‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 1 sur 64 · ND COLLEGE · texte numérisé non relu

ND COLLEGE

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u INTRODUCTION.

leur génie, que les Lettres qui contiennent l'histoire de leur passion.

Jamais enthousiasme cependant ne reposa sur des textes moins propres à le justifier. On aurait peine à imaginer ce qu'ont fait de cette belle correspondance l'infidélité des traducteurs d'une part, d'autre part et surtout, la séparation établie, systématiquement ou par négligence, entre les quatre premiéres lettres assez improprement désignées sous le nom de Lettres amoureuses et les derniéres plus justement appelées Lettres de direction, Et tel est le déplorable effet des interprétations de fantaisie, quand elles sont une fois entrées dans le goût public, que, de nos jours, lorsque la critique s’est attachée au véritable texte des lettres d Héloïse et d'Abélard, ne pouvant se résoudre à les accepter telles que la tradition les avait transmises, elle a pris le parti d'en contester l'authentcité.

Quelques mots sur l'origine et les conséquences de ces erreurs séculaires sont nécessaires pour faire comprendre le but que nous nous proposons.

Dés le moyen áge, les lettres d'Abélard et d'Héloise étaient connues; l'un des auteurs du Roman de la Rose, Jean de Meung, les avait mises en vers ; le texte méme avait été publié au quinzième siècle, d'aprés un manuscrit latin trouvé dans la bibliothéque de Francois d'Amboise. Mais c'est du dix-septième siècle que date le zèle déréglé des traducteurs, et c'est Bussy-Rabutin qui parait lui avoir donné l'essor. « ll n'est pas, ma chère cousine, écrivait-il à M"* de Sévigné, le 12 août 1687, que vous n'ayez oui parler d’Abélard et d'Héloise; mais je ne crois pas que vous ayez Jamais vu de traduction de leurs lettres ; pour moi, je n'en connais point. Je me suis amusé à en traduire quelques-unes, qui m'ont donné beaucoup de plaisir. Je n'ai jamais vu un plus beau latin, surtout celui de la religieuse, ni plus d'amour ni d'esprit qu'elle n'en a. Si vous ne lui en trouvez pas, ma chére cousine, ce sera mal (ait. Je vous prie que notre ami Corbinelli vous les lise en tiers avec la belle Comtesse, et je réglerai l'estime de mon amusement sur les sentiments que yous en aurez tous trois. » — « Nous croyons, la belle Comtesse et moi, répondait M*° de Sévigné, six jours aprés, que vous avez tout au moins donné de l'esprit à Héloise, tant elle en a. Notre ami Corbinelli, qui connait l'original, dit que non ; mais que votre français a des délicatesses et des tours que le latin n'a pas; et sur sa parole, nous n'avons pas cru le devoir apprendre, pour avoir plus de plaisir à cette lecture : car nous sommes persuadés que rien n'est au-dessus

vi INTRODUCTION.

grand problème de psychologie et de morale, 1l nous a semblé qu'il ne serait peut-être pas sans intérét de présenter, dans leur ensemble intact et sous le contróle du texte de V. Cousin, placé en regard, les lettres et tous les morceaux qui portent la marque d'un échange de sentiments ou de pensées entre Abélard et Héloïse. Ainsi pourra-t-on suivre exactement les transformations graduelles ou violentes, les réveils soudains, les mouvements étouffés de la passion qui remplit l'àme d'Héloise jusqu'à son dernier souffle, et qu'Abélard respecte et ménage, alors méme que depuis longtemps il a cessé de la ressentir ou qu'il s'est interdit de la partager.

Tel est l'objet de cette traduction nouvelle. Nous voudrions essayer ici d'en marquer le caractère avec précision. Loin de nous la prétention de reprendre dans le détail la dramatique histoire d'Abélard et d'Héloise. Elle n'est plus à faire. « La Vie d' Abélard, a dit Sainte- Beuve', en parlant de la partie hiographique de l'ouvrage de M. de Rémusat, est un chef-d'œuvre. » Notre seul dessein est de mettre en lumiére les traits essentiels de cette passion sans égale, en les dé-

gageant des erreurs que les imitations et les traductions libres ont accumulées.

