quippe, regis tnne dapifer, vocato in partem abbate et familiaribus ejus, quæsivit ab eis cur me invitum retinere vellent, ex quo incurrere facile scandalum possent, et nullam utilitatem habere : quum nullatenns vita mea et ipsorum convenire possent. Sciebam autem in hoc regii consilii seutentiam esse, ut quo minus regularis abbatia illa esset, magis regi esset subjecta atque utilis, quantum videlicet ad lucra temporalia; nnde me facile regis et suorum assensum consequi credideram; sicque actum est. Sed ne glorationem suam, quam de me

tère ne perdit pas l'honneur qu’il prétendait tirer de mon nom, on ne m'accorda la permission de me retirer dans la retraite de mon choix, qu’à la condition que je ne me mettrais sous la dépendance d’aucune abbaye. Cette convention fut réglée, de part et d'autre, en présence du roi et de ses ministres. Je me retirai donc sur le territoire de Troyes, en un lieu désert qui m'était connu, et quelques personnes m'ayant fait don d’un morceau de terrain, j’élevai, avec le consentement de l'évêque du diocèse, une sorte d’oratoire de roseaux et de chaume, que je plaçai sous linvocation de la Sainte-Trinité. Là, caché avec un de mes amis, je pouvais véritablement m'écrier avec le Seigneur : « Voilà que je me suis éloigné par la fuite, et je me suis arrêté dans la solitude. »

Ma retraite ne fut pas plus tôt connue, que les disciples arrivèrent de toutes parts, abandonnant villes et châteaux pour habiter un désert, quittant de vastes demeures pour de petites cabanes qu'ils se construisaient de leurs mains, des mets délicats pour des herbes sauvages et un pain grossier, des lits moelleux pour le chaume et la mousse, leurs tables pour des bancs de gazon. Onaurait cru vraiment qu’ils avaient à cœur de suivre l'exemple des premiers philosophes, au sujet desquels saint Jérôme, dans son

habebat, monasterium nostrum amitteret, concesserunt mihi ad quam vellem solitudinem transire, dummodo nulli me abbatiæ subjugarem; hocque in præsentia regis et snorum utrinque assensum est et confirmatum. Ego itaque ad solitudinem quamdam, in Trecensi pago, mihi antea cognitam, me contuli, ibique a quibusdam terra mihi donata, assensu episcopi terræ, oratorinm quoddam in nomine sanctæ Trinitatis, ex calamis et culmo primum construxi, ubi cum quodam clerico nostro latitans, illud vere Domino poteram decantare : « Ecce elongavi fugiens, et mansi solitudine. » |

Quod quum cognovissent scholares, cæperunt undique concurrere, et relictis civitatibus et castellis, solitudinem inhabitare, et, pro amplis domibus, parva tabernacula sibi construere, et, pro delicatis cibis, herbis agrestibus ét pane cibario victitare, et pro mollibus stratis, culmum sibi et stramen comparare, et, pro mensis, glebas erigere. Et vere eos priores philosophos imitari crederes

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Ile livre contre Jovinien, dit : « Les sens sont comme des fenêtres par où les vices s’introduisent dans l'âme: La métropole et la citadelle de l’esprit ne peuvent être prises, tant que l’armée ennemie n’a pas passé les portes. Si quelqu'un prend plaisir à regarder les jeux du cirque, les combats des athlètes, le jeu des histrions, la beauté des femmes , l’éclat des pierreries et des étoffes, et tout le reste, la liberté de son âme se trouve prise par les fenêtres de ses yeux, et alors s’accomplit cette parole du prophète : « La mort est entrée par nos fenêtres. » Lors donc que l’armée des troubles, faisant irruption, aura pénétré dans la citadelle de notre âme, où sera la liberté ? où sera la force ? où sera la pensée de Dieu? surtout quand on réfléchit que la sensibilité se retrace les images mêmes des plaisirs passés, réveille le souvenir des passions, force l’âme à en subir de nouveau les effets et à accomplir, en quelque sorte, des actes imaginaires. » Telles sont les raisons qui déterminèrent nombre de philosophes à s'éloigner des villes peuplées et des jardins de plaisance où se trouvaient réunis la fraîcheur des campagnes, le feuillage des arbres, le gazouille-ment des oiseaux, le cristal des sources, le murmure des ruisseaux, tout ce qui peut charmer les oreilles et les yeux : ils

de quibus et Hieronymus in libro secundo Contra Jovinianum his commemorat

verbis : « Per sensus, quasi per quasdam fenestras, vit'orum ad animam introitus est. Non potest metropolis et arx mentis capi, nisi per portas irruerit hostilis exercitus. Si circensibus quispiam delectatur, si athletarum certamine, si mobilitate histrionum, si formis mulierum, si splendore gemmarum, vestium, et cæteris hnjusmodi, per ocnlorum fenestras animæ capta libertas est, et impletur illud propheticum : « Mors intravit per fenestras nostras. » Igitur quum per has portas, quasi quidam perturbationum eunei ad arcem nostræ mentis intraverint, ubi erit libertas? ubi fortitndo ejus? ubi de Deo cogitatio ? Maxime quum tactus depingat sibi etiam præteritas voluptates, et recordatione vitiorum cogat animam compati, et quodam modo exercere quod non agit.» His igitur rationibus invitati, multi philosophorum reliquerunt frequentias urbium et hortulôs suburbanos, ubi ager irriguus, et arborum comæ, et Susurrus avium, fontis speculum, rivus murmurans, et multæ oculorum auriumque

craignaient qu'au milieu de la profusion du luxe et des jouissances, la vigueur de leur âme ne fût énervée, sa pureté souillée. Et en effet, il est inutile de voir souvent les choses qui peuvent séduire, et de s’exposer à la tentation de celles dont on ne pourrait plus se passer sans peine. Voilà pourquoi les Pythagoriciens, évitant tout ce qui pouvait flatter le sens, vivaient dans la solitude et les déserts. Platon lui-même, qui était riche et dont Diogène foulait un jour le lit sous ses pieds souillés de boue, Platon, afin de pouvoir se livrer tout entier à la philosophie, choisit, pour siége de son académie, une campagne déserte et pestilentielle, loin de la ville, afin que la perpétuelle préoccupation des soins nécessités par Ja maladie brisât la fougue des passions, et que ses disciples ne connussent d’autres jouissances que celles qu’ils tireraient de l'étude. Tel fut aussi, dit-on, le genre de vie des fils des prophètes, sectateurs d’Élisée, Saint Jérôme, qui parle d'eux comme des moïnes de ce temps, dit entre autres choses : « Les fils des prophètes, que l'Ancien Testament nous représente comme des moines, se bâtissaient de petites cabanes vers le cours du Jourdain, et abandonnaient les villes et les sociétés des hommes, pour aller vivre

illecebræ, ne per luxum et abundantiam copiarum, animæ fortitudo mollesceret, et ejus pudicitia stupraretur. Inutile quippe est crebro videre per quæ aliquando captus sis, et eorum te experimento committere quibus difficulter careas. Nam et Pythagoræi hujusmodi frequentiam declinantes, in solitudine et desertis locis habitare consueverant. Sed et ipse Plato, quum dives esset et torum ejus Diogenes lutatis pedibus conculcaret, ut posset vacare philosophiæ, elegit academiam villam, ab urbe procul non solum desertam, sed et pestilentem : ut Cura et assiduitate morborum, libidinis impetus frangerentur, discipulique sui nullam aliam sentirent voluptatem nisi earum rerum quas discerent. Talem et filii prophetarum, Elisæo adhærentes, vitam referuntur duxisse. De quibus ipse quoque Hieronymus, quasi de monachis illius temporis, @d Ruslicum monachum, inter cætera ita scribit : « Filii prophetarum, quos monachos in Veteri legimus Testamento, ædificabant sibi casnlas prope fluenta Jordanis, et turbis et urbibus derelictis, polenta et herbis agrestibus victita-

de grains broyés et d'herbes sauvages. » De même, mes disciples, élevant, de petites cellules sur les bords de l’Arduzon, ressemblaient plutôt à des ermites qu’à des étudiants. Mais plus leur affluence était considérable, plus les privations qu’ils s’imposaient, suivant mes principes, étaient rigoureuses, plus mes rivaux y voyaient de gloire pour moi et de honte pour eux. Après avoir tout fait pour me nuire, ils souffraient de voir tout tourner à mon avantage ; et, selon le mot de saint Jérôme, loin des villes, loin des affaires publiques, des procès, de la foule, l’envie, comme dit aussi Quintilien, vint me relancer dans ma retraite. Se plaignant en leur cœur et gémissant tout bas, ils disaient : « Voici que tout le monde s’en est allé après lui: nos persécutions n'ont rien fait; nous n'avons réussi qu'à augmenter sa gloire. Nous voulions éteindre l'éclat de son nom, nous l’avons fait resplendir. Voici que les étudiants, qui ont sous la main, dans les villes, tout ce qui leur est nécessaire, dédaignent les jouissances des villes, courent chercher les privations de la solitude et se réduisent volontairement à la misère. »