Là Lettre à un Ami, placée en téte des Lettres amoureuses, en est l'introduction. On ignore à qui elle était adressée. Le correspondant d'Abélard n'était- qu'un Philinte imaginaire*? La chose ne vaut guère la peine d’être discutée. En réalité, la Lettre à un Ami est une autobiographie d'Abélard, le récit fait par lui-même, douze ang après la catastrophe qui l'avait séparé d'Héloise, de ses triomphes et de ses disgráces. Récit d'un étringe et puissant intérêt. On a comparé cette lettre aux confessions de saint Augustin et à celles de J.-J. Rousseau. Elle tient, des premieres, en effet, par un fonds de componction sincére; elle rappelle les autres par les saillies d'un orgueil que des épreuves cruelles ont pu courber, mais non briser,

1 Causeries du Lundi, V, p. 298. Un sait, de plus, qu'il existe de la plume” de M. de Rémusat un drame d'Abelard « tout. fait, et qui obtiendrait, le suifrage du public des lecteurs, si l'auteur sc décidait à le publier. » (1d., Ibid., p. 291.)

* Dom. Gervaise, la Vie de Pierre Abailard, 1v, 4. — Cf. Bayle, art. Abeilard ; Colardeau, Histoire abrégéc d'Abélard et d'Héloise; Turlot, Heloise et Abélard avec un aperçu du douzième siècle. ‘

vm | INTRODUCTION.

Ainsi, à prendre les termes de sa confession, Abélard avait, de sang -froid, médité et préparé ses plans. Il nous parait difficile d'être aussi sévère pour lui que lur-méme. Évidemment, le dialecticien, s'interrogeant à distance, groupe ici les motifs et, les circonstances de sa faute avec plus de logique que d'exactitude. La nature humaine n'est pas si simple dans ses ressorts, et méme à leur insu, les grands esprits portent dans leurs fautes une sorte de grandeur. Quelle que soit la peusée qu'Abélard ait d'abord suivie, nul doute que, dans ce cœur impétueux, tous les calculs n'aient bientôt cédé la place à un autre sentiment. La peinture qu'il fait de ses émotions, à douze ans d'intervalle, le défend contre son propre témoignage. Ardeurs des sens, enivrements de l'imagination, ravissement de l'àme, jamais passion n'a été décrite avec une énergie plus pénétrante. Dans son aveuglement, Fulbert avait abdiqué tous ses pouvoirs. |l était permis à Abélard, que dis-je? il lui était prescrit de. voir son élève à toute heure du jour, de la plier à sa volonté, d'user méme, s'il le fallait, pour la contraindre, des réprimandes et des coups. Ces violences infligées et subies avec ivresse étaient pour les deux amants une source nouvelle d'àpres voluptés. Les pages de la Lettre à un Anti, qui en retracent le souvenir, sont toutes brülantes des feux de la jeunesse : c'est le pur délire de l'amour *.

Mais Abélard n'était pas homme à se contenter des jouissances d'un bonheur caché, et il avait aussitót divulgué le secret de sa passion dans des chants dont Héloise était l'objet. Fulbert était le seul à ignorer ce que tout le monde savait autour de lui. Comme si ce n'était pas assez des tristesses avérées de la premiére partie de ce drame, dont tout à l'heure l'intérét deviendra si pur et s'élévera si haut, on a pensé que l'ignorance de Fulbert n'était point involontaire, ni désintéressée. Héloïse était pour lui, dit-on, plus qu'une nièce, et dans Abélard i] avait espéré trouver un gendre*. C'est une double conjecture que rien n'autorise, et contre laquelle protestent les déclarations d'Abélard. « Deux choses écartaient de l'esprit de Fulbert toute mauvaise pensée, écrit-il noblement? : l'affection de sa . nièce et ma réputation de continence : on ne croit pas aisément à l'infamie de ceux qu'on aime, et dans un cœur rempli d'une tendresse profonde, il n'y a point place pour les souillures du soupçon. »

! Lettre à un Ami, $ 6, p. 14 et suivantes. * Lamartine, [2 Civilisateur, 1853.

5 Lettre à un Ami, 8 6, p. 16.

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les plus grands hommes. Toutefois il consentira à épouser celle qu'il a séduite, pourvu que sa réputation n'en souffre pas, c'est-à-dire, à la condition que le mariage reste secret'. Étrange infatuation de l'orgueil! Le souvenir de l’abnégation d'Héloise n'améne méme pas sous sa plume une expression de regret! Loin de là, et comme pour mieux faire mesurer la grandeur du sacrifice qu'il. s'imposait, il analyse longuement les objections que, dans l'exaltation du dévouement le plus tendre, Héloise élevait contre son dessein. Les' événements qui en suivirent la réalisation achèvent de mettre son cœur à nu.