À ce moment, ce fut l'excès de la pauvreté qui me détermina à ouvrir une école : je n'avais pas la force de labourer la terre et Je rougissais de mendier. Ayant donc recours à l'art que je

bant. » Tales discipuli nostri, ibi super Arduzonem fluvium casulas suas ædificantes, eremitæ magis quam scholares videbantur, Quanto autem illuc major scholarinm erat confluentia, et quante duriorem in doctrina nostra vitam sustinebant, tanto amplius mihi æmuli æstimabant gloriosum, et sibi ignominiosum. Qui quum cuncta quæ poterant in me egissent, omnia cooperari mihi in bonnm dolebant; atque ita juxta illud Hieronymi, me procul ab urbibus, foro, litibus, turbis remotum, sic quoque, ut Quintilianus ait, latentem invenit invidia, quia apud semetipsos tacite couquerentes, et ingemiscentes, dicebant : « Ecce mundus tolus post eum abiit: nihil persequendo profecimus, sed magis eum gloriosum effecimus. Extinguere nomen ejus studuimus, sed magis accendimus. Ecce in civitatibus omnia necessaria scholares ad manum habent, et, civiles delicias contemnentes, ad solitudinis inopiam confluunt, et sponte miseri flunt, Tune autem præcipue ad scholarum regimen intolerabilis me

connaissais, pour remplacer le travail des mains, je dus faire office de ma langue. De leur côté, mes disciples pourvoyaient d’euxmêmes à tout ce qui m'était nécessaire : nourriture, vêtements, culture des champs, constructions, si bien qu'aucun soin domestique ne me distrayait de l'étude. Mais, comme notre oratoire ne pouvait contenir qu’un petit nombre d’entre eux, ils se trouvèrent dans la nécessité de l'agrandir, et ils le rebâtirent d'une manière plus solide, en pierres et en bois. Fondé d’abord au nom de ja Sainte-Trinité, placé ensuite sous son invocation, il fut appelé Paraclet, en mémoire de ce que J'y étais venu en fugitif, et qu’au milieu de mon désespoir, J'y avais trouvé quelque repos dans les consolations de la grâce divine. Cette dénomination fut accueillie par plusieurs avec un grand étonnement, et quelques-uns l’attaquèrent avec violence , sous prétexte qu'il n’était pas permis de consacrer spécialement une église au Saint-Esprit, pas plus qu’à Dieu le Père, maïs qu’il fallait, suivant l’usage ancien, la dédier soit au Fils seul, soit à la Trinité. Leur erreur, dans cette attaque, provenait de ce qu’ils ne voyaient pas la distinction qui

compulit paupertas, quum fodere non valerem, et mendicare erubescerem, Ad artem itaque, quam noveram, recurrens, pro labore manuum, ad officium linguæ compulsus sum.-Scholares autem ultro mihi quælibet necessaria præparabant, tam in victu scilicet quam in vestitu, vel cultura agrorum, sen in expensis ædificiorum, ut nulla me scilicet a studio cura domestica retardaret. Quum autem oratorium nostrum modicam eorum portionem capere non posset, necessario ipsum dilataverunt, et de lapidibus et liguis construentes melioraverunt. Quod quum in nomine sanctæ Trinitatis esset fundatum, ac postea dedicatum : quia tamen ibi profugus ac jam desperatus, divinæ gratia consolationis aliquantulum respirassem, in memoriam hujus benefcii, ipsum Paracletum nominavi. Quod multi andientes, non sine magna admiratione susceperunt, et nonnulli hoc vehementer calumniati sunt, dicentes non licere Spiritui sancto specialiter magis quam Deo Patri ecclesiam aliquam assignari; sed vel soli Filio, vel toti simul Trinitati, secundnm antiquam consuetudinem. Ad qnam nimirum calumniam hic eos error plurimum iaduxit, quod inter Paracletum et Spiritum paracletum nihil referre crederent; quum ipsa quoque

existe entre l'Esprit du Paraclet et le Paraclet. En effet, la Trinité elle-même et toutes les personnes de la Trinité, de même qu’elle est appelée Diéu et Protecteur, peut être parfaitement invoquée sous le nom de Paraclet, c’est-à-dire consolateur, selon la parole de l’Apôtre : « Dieu béni et le Père de N. S. Jésus-Christ, le père des miséricordes, le Dieu de toutes les conso- Jations, le consolateur de loutes les tribulations ; » et aussi selon ce que dit la Vérité : « Il vous donnera un autre consolateur. » Qui est-ce qui empèche, en effet, puisque toute église est également consacrée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et qu’elle est la possession indivise des trois, qui est-ce qui empêche de dédier la maison du Seigneur au Père ou au Saint- Esprit, aussi bien qu’au Fils? Qui oserait effacer du front du vestibule le nom de celui à qui appartient la demeure ? Ou bien encore, puisque le Fils s’est offert en holocauste au Père, et qu’en conséquence, dans la célébration des messes, c’est spécialement au Père que s'adressent les prières et pour lui que se fait le sacrifice, pourquoi l'autel n’appartiendrait-il pas plus particulièrement à celui auquel se rapportent plus particulièrement la prière et le sacrifice? N’est-il pas plus juste de dire que l’autel appartient à celui auquel on immole , qu’à celui qui est

Trinitas et quælibet in Trinitate persona, sicut Deus vel adjutor dicitur, ila et Paracletus, id est consolator recte nuncupetur, juxta illud Apostoli : « Benedictns Peus et Pater Domini nostri Jesu Uhristi, Pater misericordiarum, et Deus totius consolationis, qui consolatur nos in omni tribulatione nostra. » Et secundum quod Veritas ait : « Et alium Paracletum dabit vobis. » Quid etiam impedit, quum omnis Ecclesia in nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti pariter consecretur, nec sic eorum in aliquo possessio diversa, quod domus Domini non ita Patri, vel Spiritui sancto adscribatur, sicut Filio ? Quis titulum ejus, cnjus est ipsa domus, de fronte vestibuli radere præsumat? Aut quum se Filius in sacrificium Patri obtulerit, et secundum hoc in celebratiopibus missarum specialiter ad Patrem orationes dirigantur, et hostiæ fat immolatio ; cur ejus præcipue altare esse non videatur, cui maxime supplicatio et sacrificinm agitur? Nunquid rectius ejus cui immolatur, quam illius qui im-

immolé ? Quelqu'un oserait-il dire que c’est plutôt l’autel de la croix de Jésus, ow de son sépulcre, ou de saint Michel, ou de saint Jean , ou de quelque autre saint, qui ne sont ni les victimes, ni les objets des sacrifices et des prières ? Chez les ido- . Tâtres eux-mêmes, les autels et les temples n'étaient placés que sous l’invocation de ceux qui étaient l’objet des sacrifices et des hommages. Peut-être dira-t-on qu'il ne faut dédier au Père ni les églises ni les autels, parce qu'il n'existe aucun fait qui puisse justifier une solennité spéciale en son honneur. Mais ce raisonnement, qui ne va à rien moins qu’à enlever le même privilége à la Trinité, n’enlève rien au Saint-Esprit, dont la venue constitue comme une fête qui lui estspéciale, la solennité de la Pentecôte, de même que la venue du Fils lui assure en propre la fête de la Nativité. En effet, l’Esprit-Saint , qui a été envoyé aux disciples de Jésus-Christ, comme le Fils a été envoyé au monde, peut revendiquer sa fête à lui. II semble même qu'il y aurait plus de raisons de lui vouer un temple qu'à aucune autre personne de la Sainte-Trinité, pour peu que l’on regarde à l’autorité apostolique et à l'œuvre du Saint-Esprit lui-même. Effectivement, l’Apôtre n’assigne de temps particulier à aucune autre personne qu’au

molatur, altare dicendum est? An melius dominicæ crucis, aut sepulcri, vel beati Michaelis, seu Joannis, aut Petri, aut alicujus sancti, qui nec ibi immolantur, nec eis immolatur, aut obsecrationes eis fiunt, altare quis esse confitebitur? Nimirum nec inter idolatras altaria vel templa aliquorum dicebantur, nisi quibus ipsi sacrificium atque obsequium impendere intendebant. Sed fortasse dicat aliquis, ideo Patri non esse vel ecclesias, vel altaria dedicanda quod ejus aliquod festum non existit, quod specialem ei solemnitatem tribuat. Sed hæc profecto ratio ipsi hoc Trinitati aufert, et Spiritui sancto non aufert, quum ipse quoque Spiritus ex adventu suo propriam habeat Pentecostes solemnitatem, sicut Filius ex suo Natalis sui festivitatem. Sicut enim Filius missus est in mundum, ita et Spiritus sanctus im discipulus propriam sibi vindicat solemnitatem. Gui etiam probabilius quam alicui aliarum personarum templum adscribendum videtur, si diligentins apostolicam atiendamus auctoritatem, atque ipsius Spiritus operationem,. Nulli enim trium personarum spirituale,

60 LETTRES D'ABÉLARD ET D'HÉLOISE Saint-Esprit. 11 ne dit pas, en ellet, le temple du Père, le temple vi du Fils, comme il dit le temple du Saint-Esprit , dans la première aux Corinthiens : « Celui qui s’attache au Seigneur n’est qu'un seul esprit avec lui; » ct plus loin : « Ne savez-vous pas que vos corps sont le temple de l’Esprit-Saint qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et qui ne vient point de vous ? » De plus, qui pourrait méconnaître que les bienfaits des sacrements divins conférés par l’Église sont spécialement dus à l'opération de la grâce divine, c'est-à-dire du Saint-Esprit ? C’est par l’eau et le Saint-Esprit, en effet, que nous renaissons dans le baptème, et que nous devenons un temple spécial pour le Seigneur. Et pour achever ce temple, l’Esprit-Saint nous est communiqué sous la forme de sept dons, et les effets de la grâce en sont les ornements et la dédicace. Qu’y a-t-il donc d'étonnant que nous attribuions un temple corporel à celui auquel l’Apôtre attribue spécialement un temple spirituel ? À quelle personne une église sera-t-elle plus justement consacrée qu’à celle à l’œuvre de laquelle sont rapportés tous les bienfaits des grâces de l’Église ? Ce n’est pas qu’en appelant mon oratoire Paraclet, j'aie eu l’intention de le dédier à une seule personne; Je lui ai donné cette

templum specialiter adséribit A postolus, nisi Spiritui sancto.Non eniim ita tem: plüm Patris, vel templum Filii dicit, sieut templum Spiritus sancti, in prima ad Corinthios ita scribens : « Qui adhæret Domino, unus spiritus est.» Item : « An nescitis quia corpora vestra templum sunt Spiritus sancti, qui in vobis est, quem habetis a Deo, et non estis vestri? » Quis etiam divinorum sacramenta beneficiorum , quæ in Ecclesia fiunt, operationi divinæ gratiæ, qua Spiritus sanctus intelligitur, nesciat specialiter adscribi? Ex aqua quippe, et Spiritu sancto, in baptismo renascimur, et tune primo quasi syeciale templum Deo constituimur. In consummatione quoque septiformis Spiritus gratia traditur, quibus ipsum Dei templum adornatur atque dedicatnr. Quid ergo mirurn, si ei personæ eui specialiter spirituale templum Aposiolus tribuit, nos corporale assiguemus? Aut cujus personæ rectius ecclesia esse dicitur, quam ejus cujus operationi cuncta quæ in Ecclesia ministrautur beneficia specialiter assignantur ? Non tamen hoc ita conjicimus, ut quum Paracletum primo nostrum vocaveri-

appellation pour le motif dont j'ai parlé plus haut, c’est-à-dire en mémoire de la consolation que j’y trouvai : je veux dire seulement que, si j'avais agi dans les intentions qu'on me suppose, je n’aurais rien fait de contraire à la raison, bien que la chose fût étrangère à l’usage.

J'étais, de corps, caché en ce lieu ; mais ma renommée parcourait le monde entier et le remplissait de ma parole, comme ce personnage de la fable appelé Écho, sans doute parce qu'il est doué d’un organe puissant, mais creux. Mes anciens rivaux ne se sentant plus par eux-mêmes assez de crédit, suscitèrent contre moi de nouveaux apôtres en qui le monde avait foi. L’un d’eux se vantait d’avoir fait revivre les principes des chanoines réguliers; l’autre, ceux des moines. Ces homines, dans leurs prédications à travers le monde, me déchirant sans pudeur de toutes leurs forces, parvinrent à exciter momentanément contre moi le mépris de certaines puissances ecclésiastiques et séculières, et réussirent, à force de débiler , tant sur ma foi que sur ma vie, des choses monstrueuses, à détacher de moi quelques-uns de mes principaux amis ; ceux-mêmes qui me conservaient quelque

mus oratorium, uni ipsum personæ nos dicasse fateamur; sed propter eam quam supra reddidimus causam, in memoriam sécilicet nostræ consolationis, quanquam si illo quoque, quo creditur, modo id fecissemus, non esset rationi adversum, licet consuetudini incognitum.

Hoc autem loco me corpore latitante, sed fama tunc maxime universum mundum perambulante, et illius poetici figmenti, quod Echo dicitur, instar penitus recinente, quod videlicet plurimum vocis habeat, sed nihil subest : priores æmuli, quum per se jam minus valerent, quosdam adversum me novos apostolos, quibus mundus plurimum credebat, excitaverunt; quorum alter re: gularium canonicorum vitam , alter monachorum se resuscitasse gloriabatur. Hi prædicando per mundum discurrentes, et me impudenter quantum poterant corrodentes, non modice tam ecclesiasticis quibusdam quam secularibus potestatibus contemptibilem ad tempus effecerunt, et de mea tam fide quam vita, adeo sinistra disseminaverunt, ut ipsos quoque amicorum nostrorum præcipuos a me avertereilt, et si qui adhuë pristini ämotis erga me atiquid retine:

affection n'osaient plus, par peur, me la témoigner, Dieu m'est témoin que je n’apprenais pas la réunion d’une assemblée d’ecclésiastiques, sans penser qu’elle avait ma condamnation pour objet. Frappé d'effroi, et comme sous la menace d'un coup de foudre, je m'attendais à être, d’un moment à l’autre, trainé comme un hérétique ou un impur dans les conciles ou dans les assemblées. Et s’il est permis de comparer la puce au lion , la fourmi à l'éléphant, mes rivaux me poursuivaient avec la même animosité que jadis les hérétiques avaient déployée contre Athanase. Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un tel désespoir, que je songeais à quitter les pays chrétiens pour passer chez les infidèles, et acheter, au prix d’un tribut quelconque, le droit d’y vivre chrétiennement parmi les ennemis du Christ. Je me disais que les païens me feraient d'autant meilleur accueil, que l'accusation dont j'étais l'objet les mettrait en doute sur mes sentiments de chrétien, et qu’ils en concevraient l’es- . pérance de me convertir plus aisément à leur idolâtrie.

Tandis que, sous le coup de ces attaques incessantes, je ne voyais plus d'autre parti que de me réfugier dans le sein du

rent, hoc ipsi modis omnibus, metu illorum, dissimularent. Deus ipse mihi testis est, quoties aliquem ecclesiasticarum personarum conventum aduuari noveram, hoc in damnationem meam magis credebam. Stupefactus illico quasi supervenientis ictum fulguris, expectabam ut quasi hæreticus aut profanus in conciliis traherer, ant synagogis. Atque ut de pulice ad leonem, de formica ad elephantem comparatio ducatur, non me mitiori animo persequebantur æmuli mei, quam beatum olim Athanasium hæretici. Sæpe autem (Deus scit) in tantam lapsus sum desperationem, ut christianorum finibus excessis, ad geutes transire disponerem, atque ibi quiete, sub quacunque tributi pactione, inter inimicos Cbristi christiane vivere; quos tanto magis propitios me habiturum credebam, quanto me minus christianum ex imposito mihi crimine suspicarentur, et ob hoc facilius ad sectam suam inclinari posse crederent. |

Quum autem tantis perturbationibus incessanter affligerer, atque hoc extremum mihi superesset consilium, ut apud inimicos CGhristi ad Christum confu-

Christ, chrz les ennemis du Christ, saisissant une occasion à la faveur de laquelle j'avais espéré me soustraire un peu aux embûches , je tombai entre les mains de chrétiens et de moines mille fois plus cruels et pires que les gentils. I y avait en Bretagne, dans l’éyêché de Vannes, une abbaye de Saint-Gildas-de- Ruys, que la mort du pasteur laissait sans chef. Le choix unanime des moines d'accord avec le seigneur du pays, m’appela à ce siége ; le consentement de l’abbé et des frères de mon couvent ne fut pas difficile à obtenir; et c’est ainsi que la malveillance des Francs me poussa vers l'Occident, comme celle des Romains l’avait fait jadis pour saint Jérôme vers l'Orient. Jamais, en effet (j'en prends Dieu à témoin), jamais je n'aurais acquiescé à une telle offre, si ce n’eût été pour échapper, n'importe comment, aux vexations dont j'étais incessamment accablé. C'était une terre barbare, une langue inconnue, une population brutale et sauvage , et chez les moines, des habitudes de vie d'un emportement notoirement rebelle à tout frein. Ainsi, tel un homme qui, pour éviter un glaive suspendu sur sa tête, se lance de terreur dans un précipice, et, pour retarder d’une seconde la mort qui le menace , se jette dans un autre, tel je