Malgré le mystère dont 1l l'avait entourée, leur union secrète avait été bientôt connue. Transporté de colère, Abélard avait enfermé Héloise à l'abbaye d'Argenteuil. À cette nouvelle, Fulbert perdit toute mesure. On sait sa cruelle et indigne vengeance. Rien ne saurait l’excuser. Mais comment justifier Abélard ? Ce qui domine dans le récit qu'il nous retrace de ses souffrances, c'est le sentiment de l'outrage fait à son orgueil, le désespoir de sa carrière brisée dans l'Église comme dans le siècle, la pensée du cloitre, seule perspective qui lui restàt ouverte. Quant à Héloise qui, oubliant sa propre douleur, succombait sous le poids de celle dont elle se faisait généreusement la cause unique, il semble ne se souvenir d'elle que pour la contraindre à embrasser avec lui, et, — impitoyable témoignage de défiance, — avant lui, la profession monastique *.

Plus de dix ans se passent alors, dix ans d'indifférence et d'oubli. La passion de la lutte philosophique l'avait ressaisi tout entier. Guillaume de Champeaux et Anselme de Laon étaient morts. Deux de ses disciples, Albéric et Lotulfe, avaient la prétention de se porter leurs seuls héritiers. Abélard était rentré dans l'arène, où il devait trouver les deux plus redoutables adversaires du siècle, Norbert de Chartres et saint Bernard. Sa profession nouvelle lui faisait de l’enseignement théologique un devoir. Écarté de l’abbaye de Saint-Denis où il avait d’abord trouvé asile ; condamné pour les hardiesses de ses propositions sur la Trinité par le concile de Soissons; contraint de jeter son livre au feu de sa propre main, et relégué dans le cloitre de Saint- Médard ; peu aprés réintégré à Saint-Denis, mais exaspéré par les coups multipliés de la fortune, comme s'il ne les eût pas lui-même le plus souvent appelés, et se croyant en butte aux persécutions du monde entier, il avait fini par s'enfuir en Champagne, sur une terre

! Lettre à un Ami, 8 6, p. 18.

! Lettre à un Ami, S 8, p. 96.

at INTRODUCTION.

voix, qu'elle appelle avec tant d'ardeur dans ses premières lettres”, Rien n'empéche done de croire qu'elle ait vu et entendu Abélard à la tête de sa communauté; ce qui suffit pour expliquer les calomnies qui se produisirent aussitôt”. Mais elle n'avait jamais obtenu de lui cette direction intime dont sa passion non moins que sa foi avait besoin, et voilà ce dont elle gémit.

Quoi qu'il en soit, si insuffisant que püt être pour Héloïse ce rapprochement, après dix ans de séparation et de silence, il n'avait pas laissé de produire dans l'esprit d'Abélard une impression profonde. Les deruières pages de la Lettre à un Ami sont comme détendues. * L'üpreté des premiers souvenirs a fait place à une sorte de tristesse émue. Abélard rend hommage aux vertus d'Iléloise, et l'on sent que le jour n'est pas loin où, eondescendant à sa prière, il la soutiendra de ses conseils et de ses encouragements.

Telle est la suecession des sentiments qu'une étude attentive de la Lettre à un Ami permet de saisir dans le cœur d'Abélard ; et elle m'est pas, autant qu'on le voudrait, à l'honneur de son caractère, Sans doute, il faut faire la part de la réserve que lui imposaient sa profession et l'implacable vigilance de ses ennemis. Mais quelque effort que l’on fasse pour entrer dans cette situation, et malgré ce que les lignes suprémes de sa confession ont presque de touchant, la persistance du sentiment personnel, lour à tour superbe ou indifférent, parfois cruel, qui la remplit, laisse une impression pénible. Quand on en rapproche ce qu'elle fait entrevoir de l'abnégation d'Héloï-e, celte impression devient plus pénible encore,

De la jeunesse et de l'éducation d'Héloise, nous ne savons guère que ce qu'Abélard nous en apprend, et il ne nous en apprend.que ce qu'il importe à sa propre gloire de nous faire connaitre. Quelques biographes prétendent qu'elle tenait, par sa mère, à la race des Montmorency ?. Le silence d'Abélard ne peut laisser aucun doute sur ce point; il m'aurait pas manqué de faire allusion. à une filiation flatteuse pour son orgueil, el il se borne à constater, au sujet du nom d'Héloise — qu'il rapproche de l'un des noms du Seigneur, Héloïm, — un signe de sainte prédestination*, D'après Abélard également, tout ce que

* Voir plus bas, p. 22.