gerem, occasionem quamdam adeptus qua insidias istas paululum declinare me credidi, incidi in christianos atque monachos gentibus longo sæviores atque pejores. Erat quippe in Britannia minore, in episcopatu Venetensi, abbatia quædam Sancti Gildasii Ruiensis, pastore defuncto desolata, ad quam me concors fratrum electio cum assensu principis terræ vocavit, atque hoc ab abbate nostro et fratribus facile impetravit; sicque me Francorum invidia ad Occidentem, sicut Hieronymum Romanorum expulit ad Orientem. Nunquam enim huic rei (sciat Deus) acquievissem, nisi ut quocunque modo has quas incessanter sustinebam cppressiones, ut dixi, declinarem. Terra quippe barbara, et terræ Jingua mihi incognita erat, et turpis atque indomabilis illorum monachorum vita omnibus fere notissima, et gens terræ illius inhumana atque incomposila. Sicut ergo ille, qui imminente sibi gladio perterritus in præcipitinm se collidit, et, ut puncto temporis mortem unam differat, aliam incurrit : sic ego ab uno periculo in aliud scienter me contuli, ibique ad horrisoni

m'élançai sciemment d’un péril dans un autre. Et là, sûr le rivage de l'Océan aux voix effrayantes, aux extrémités d'une terre qui m’interdisaient la possibilité de fuir plus loin, je répétais souvent dans mes prières : « Des extrémités de la terre j'ai crié vers vous, Seigneur, tandis que mon cœur était dans les angoisses. » Quelles angoisses, en effet, me torturaient, nuit et jour, corps et âme, quand je me représentais l'indiscipline des moines que j'avais entrepris de gouverner, personne ne l’ignore. Tenter de les ramener à la vie régulière à laquelle ils s'étaient engagés, c'était jouer mon existence : je ne me faisais pas d'illusions d’autre part, ne pas faire, en vue d’une réforme, tout ce que je pouvais, c'était appeler sur ma tête la damnation éternelle. Ajoutez que le seigneur du pays, qui avait un pouvoir sans limites, profitant du désordre qui régnait dans le monastère, avait depuis longtemps réduit l’abbaye sous son joug : il s'était approprié toutes les terres domaniales et faisait peser sur les moines des exactions plus lourdes que celles mêmes dont les juifs étaient accablés. Les moines m’obsédaient pour leurs besoins journaliers, car la communauté ne possédait rien que je pusse distribuer, et cha-

undas Oceani, quum fugam mihi ulterius terræ postremitas non præberet, sæpe in orationibus meis illud revolvebam : « A finibns terræ ad te clamavi, dum anxiaretur cor meum. » Quanta enim anxietate illa etiam quam regendam suscéperam indisciplinata fratrum congregatio cor menm die ac nocte cruciaret, quum tam animæ meæ quam corporis pericula pensarem, neminem jam latere arbitror. Certum, quippe habebam quod, si eos ad regularem vitam quam professi fuerant compellere tentarem, me vivere non posse, et si hoc in quantum possem non agerem, me damnandum esse. Ipsam etiam abbatiam tyrannus, quidam in terra illa potentissimus, ita jam diu sibi subjugaverat, ex inordiratione scilicet ipsius monasterii nactus occasionem, ut omnia loca monasterio adjacentia in usus proprios redegisset, ac gravioribns exactionibus monachos ipsos quam tributarios judæos exagitaret. Urgebant me monachi pro necessitndinibus quotidianis, quum nihil in commune haberent quod eis minisirarem, sed unusquisque de propriis olim marsupiis s6 et coneubinas suas cum filiis et

cun prenait sur son propre patrimoine pour se soutenir lui et sa femme, et ses fils et ses filles. Non-seulement ils se faisaient un plaisir de me tourmenter ainsi, mais ils volaient et empor. taient tout ce qu'ils pouvaient prendre, pour me créer des embarras dans mon administration, et me forcer ainsi, soit à relâcher les règles de la discipline, soit à me retirer tout à fait. Et toute la horde de la contrée étant également sans loi ni frein, il n'était personne dont je pusse réclamer l’aide : aucun rapport de vie entre eux et moi. Au dehors, le seigneur et ses gardes ne cessaient de m’accabler ; au dedans, les frères me tendaient perpétuellement des piéges. 11 semblait que la parole de l’Apôtre eût été écrite spécialement pour moi : « Au dehors les combats, au dedans les craintes. » Je considérais en gémissant combien ma vie était stérile et malheureuse : stérile pour moi comme pour les autres, tandis qu’elle était jadis si utile à mes disciples ; je me disais qu'aujourd'hui que je les avais abandonnés pour les moines, je ne pouvais, ni dans les moines, ni dans mes disciples, produire aucun fruit : j'étais frappé d’impuissance dans toutes mes entreprises, dans tous mes efforts, et l’on pouvait justement m’appliquer ce mot : « Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a

filiabus sustentaret. Gaudebant me super hoc anxiari, et ipsi quoque furabantur et asportabant quæ poterant, ut quum in administratione ipsa deficerem, compellerer aut a disciplina cessare, aut omnino recedere. Quum autem tota terræ illius barbaries pariter exlex et indisciplinata esset, nulli erant hominum ad quorum confugere possem adjutorium, quum a moribus omnium pariter dissiderem. Foris me tyrannus ille et satellites sui assidne opprimebant, intus mihi fratres ircessanter insidiabantur : ut illud Apostoli in me specialiter dictum res ipsa indicaret : « Foris pugnæ, intus timores, » Considerabam, et plangebam quam inutilem et miseram vitam ducerem, et quam infructuose tam mihi quam aliis viverem, et quantum antea clericis profecissem;, et quod nunc, eis propter monachos dimissis, nec in ipsis, nec in monachis aliquem fructum baberem, et quam inefficax in omnibus incæptis atque conatibus meis redderer, ut jam mihi de onnibus illud improperari rectissime deberet # « Hic homo cæpit ædifivare, et non potuit consummare, » Desperabam penitns, quum 4,

pu achever. » J'étais profondément désespéré, quand je me rappelais les périls auxquels j'avais échappé, quand J'envisageais ceux auxquels j'étais exposé; mes épreuves passées ne me paraissaient plus rien, et je me répétais en gémissant : « Ce châtiment est juste : j'ai abandonné le Paraclet, c’est-à-dire le Consolateur, et je me suis précipité moi-même dans la désola-. : tion ; pour éviter des menaces, J'ai été chercher le danger. » Ce qui surtout me torturait, c'était la pensée qu'après avoir abandonné mon oratoire , je ne pouvais pas prendre les mesures nécessaires pour y faire célébrer l'office divin : l'extrême pauvreté de l'endroit pouvait à peine suffire à l’entretien d’un seul desservant. Mais le véritable Paraclet apporta lui-même une consolation à cette douleur, et il pourvut à sonoratoire, comme il convenait.

11 advint, en effet, que l’abbé de Saint-Denis ayant réclamé, comme une annexe autrefois soumise à sa juridiction, l’abbaye d'Argenteuil, dans laquelle ma sœur en Jésus-Christ, plutôt que mon épouse, avait pris l’habit, et l’ayant obtenue, en expulsa violemment la congrégation des nonnes dont ma compagne était prieure. Les voyant dispersées de tous côtés par l’exil, je compris que c’était une occasion qui m'était offerte par le Seigneur

recordarer quæ fugeram, et considerarem quæ incurrerem ; et priores molestias quasi jam nullas reputans, crebro apud me ingemiscens dicebam : « Merito hæc patior, qui, Paracletum, id est consolatorem, deserens, in desolationem certam me intrusi, et minas evitare cupiens, ad certa confugi pericula.» Illud autem plurimum me cruciabat, quod oratorio nostro dimisso, de divini celebratione officii, ita ut oporteret, providere non poteram; quoniam loci nimia paupertas vix unius hominis necessitudini sufficeret. Sed ipse quoque verus Paracletus mihi maxime super hoc desolato veram attulit consolationem, et proprio, prout debebat, providit oratorio. Accidit namque ut abbas noster Sancti Dionysii prædictam illgm Argenteoli abbatiam, in qua religionis habitum nostra illa jam in Christo soror, potius quam uxor, Heloissa susceperat, tanquam ad jus monasterii sui antiquitus pertinentem, quocunque modo acquireret, et conventnm inde sanctimonialium, ubi illa comes nostra prioratum habebat, violénter expelleret. Quæ quum diversis locis exules dispergerentur, oblatam

pour assurer le service de mon oratoire. J'y retournai donc, j'invitai Héloïse à y venir avec les religieuses de sa communauté ; et lorsqu'elles furent arrivées, je leur fis donation entière de l’oratoire et de ses dépendances , donation dont, avec l'assentiment et par l'intervention de l’évêque du diocèse, le pape Innocent II leur confirma le privilége à perpétuité pourelles et pour celles qui leur succéderaient. Pendant quelque temps, elles y vécurent dans la misère et la désolation; mais un regard de la divine Providence, qu'elles servaient pieusement, leur apporta bientôt la consolation : pour elles aussi, le Seigneur se montrant le véritable Paraclet, toucha de pitié et de bienveillance les populations environnantes. En une seule année, j'en atteste Dieu, les biens de la terre se multiplièrent autour d’elles plus que je n’aurais pu faire moi-même en cent ans, si je fusse resté. C’est que, si le sexe des femmes est plus faible, leur détresse émeut d'autant plus aisément les cœurs, et, comme aux lrommes, leur vertu est aussi plus agréable à Dieu. Le Seigneur accorda à notre chère sœur, qui dirigeait la communauté, de trouver grâce devant les yeux de tout le monde : les évêques la chéris-

mihi a Domino intellexi occasionem qua nostro consulerem oratorio. Illue itaque reversus, eam cum quibusdam aliis de eadem congregatione ipsi adhærentibus, ad prædictum oratorium invitavi; eoqne illis adductis, ipsum oratorium cum omnibus ei pertinentibus concessi et donavi; ipsamque postmodum donationem nostram, assensu atque interventu episcopi terræ, papa Innocentius secuudns ipsis et earum sequacibus per privilegium in perpetuum corroboravit. Quas ibi quidem primo inopem sustinentes vitam, et ad tempus plurinum desolatas, divinæ misericordiæ respectus, cui devote serviebant, in brevi consolatus est, et se eis quoque verum exhibuit Paracletum, et cireumadjacentes populos misericordes eis atque propitios effecit. Et plus (sciat Deus), ut arbitror, uno anno in terrenis commodis sunt multiplicatæ, quam ego per centum, si ibi permansissem. Quippe quo feminarum sexus est infirmior, tanto earum inopia miserabilior facile humanos commovet affectus, et earum virtus tam Deo quam hominibus est gratior. Tantam autem gratiam in oculis omnium illi sorori nostræ, quæ cæteris præerat, Dominus annuit, nt eam

saient comme leur fille, les abbés comme leur sœur, les laïques comme leur mère ; tous également admiraient sa piété, sa sagesse et son incomparable douceur de patience. Moins elle se laissait voir, plus elle se renfermait dans son oratoire pour se livrer entièrement à ses méditations saintes et à ses prières, et plus on sollicitait avec ardeur sa présence et les instructions de ses entretiens.

Tous leurs voisins me blâmaient vivement de ne pas faire tout ce que je pouvais, tout ce que je devais, pour venir en aide à leur misère, quand, par la prédicalion, la chose m'était si facile. Je leur fis donc des visites plus fréquentes, afin de travailler à leur être utile. La malveillance et les insinuations ne manquèrent pas de s’attacher à ces visites : ce que le pur esprit de Ja charité me poussait à faire, mes ennemis, avec leur méchanceté accoutumée, le tournaïent à mal ignominieusement. « On voyait bien, disaient-ils, que j'étais encore dominé par l'attrait des plaisirs charnels, puisque je ne pouvais supporter ni peu ni beaucoup l'absence de la femme que j'avais aimée. » Je me rappelais alors la plainte de saint Jérôme dans sa lettre à Asella sur les faux amis : « La seule chose qu’on me reproche, disait-il,

episcopi quasi filiam, abbates quasi sororem, laici quasi matrem diligerent; et omnes pariter ejus religionem, prudentiam, et in omnibus incomparabilem patientiæ mansuetudinem admirabantur. Quæ quanto rarius se videri permittebat, ut scilicet, clauso cubiculo, sacris meditationibus atque orationihus purius vacaret, tanto ardentius ejus præsentiam atque spiritualis colloquii monita hi qui foris sunt efflagitabant. | :

Quum autem omnes earum vicini vehementer me culparent quod earnm inopiæ minus quam possem et deberem consulerem, et facile id nostra saltem prædicatione valerem, cæpi sæpius ad eas reverti, ut eis quoquomodo subvenirem. ]n quo nec invidiæ mihi murmur defuit, et quod me facere sincera charitas compellebat, solita derogantium pravitas impudentissime accusabat, dicens me adhuc quadam carnalis concupiscentiæ oblectatione teneri, quasi pristinæ dilectæ sustinere absentiam vix aut nunqnam paterer. Qui frequenter illam beati Hieronymi querimoniam mecum volvens, qui ad Asellam de fictis amicis scribens, ait: « Nihil mihi objicitur nisi sexus meus, et hoc nunquam

c’est mon sexe. et l’on n'y songerait pas, si Paule n’était allée avec moi à Jérusalem. » Et ailleurs : « Avant que je connusse la maison de sainte Paule, c'était sur moi, dans la ville, un concert de louanges ; de l'avis de tous, j'étais digne du souverain pontificat ; mais je sais qu’on arrive au royaume des cieux à travers la bonne et la mauvaise renommée.» Et reportant mon esprit sur les outrages que la calomnie avait fait souffrir à un si grand homme, J'en tirais de grands sujets de consolation. Oh! me disais-Jje, si mes ennemis trouvaient en moi pareille matière à leur soupçons, combien leur malveillance m’accablerait ! Mais aujourd’hui que la divine Providence m’a mis à l'abri des soup-

çons, comment se fait-il que le soupçon persiste, quand pour moi

le moyen d'accomplir ces turpitudes n’est plus? Que veut dire la scandaleuse accusation qu’on élève contre moi? L'état où je suis repousse tellement l’idée des turpitudes de ce genre , que c'est l'usage de tous ceux qui font garder des femmes d'en laisser approcher des eunuques. Ainsi le rapporte l'histoire sacrée au sujet d’Esther et des autres femmes d’Assuérus. C’était un eunuque, que ce tout puissant ministre de la reine Candace, celui que l’Apôtre alla convertir et baptiser, conduit par l'ange, Si de tels

objiceretnr, nisi quum Hierosolymam Paula proficiscitur. » Et iterum : «a Antequam, iuquit, domum sauctæ Paulæ nossem, totius in me urbis studia consonabant, omnium pene judicio dignus summo sacerdotio decernebar. Sed scio per bonam et malam famam pervenire ad regna cœlorum. » Quum hanc, inquam, in tantum virum detractionis injuriam ad meéntem reducerem, non modicam hinc consolationem carpebam., inquiens : O si tantam suspicionis causam æmuli mei in me reperirent, quanta me detrectatione opprimerent! Nunc vero mihi divina misericordia ab hac suspicione liberato, quomodo hujus perpetrandæ turpitudinis facultate ablata, suspicio remanet? Quæ etiam tam impudens hæc criminatio novissima? Adeo namque res isia omnem hujus turpitudinis suspicionem apud omnes removet, ut quicunque mulieres observare diligentius student, eis eunuchos adhibeant : sicut de Esther et cæteris regis Assueri puellis sacra narrat historia. Legimus et potentem illum reginæ Candacis eunucham universis ejus gazis præesse; ad quem convertendum et

hommes ont toujours occupé auprès des femmes honnêtes et modestes des postes si élevés et si intimes, c'est qu'ils étaient hors de la portée de tousles soupçons. C’est pour les écarter complétement, que le plus grand des philosophes chrétiens, Origène, voulant se consacrer à l'éducation des femmes, attenta sur lui-même, au rapport de l'Histoire ecclésiastique (livre VI). Je me disais qu’en cela la miséricorde divine s’était montrée plus douce pour lui que pour moi; ce qu'il avait fait lui-même avait encouru le blâme, comme un acte peu sage, tandis que, pour moi, c'était une main étrangère qui avait été coupable et qui m’avait affranchi. - Mes douleurs mêmes avaient été moindres, par cela seul qu'elles avaient été soudeines et plus courtes : surpris dans mon sommeil , j'avais à peine senti la souffrance de l'exécution. Mais ce que j'avais peut-être subi de moins en souffrance matérielle était compensé par ce que j'éprouvais des coups prolongés de la calomnie ; les atteintes portées à ma renommée étaient pour moi une torture plus grande que la mutilation de mon corps. Car, ainsi qu'il est écrit, « bonne renommée vaut mieux que grande richesse, » — « Celui qui se fie à sa conscience et néglige sa réputation, » dit aussi saint Augustin dans un sermon sur la vie et

baptisandum Philippus apostolus ab angelo directus est. Tales quippe semper apud verecundas et honestas feminas tanto amplius dignitatis et familiaritatis : adepti sunt, quanto longins ab hac absistebant suspicione. Ad quam quidem penitus removendam, maximum illum christianorum philosophum, Origenem, quum mulierum quoque sanctæ doctrinæ intenderet, sibi ipsi manus intulisse Ecclesiasticæ Historie liber VI continet. Putabam tamen in hoc mihi magis quam illi divinam misericordiam propitiam fuisse, ut quod ille minus provide creditur egisse, atque inde non modicum crimeu incurrisse, id aliena culpa in me ageret, ut ad simile opus me liberum præpararet, ac tanto minore pœna, quanto breviore ac subita, ut oppressus somno, quum mihi manus ivjicerent, nihil pœnæ fere sentirem. Sed quod tunc forte minus pertuli ex vnlnere, nunc ex detractione diutius plector, et plus ex detrimento famæ quam ex corporis crucior diminntione. Sicut enim scriptum est : « Melius est nomen bonum quam divitiæ multæ. » Et, ut beatus meminit Augustinus in sermone quodam