* Voir la lettre de Roseelin, lettre intraluisible et qu'on ne peut méme pas citer en latin, Abælardi opera, éd. V. Cousin, t. Il, p. 802.

5 Turlot, ouvrage cité, p. 154, — On se rappelle qu'Iléloise était née à Paris, en 1404 ; et qu'elle mourut au Paraclet, le 46 mai 1101.

* Lettres, V, 8 4, p. 198.

Ld INTRODUCTION.

A quelques pas, dans les cloitres qui formaient comme le rempart de Notre-Dame, était établie l'école où Abélard régnait. Plus d'une fois, les méditations et les rêves de la jeune fille avaient été traversés par les clameurs enthousiastes de la troupe des clercs reconduisant à sa demeure l'irrésistible dialecticien. Plus d'une fois aussi, peut-être, mélée à la foule, elle l'avait vu passer, le front rayonnant, la démarche haute, parmi les milliers d'auditeurs que lui envoyaient « la Dretagne, l'Angleterre, le pays des Suèves et des Teutons, Rome méme, et que ne suffisaient plus à loger les hôtelleries de la Cité. » Et un jour, ce fut à elle qu'au sortir de ces triomphes, le maitre souverain de l'éloquence et de la philosophie vint rapporter une gloire dont l'éclat faisait pálir celle des empereurs et des rois. Tout ce qu'il y avait dans l'esprit, dans le cœur, dans l'imagination de la jeune fille, de passion naissante, s'épanouit aussitôt et se fixa. Deux talents, entre tous, achevérent de ravir son âme : la verve du poëte et la grâce du chanteur‘. Mais bientôt science, gloire, génie, talents, tout s'ellaca devant un charme unique. « Dieu m'en est témoin, disaitelle*: en toi, je n'ai jamais cherché, jamais aimé que toi. »

Le coup qui la surprend dans celte ivresse généreuse la trouve prête à tous les sacrifices. Le résumé de ses objections au projet formé par Abélard de l'épouser secrètement, — résumé que nous trouvons dans la Lettre à un Ami, —s'applique-L-il à une lettre ou à un entrelien? on ne sail. Qu'il s'agisse d'une lettre ou d'un entretien, ces pages peuvent être considérées comme les premières que nous ayons d'Héloïse, et elles ne sont pas les moins saisissantes.

Nous avons rappelé qu'elle était partie en Bretagne par l'ordre d'Abélard, Elle attendait son ordre pour en revenir. Il était allé la retrouver, dans le dessein de la ramener. Noble abnégation d'un amour où la fermeté le dispute à la tendresse! Tandis qu'Abélard n'a aueun souci du sacrifice d'Héloise, Héloïse ne songe qu'aux intérêts de la gloire d'Abélard. Elle se défend de la pensée d'une légitime union comme d'un crime. Priver l'Église et le siècle d'une telle lumière, asservir aux voluplés de la chair un clerc désigné aux dignités les plus hautes, courber sous le joug de la famille un homme fait pour gouverner le monde! Pères de l'Église, sages de la Grèce, textes de la Bible, elle met tout en œuvre pour dissuader