les mœurs du clergé, « est cruel à lui-même. » Et plus haut : « Cherchons à faire le bien, dit l’Apôtre, non-seulement devant Dieu, mais devant les hommes. Pour nous, c’est assez du témoignagé de notre conscience ; pour les autres, il importe que notre réputation ne soit pas souillée ct qu’elle brille sans tache. La conscience et la réputation sont deux choses : la conscience est relative à soi-même, la réputation au prochain. » Maisla malice de mes ennemis aurait-elle épargné le Christ lui-même ou ses membres, c'est-à-dire les prophètes, les apôtres, les saints Pères, s'ils eussent vécu du même temps, quand ils les auraient vus, le corps intact, vivre dans une intime familiarité avec des femmes? Saint Augustin, dans son livre sur l'œuvre des moines, prouve que les femmes étaient des compagnes si inséparables du Christ et des apôtres, qu’elles les accompagnaient même dans leurs prédications. « C’est ainsi, dit-il, qu'on voyait avec eux des femmes pourvues des biens de ce monde, qui entretenaient autour d’eux l'abondance, en sorte qu'ils ne manquaient d'aucune des choses nécessaires à la vie. » Et ceux qui seraient tentés de croire que ce n’étaient point les apôtres qui permettaient à ces saintes

de Vila et Moribus Clericorum : « Qui fidens conscientiæ suæ negligit famam suam, crudelis est. » Idem supra : « Providemus, inquit, bona, ut ait Apostolus, non solum coram Deo, sed etiam coram hominibus. Propter nos, conscientia nostra sufficit in nobis. Propter alios, fama nostra non pollui, sed pollere debet in nobis. Duæ res sunt, conscientia et fama. Conscientia tibi, fama proximo. » Quid autem horum invidia ipsi Ghristo vel ejus membris, tam prophetis scilicet quam apostolis, seu aliis Patribus sanctis objiceret, si in eorum temporibus existeret, qnum eos videlicet corpore integros tam familiari conversatione feminis præcipue videret sociatos ? Unde et beatus Augustinus in libro de Opere Monuchorum, ipsas eliam mulieres Domino Jesu Christo atque apostolis ita inseparabiles comites adhæsisse demonstrat, ut et cum eis eliam ad prædicationem procederent. « Ad hoc enim, inquit, et fideles mulieres habentes terrenam substantiam ibant cum eis, et ministrabant eis de sua substantia, ut nullius indigerent horum quæ ad substantiam vitæ hujus peitinerent. » Et quisquis non putat ab apostolis feri, ut cum eis sanctæ Cone

femmes deles suivre partout où ils portaient l'Évangile, n’ontqu’à ouvrir l'Évangile pour reconnaître qu'ils ne faisaient qu’imiter l'exemple du Seigneur. En effet, il est écrit : « Dès lors, il allait par les cités et les villes, évangélisant le royaume de Dieu; et avec lui, ses douze apôtres et quelques femmes, qui avaient été guéries d’esprits immondes et d'infirmités : Marie-Madeleine, Jeanne, épouse de Cuza, l’intendant d'Hérode, et Suzanne, et plusieurs autres, qui emp'oyaient leurs richesses à pourvoir à ses besoins. » D'autre part, Léon IX, réfutant la lettre de Parménien sur le goût de la vie monastique, dit: «Nous professons absolument qu’il n’est pas permis à un évêque, prêtre, diacre, sous-diacre, de se dispenser, pour cause de religion, des soins auxquels il est tenu envers son épouse, non qu’il lui soit permis de la posséder selon la chair, mais il lui doit la nourriture et le vêtement. » Et ainsi vécurent les saints apôtres. « N'avons-nous pas le droit de mener partout avec nous une femme qui serait notre sœur, de même que les frères du Seigneur et Céphas ? » lisons-nous dans saint Paul. Remarquez bien qu'il ne dit pas : N’avons-nous pas le droit de posséder une femme qui serait notre sœur, mais, de mener ; ils pouvaient, en

versationis mulieres cursitarent quocunque evangelium prædicabant, evangelium audiat, et cognoscat quemadmodum hoc ipsius Domini exemplo faciebant. In Evangelio enim scriptum est : « Deinceps et ipse iter faciebat per civitates et castella, evangelizans regnum Dei, et duodecim cum illo, et mulieres aliquæ, quæ erant curatæ a spiritibus immundis, et infirmitatibus, Maria, quæ vocatur Magdalena, et Joanna, uxor Guzæ procuratoris Herodis, et Susanna, et aliæ multæ quæ ministrabant ei de facultatihus suis. » Et Léo Nonus, contra epistolam Parmeniani de Studio Monasterii : « Omnino, inquit ; profitemur non licere episcopo, presbytero, diacono, subdiacono propriam uxorem, causa religionis, abjicere cura sua, ut non ei victum et vestitum largiatur, sed non nt cum illa carnaliter jaceat. Sic et sanctos apostolos legimus egisse beato Paulo dicente : « Nunquid non habemus potestatem sororem mulierem cireumducendi, sicut fratres Domini et Cephas? » Vide insipiens quia non dixit : Nunguid non habemus potestatem sororem mulierem amplecieudi? sed circumducendi : scilicet ut mercede prædicationis sustentarentur ab eis, nec

Pa

effet, subvenir aux besoins de leurs femmes avec le produit des prédications, sans qu’il existât entre ceux de liens charnels. Certes le pharisien qui dit en lui-même, à propos du Seigneur : « Si celuici était prophète, il saurait bien qui est celle qui le touche et que c’estune femme de mauvaise vie, » le pharisien pouvait, sansdoute, dans l’ordre des jugements humains, former sur le Seigneur des conjectures honteuses plus naturellement qu’on ne l’a fait sur moi ; et tous ceux qui voyaient la Mère du Christ recommandée à un jeune homme, et les prophètes vivant sous le même toit dans l’intimité de femmes veuves, pouvaient en concevoir dès soupçons beaucoup plus vraisemblables. Qu’auraient dit encore mes détracteurs, s’ils avaient vu Malchus, ce moine captif dont parle saint Jérôme, vivant avec son épouse dans une commune retraite ? Comme ils auraientcondamné ce que le saint docteurexalte en ces termes : € Il y avait là un vieillard, nommé Malchus, né dans l'endroit même ; une vieille femme partageait sa demeure : tous deux pleins de zèle pour la religion, et tellement assidus sur les marches de l’église, qu'on les aurait pris pour le Zacharie et l’Élisabeth de l'Évangile, si Jean avait pu être au milieu d'eux! » Pourquoi enfin la calomnie ne s’attaque-t-elle pas aux saints Pères qui, ainsi que

tämen deincéps foret inter eos carnale conjugium. » Ipse certe Pharisæus, qui intra se de Domino ait : « Hic, si esset propheta, sciret utique quæ et qualis esset muülier quæ tangit eum, quia peccatrix est; » multo commodiorem, quantum ad humanum judicium spectat, turpitudinis conjecturam de Domino concipere poterat, quam de nobis isti; aut qui Matrem ejus juveni commendatam, vel prophetas cum viduis maxime hospitari atque conversari videbat, multo probabiliorem inde suspicionem contrahere. Quid etiam dixissent isti detractores nostri, si Malchum illum coptivum mouachum, de quo beatus scribit Hieronymus, eodem contubernio cum uxore victitantem conspicerent? Quanto id crimini ascriberent, quod egregius ille doctor quum vidisset, maxime commendans ait : « Erat illic senex quidam, nomine Malchus, ejusdem loci indigena. Anus quoque in ejus contubernio. Studiosi ambo religionis, et sic ecclesiæ limen terentes, ut Zachariam et Elisabeth de Evangelio crederes, nisi quod Joannes in medio non erat! » Qur denique a detractione sanctorum

nous le lisons à chaque page de l'histoire, ainsique nousl’avons vu, ont établi ct entretenu tant de monastères de femmes, à l'exemple des sept diacres par lesquels les apôtres sc firent remplacer auprès des religieuses dans tous les soins de l’approvisionnement et du service ? En effet, le sexe faiile ne peut se passer de l'aide du sexe fort : aussi l'Apôtre déclare-t-ilque l'homme est la tête de la femme à et c’est en signe de cette vérité au'il ordonne à la femme d’avoir toujours la tête voilée. De là vient que je ne suis pas médiocrement étonné de voir invélérée dans les couvents l'habitude de mettre des abbesses à lu tête des femme:, comme on fait les abbés pour les hommes, et la même règle inposée par les vœux aux femmes qu'aux hommes, bien que celte règle contienne plus d'un point qui ne puisse être observé par des femmes, qu’elles soient supérieures ou subordonnées. Que dis-je? presque partout l'ordre naturel est renversé, et nous voyons les abbesses et les nonnes dominer les prêtres eux-mêmes auxquels le peuple est soumis, avec une facilité pour les induire en mauvais désirs d’autant plus grande que pus srand est leur pouvoir, plus étroite leur autorité. C’est ce qu'avait cn vue le poële satirique, quand il disait : «Hien n’est plus insupportable qu’une femme riche, »

Patrum se continent, quos frequenter legimus, vel etiam vidimus monasieria quoque feminarum constituere, atque eis ministrarc ; exemplo quidem septem diaconorum , quos pro se apostoli mensis et procurationi mulierum præfecerunt? Adeo namque sexus ipfrmior fortioris indiget auxilis, ut semper virum mulieri quasi caput præesse Aposlolus statuat; ju cujus etiaum rei signo, ipsam semper velatum babere caput præcipit. Unde nou mediocriter miror consuetudines has in monasteriis dudum inolevisse, quod quemadmodum viris abbates, ita et femiriis abbatissæ præponantur, et ejasdem regulæ professione tam feminæ quan viri se astringant, in qua tämeu pieraque continentur quæ a foisinis Pam prelais quas subjec.is nullatenus possunt adimpleri. In jlerisque etiam lacis, ordine perturbato naturalt, ipsas abhatissas atque moniales cleric!: quoque ipsis, quibus subest populus, domiuari consiicimus, et tanto facijus eos 4 prava desidicria inducere posse, quauto eis amplius habent præesse, et juguin illud in eos gravissimum exercere. Quod saiiricus ille cousiderans ait :

Intolerabilius nihil est quam femins dives.

pee

D'après ces réflexions, j'étais résolu à faire de mon mieux pour prendre soin de mes sœurs du Paraclet, administrer leurs affaires, augmenter leurs sentiments de respect en les tenant en éveil même par ma présence corporelle, et de façon à étendre de plus près ma prévoyance à tous leurs besoins. Poursuivi avec plus de persistance et de fureur par mes fils que jadis par mes frères, je voulais me réfugier auprès d'elles, loin des coups de la tempête, comme dans un port tranquille pour y trouver enfin un peu de repos : ne pouvant plus faire de bien parmi les moines, peut-être pourrais-je en accomplir un peu pour elles ; ainsi du moins je travaillerais à mon salut avec d’autant plus d'efficacité, que mon soutien était plus nécessaire à leur faiblesse. Mais tels sont les obstacles que la haine de Satan a multipliés autour de moi, que je ne puis trouver un abri pour me reposer, que dis-je? pour vivre. Errant, fugitif, il semble que je traine partout la malédiction de Caïn. Je le répète, « au dehors les combats, au dedans les craintes, » me tiennent incessamment en proie ; bien plus, au dehors et au dedans tout à la fois, c’est un assaut sans cesse renaissant de combats et de craintes. Les persécutions de mes fils sont cent fois plus infatigables et plus redoutables que celles de mes ennemis; car mes fils sont toujours

Hoc ego sæpe apud me pertractando, quantum mihi liceret sororibus illis providere, et earum curam agere disposueram, et quo me amplius revererentur, corporali quoque præsentia eis invigilare, et sic etiam earum magis necessitudinibus subvenire. Et quum me nunc frequentior ac major persecutio filiornm quam olim fratrum affligeret, ad eas de æstu hujus tempestatis quasi ad quemdam tranquillitatis portum recurrerem, atque ibi aliquantulum respirarem, et qui in monachis nullum, aliquem saltem in illis assequerer fructum ; ac tanto id mihi fieret magis saluberrimum, quanto id earum infirmitati magis esset necessarium. Nunc autem ïita me Satanas impedivit, ut ubi quiescere possim, aut etiam vivere, non inveniam, sed vagus et profugus, ad instar maledicti Cain ubique circumferar : quem, ut supra memini, « foris pugnæ, intus timores » incessanter cruciant, imo tam foris quam intus timores incessanter, pugnæ pariter et timores. Et multo periculosior et crebrior perse-

là, je suis perpétuellement sous le coup de leurs embüches : pour mes ennemis, s'ils me préparent quelque violence, je les vois venir, quand je sors du cloître, tandis que c’est dans le cloître que j'ai à soutenir contre mes fils, c'est-à-dire avec les moines qui me sont confiés comme à un abbé, c’est-à-dire comme à un père, une lutte sans relâche de violence et de ruse. Combien de fois n’ont-ils pas tenté de m’empoisonner, comme on l'a fait pour saint Benoît! La même cause qui décida un si grand pasteur à abandonner ses pervers enfants aurait pu me déterminer à suivre son exemple : car s'exposer à un péril certain, c’est tenter Dieu et non l’aimer, c’est courir le risque d’être considéré comme le meurtrier de soi-même. Et comme je me tenais en garde contre leurs tentatives de tous les jours en surveillant autant que je le pouvais ce qu’on me donnait à manger et à boire, ils éssayèrent de m’empoisonner pendant le sacrifice, en jetant une substance vénéneuse dans le calice. Un autre jour que j'étais venu à Nantes visiter le conte malade, et que j'étais logé chez un de mes frères selon la chair, ils voulurent se défaire de moi à l’aide du poison par la main d’un serviteur de ma suite,

cutio fliorum adversum me sævit quam hostium. Istos quippe semper præsentes habeo; et eorum insidias jugiter sustineo. Hostium violentiam in corporis mei ‘ periculum video, si a claustro procedam. In claustro autem filiorum, id est monachorum mihi tanquam abbati, hoc est patri, commissorum, tam violenta quam dolosa incessanter sustineo machinamenta. O quoties veneno me perdere tentaverunt, sicut et in beato factum est Benedicto! Ac si hæc ipsa causa, qua ille perversos deseruit filios, ad hoc ipsum me patenter tanti patris adhortaretur exemplo, me me certo vidélicet opponens periculo, temerarius Dei tentator potius quam amator, imo mei ipsius peremptor invenirer. À talibus autem eorum quotidianis insidiis quum mihi, in administratione cibi vel potus, quantum possem, providerem, in ipso altaris sacrificio toxicare me moliti sunt, veneno scilicet calici immisso. Qui etiam, quadam die, quum Nanneti ad comitem in ægritudine sua visitandum venissem, hospitatum me ibi in domo cujusdam fratris mei carnalis, per ipsum qui in comitatu nostro erat famulum, veneno interficere machinati sunt, ubi videlicet me minns a tali machinatione

comptant, sans doute, que j'étais moins en éveil contre cette sorte de machination. Mais le ciel voulut que je ne touchasse pas aux aliments qui m’avaient été préparés, et un moine que j'avais amené avec moi de l’abbaye, en ayant mangé par ignorance, mourut sur-le-champ; le frère servant, épouvanté par le témoignage de sa conscience non moins que par l’évidence du faït, prit la fuite. Dès lors, leur méchanceté ne pouvant plus être mise en doute, je commençai à prendre ouvertement toutes les précautions contre leurs piéges ; je m’absentais souvent de l’abbaye, et je restais dans des obédiences avec un petit nombre de frères. Mais lorsqu'ils venaient à apprendre que je devais passer par quelque endroit, ils apostaient sur les grandes routes ou dans les sentiers de traverse des brigands payés à prix d'or pour me tuer. Tandis que je vivais en peine au milieu de ces périls de toute sorte, un jour je tombai de ma monture, et la main du Seigneur me frappa rudement, car j'eus les vertèbres du cou brisées, Cette chûte m'abattit et m’affaiblit bien plus encore que mes autres souffrances. Parfois cependant je tentai de réprimer par l’excommunication leur insubordination indomptable; j'ar-

rivai même à contraindre quelques-uns de ceux dont j'avais le

Lé

providere crediderunt. Divina autem dispositione tunc actum est, ut dum cibum mihi apparatum non curarem, frater quidam ex monachis quem mecum adduxeram, hoc cibo per ignorantiam usus, ibidem mortuus occumberet, et famulus ille qui boc præsumpserat, tam conscientiæ suæ, quam testimonio ipsius rei perterritus, aufugeret. Ex tunc itaque manifesta omnibus eorum nequitia, patenter jam cœpi eorum, prout poteram, insidias declinare, et jam a conventu abbatiæ me subtrahere, et in cellulis cum paucis habitare. Qui si me transiturum aliquo præsensissent, corruptos per pecuniam latrones in viis aut semitis, ut me interficerent, opponebant. Dum autem in istis laborarem periculis, forte me die quadam, de nostra lapsum equitatura, manus Domini vehementer collisit, colli videlicet mei canalem confringens. Et multo me amplius hæc fractura afflixit et debilitavit, quam prior plaga. Quandoque horum indomitam rebellionem per excommunicationem coercens, quosdam eorum, quos magis formidabam, ad hoc compuli, ut fide sua seu sacramento publice