-Abélard. Ce n'est pas assez de le détourner du mariage; elle p

et des passions de leur siècle ce sacrifice sublime. L'auteur du Roman de la Rose, et Villon, dans sa ballade, s'inspirant de leurs ressentiments contre la vie claustrale du moyen âge, prétent au désespoir d'Héloise une pointe d'ironique dépit. Entre les mains de Bussy- Rabutin et deses imitateurs, fes oll devient une sorte de Longueville repentante, poussée au couvent par le remords de ses fautes. Le dixhuitième siècle en fait une religieuse contrainte et rebelle‘, De nos jours, sous l'influence des idées de Werther, de René, d'Obermann, on s'est demandé comment elle n'avait pas plutôt cherché dans la mort le remède et la fin de ses souffrances*. Et l'on n'a pas senti qu'il n'y avait place dans son àme ni pour le dépit, ni pour le repentir, ni pour la révolle, ni pour une résolution personnelle, quelle qu'elle püt être ! Famille, honneur, religion, Héloïse a tout immolé à Abélard ; elle a an*anti sa volonté dans la sienne ; elle ne s'est rien réservé d'elle-méme, rien que le droit de se faire tout à lui. Ce qu'une instruction d'une profondeur et d'une étendue peu communes pour son siècle avait développé dans son âme d'énergies généreuses etde pieuses tendresses, s'est soudain converti en un sentiment unique. Elle aime Abélard, elle aime la créature, comme les grands saints aiment Dieu, d'un amour absolu, infini. Au moment de prendre le voile, la seule pensée qui l'eüt pénétrée de douleur, c'est qu'Abélard eût pu suspecter l'élan spontané de son immolation. « Moi qui sur un mot, Dieu le sait, dit-elle”, l'aurais, sans hésiter, précédé ou suivi jusque dans les abimes enflammés des enfers ; car mon cœur n'était plus avec moi, mais avec toi et tout en toi! » Et, en effet, n'avait-elle pas accepté la plus cruelle de toutes les morts, l'oubli*?

Par une interprétation plus déplorable encore, on a supposé qu'elle

n'était pas restée étrangère aux désordres qui avaient motivé la dispersion du couvent d'Argenteuil. Soutenir une telle conjecture, c’est n'avoir rien compris de cette âme que, pendant plus de quarante ans, une seule image à possédée. A Argenteuil, comme plus

Dictionnaire philosophique, articles Abailard et Héloïse. Cf. D. Gervaise, da

A. VIT. Instrumenta, p. 52. Cf. emt littéraire de la France, 3 Grévier, Histoire de l'Université de Paris, t.

xvi INTRODUCTION.

les uns comme chez les autres, les lettres d'IIéloise, tout à la fois a précises dans leur but et si diverses de mouvement et de ton, sont fondues en une sorte de composition oratoire ou lyrique, sans réalité, sans vérité, sans objet. |

. Que se propose, en effet, l'Iléloise de Pope? Elle en appelle à l'avenir; digne fille du dix-huitième siècle, elle offre, en sujet de concours aux poëtes futurs, son cœur et ses soufírances : au plus sensible la palme ! C'est sur la méme pensée que conclut Colardeau, qui, «sans s'assujettir au sens littéral du poéte anglais, toute traduction servile étant, à son sens, froide et languissante, s'est altaché à rendre, autant qu'il a pu, les beautés de l'original ; » il veut que, passant su pied du monument qui enferme les restes d'Héloise et d'Abélard, le voyageur s'écrie :

TD Ils s'aimérent trop : ils furent malheureux ; Gémissons sur leur tombe, et n'aimons pas comme eux.

Poussant plus librement encore Iléloïse dans cette voie singulière, Bussy-Rabutin lui avait fait écrire résolüment : « Je suis décidée à publier en toutes les langues nos disgràces, pour faire honte au siècle injuste qui ne nous a pas connus. Je n'épargnerai rien, puisque rien ne vous épargne, et je vous atlirerai tant de pitié que l'on ne parlera plus de mon cher Abélard que la larme à l'ail *. »

Ainsi comprises, les lettres d'Héloise, on le conçoit, ne sont plus qu'un thème de convention où peuvent se jouer toutes les fantaisies du talent. Celui que Pope a déployé est, au point de vue littéraire, incontestablement supérieur ; à ne regarder que les régles du genre, son épitre est un chef-d'œuvre; et l'on ne s'étonne pas qu'en un temps où l'art poétique de Boileau régnait souverainement sur les esprits, elle ait suffi à fonder sa réputation. D'autre part, la prose de Bussy-Rabutin ne manque pas d'agrément dans son laisseraller. Méme dans les vers de Colardeau, s'il est aisé de reconnaitre, à l'expression décolorée, le produit d'une imitation greffée sur une imitation, on ne peut nier l'élégance générale du tour. Toutefois Bussy-Rabutin et Colardeau sont l'un et l'autre presque aussi loin de Pope, que Pope l'est lui-méme du texte latin. Le poéme du lyrique anglais, car c'est un poëme, commence méthodiquement par un

! Colardeau, Épttre.

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