plus à craindre, à me promettre, sous la foi de leur parole ou par un serment public, qu'ils se retireraient pour toujours du monaslère et qu’ils ne m'inquiéteraient plus en quoi que ce fût. Mais ils violèrent ouvertement et sans pudeur parole et serments. Enfin l’autorité du pape Innocent, par l'organe d’un ‘légat expressément envoyé, les obligea à renouveler leurs serments sur ce point et sur d’autres, en présence du comte et des évêques. Même depuis cela, ils ne se tinrent pas en repos. Et tout récemment, depuis l'expulsion de ceux dont j'ai parlé, j'étais revenu à l’abbaye, m’abandonnant au reste des frères qui m'inspiraient moins de défiance : je les trouvai encore pires que les autres. Ce n’était plus de poison qu'il s'agissait ; c'était le fer qu’ils aiguisaient contre mon sein. J'eus grand pèine à leur échapper, sous la conduite d’un des puissants du pays. Mêmes périls me menaçent encore, et tous les jours je vois le glaive levé sur ma tête : à table même, je puis à peine respirer, ainsi qu’il est dit de cet homme qui plaçait le bonheur suprême dans la puissance et dans les trésors de Denys le Tyran, et qui, à la vue d'une épéé suspendue sur sa tête par un fil, apprit de quelle félicité sont accompagnées les grandeurs de la terre. Voilà le

mibi promitterent se ulterius ab abbatia penitus recessuros, nec me amplius in aliquo inquietaturos. Qui publice et impudentissime tam fidem datam quam sacramienta facta violantes, tandem per auctoritatem romani pontificis Inuocentii, legato proprio ad hoc destinato, in præsentia comitis et episcoporum, hoc ipsum jurare compulsi sunt, et pleraque alia. Nec sic adhue quieverunt. Nuper autem quum illis, quos prædixi, ejectis, ad conventum abbatiæ rediissem; et reliquis fratribus, quos minus suspicabar, me committerem, multo hos pejores quam illos reperi. Quos jam quidem non-de veneno, sed de gladio in jugulum meum tractantes, cujusdam proceris terræ conductu, vix evasi. In quo etiam adhuc laboro periculo, et quotidie quasi cervici meæ gladium imminentem suspicio, ut inter epulas vix respirem, sicut de illo legitur qui, quum Dionysii tyranni potentiam atque opes conquisitas maximæ imputaret beatitudini, flo latenter appensum super se gladium aspiciens, quæ terrenam potentiam felicitas consequatur edoctus est. Quod nunc quoque ipse de paupere

supplice que j'éprouve à tout instant du jour; moi, pauvre moine élevé à la prélature, et devenu plus misérable en devenant plus grand, afin que, par mon exemple aussi, les ambitieux mettent un frein à leur désir. | O mon très-cher frère en Jésus-Christ, mon vieil ami, mon intime compagnon, qu’il me suflise d’avoir retracé ces traits de l’histoire des infortunes qui, depuis le berceau, n’ont pas cessé de m’accabler,en vue de votre affliction et de l'injustice qui vous a frappé. J’ai voulu, comme je vous le disais en commençant, que, comparant vos épreuves aux miennes, vous en pussiez conclure qu'elles ne sont rien ou peu de chose, et que vous arriviez à les supporter avec plus de patience, les trouvant plus légères : prenez en consolation ce que le Seigneur a prédit à ses membres touchant les membres du démon : « S'ils m'oni persécuté, ils vous persécuteront aussi; si le monde vous hait, sachez que le premier de tous j'ai éprouvé la haine du monde; si vous aviez été du monde, le monde aurait aimé ce qui lui appartenait; » et ailleurs : «Tous ceux, dit l'Apôtre, qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront la persécution ; » et encore : « Je ne cherche point à plaire aux hommes : si je plaisais encore aux hommes, Je ne

monacho in abbatem promotus, incessanter experior, tanto scilicet miserior quanto ditior elfectus; ut nostro etiam exemplo, eorum qui id sponte appetunt, ambitio 1efrenetur. Hæc, dilectitsime frater in Ghristo, et ex diutina conversatione familiarissime comes, de calamitatum mearum historia, in quibus quasi a cunabulis jugiter laboro, tuæ me desolationi atque injuriæ illatæ scripsisse sufficiat; ut, sicut in exordio præfatus sum epistolæ, oppressionem tuam in comparatione mearum, aut nullam, aut modicam esse judices; et tanto eam patientius feras, quauto minorem consideras, illud semper.in cunsolationem assumens, quod membris suis de membris diaboli Dominas prædixit : « Si me persecuti sunt, et vos persequentur. Si mundus vos odit, scitote quoniam me priorem vobis odio habuit. Si de mundo fuissetis, mundus qnod sunm erat diligeret. » Et : « Omnes, inquit Apostolus, qui volunt pie vivere in Ghristo, persecutionem patientur. » Et alibi : « Iand quæro hominibns placere. Si adhuc hominibus placerem, Christi servus non essem, » Et Psalmista :

serais pas serviteur de Dieu; » et le Psalmite : « Ceux, dit-il, qui plaisent aux hommes ont été confondus, parce que Dieu les a rejetés. » C’est dans cet esprit que saint Jérôme, dont je me regarde particulièrement comme l'héritier pour les calomnies de la haine, dit dans sa lettre à Népotien : « Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ. Il a cessé de plaire aux hommes, et il est devenu le serviteur du Christ. » Le même, écrivant à Asella sur les faux amis, dit : «Je rends grâce à mon Dieu de m'avoir fait digne de la haine du monde; » et au moine Hésiodore : « C’est une erreur, mon frère, oui, c’est une erreur de croire que le chrétien puisse jamais éviter la persécution : notre ennemi, comme un lion rugissant, rôde autour de nous et cherche à nous dévorer. Est-ce là une paix ? Le voleur est en embuscade et guette les riches. » Encouragés par ces enseignements et par ces exemples, sachons donc supporter les épreuves avec d'autant plus de confiance qu'elles sont plus injustes. Si elles ne servent pas à nos mérites, elles contribuent du moins, n’en doutons pas, à quelque expiation. Et puisque une divine ordonnance préside à toute chose, que chaque fidèle, au moment de l'épreuve, se console par la pensée qu'il n’est rien que

a Confusi sunt, inquit, qui hominibus placent, quoniam Deus sprevit eos » Quod diligenter beatus attendens Hieronymus, cujus me præcipue in contumeliis detractionum hæredem conspicio, ad Nepotianum scribens ait : « Si adhuc, inquit Apostolus, hominibus placerem, Christi servus non essem. Desiit placere hominibus, et servus factus est Ghristi. » Idem ad Asellam de fictis amicis : « Gratias ago Deo meo, quod dignus sim quem mundus oderit.» Et ad Heliodorum monachum : « Erras, frater, erras, si putas unquam christianum persecutionem non pati. A dversarius noster, tanquam leo rugiens, dcvorare quærens, circuit, et tu pacem putas? Sedet in insidiis cum divitibus. » His itaque documentis atque exemplis animati, tanto securius ista toleremus, quanto injuriosius accidunt. Quæ si non ad meritum nobis, saltem ad purgationem aliquam proficere non dubitemus. Et quoniam omnia divina dispositione geruntur, in hoc se saltem quisque fidelium in omni pressura consoletur, quod nihil inordinate fieri unquam summa Dei bonitas permittit, et quod quæcunque perverse

LETTRE PREMIÈRE Si

la souveraine bonté de Dieu laisse accomplir en dehors de l’ordre providentiel, et que tout ce qui arrive contrairement à cet ordre, il se charge lui-même de le ramener à bonne fin. Voilà pourquoi il est sage de dire sur toute chose : que votre volonté se fasse. Que de puissantes consolations ceux qui aiment Dieu peuvent enfin trouver dans Pautorité apostolique qui dit : « Nous savons que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. » C’est cette vérité qu'avait en vue le sage des sages, lorsqu'il écrivait dans ses Proverbes : « Le juste ne sera pas attristé, quoi qu’il lui arrive. » Ainsi démontre-t-il que ceux-là s’écarlent du sentier de la justice, qui s’irritent contre une épreuve qu’ils savent dispensée par la main de Dieu; hommes soumis à leur propre volonté plutôt qu’à la volonté divine, dont la bouche dit: votre volonté soit faite, mais dont secrètement le cœur se

révolte, et qui font passer leur volonté avant celle du Seigneur. Adieu. |

fiunt, optimo fine ipse terminat. Unde et ei de omnibus recte dicitur, fai voluntas tua. Quanta denique diligentium Deum illa est ex auctoritate apostolica cousolatio, quæ dicit : « Scimus quoniam diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum.» Quod diligenter ille sapientissimus attendebat, quum in Proverbiis diceret : « Non contristabit justum quidquid ei acciderit. » Ex quo manifeste a justitia eos recedere demonstrat, quicunque pro aliquo suo gravamine his irascuntur, quæ erga se divina dispensatione geri non dubitant ; et se propriæ voluntati magis quam divinæ subjiciunt, et ei quod in verbis sonat, fiaf voluntas tua, desideriis occultis repugnant, divinæ voluntati propriam anteponentes, Vale. |

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