‹ Lettres d'AmabedChapitre 20 sur 20 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comment on voulut couper le cou à la princessey et comment on ne le lui coupa point.

ES que la princesse fut arrivée toute tremblante au camp du roi son père, il lui dit : « Ma fille , vous savez •qu'on fait mourir toutes les princesses qui désobéissent au roi leur père, sans quoi un royaume ne pourrait être bien gouverné. Je vous avais défendu de proférer le nom de votre amant Nabuchodonosor, mon ennemi mortel, qui m'avait détrôné il y a bientôt sept ans, et qui a disparu de la terre ; vous avez choisi à sa place un taureau blanc, et vous avezcrié : Nabuchodonosor! Il est juste que je vous coupe le cou. »

La princesse lui répondit : « Mon père, soit fait selon votre volonté ; mais donnez-moi du temps pour pleurer ma virginité. — Cela est juste, dit le roi Amasis ; c'est une loi établie chez tous les princes éclairés et prudens : je vous donne toute la journée pour pleurer votre virginité, puisque vous dites que vous l'avez. Demain, qui est le huitième jour de mon campement, je ferai avaler le taureau blanc par le poisson, et je vous couperai le cou à neuf heures du matin. »

La belle Amaside alla donc pleurer le long du Nil, avec ses dames du palais, tout ce qui lui restait de virginité. Le sage Mambrès réfléchissait à côté d'elle, et comptait les heures et les momens. )) Eh bien! mon cher Mambrès, lui ditelle, vous avez changé les eaux du Nil en sang, selon la coutume, et vous ne pouvez changer le cœur d'Amasis, mon père, roi de Tanis ! Vous souffrirez qu'il me coupe le cou demain à neuf heures du matin? — Cela dépendra, répondit le réfléchissant Mambrès, de la diligence de mes courriers. »

Le lendemain, dès que les ombres des obélisques et des pyramides marquèrent sur la terre la neuvième heure du jour, on lia le taureau blanc pour le jeter au poisson de Jonas, et on

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apporta au roi son grand sabre. « Hélas! hélas! disait Nabuchodonosor dans le fond de son cœur, moi, le roi, je suis bœuf depuis près de sept ans, et à peine j'ai retrouvé ma maîtresse qu'on me fait manger par un poisson. »

Jamais le sage Mambrès n'avait fait des réflexions si profondes; il était absorbé dans ses tristes pensées, lorsqu'il vit de loin tout ce qu'il attendait: une foule innombrable approchait; les trois figures d'Isis, d'Osiris et d'Horus, unies ensemble , avançaient portées sur un brancard d'or et de pierreries par cent sénateurs deMemphis, et précédées de cent filles jouant du sistre sacré; quatre mille prêtres, la tête rasée et couronnée de fleurs, étaient montés chacun sur un hippopotame ; plus loin paraissaient dans la même pompe la brebis de Thèbes, le chiende Bubaste, le chat de Phébé, le crocodile d'Arsinoé, le bouc de Mendès, et tous les dieux inférieurs de l'Egypte, qui venaient rendre hommage au grand bœuf, au grand dieu Apis, aussi puissant qu'Isis, Osiris et Horus réunis ensemble.

Au milieu de tous ces demi-dieux, quarante prêtres portaient une énorme corbeille remplie d'oignons sacrés, qui n'étaient pas tout à fait des dieux, mais qui leur ressemblaient beaucoup.

Aux deux côtés de cette file de dieux, suivis

d'un peuple innombrable, marchaient quarante mille guerriers, le casque en tête, le cimeterre sur la [cuisse gauche, le carquois sur l'épaule, l'arc à la main.

Tous les prêtres chantaient en chœur, avec une harmonie qui élevait l'âme et qui l'attendrissait:

Notre bœuf est au tombeau, Nous en aurons un plus beau ;

et à chaque pause on entendait résonner les sistres, les castagnettes, les tambours de basque, les psaltérions, les cornemuses, les harpes et les sambuques.

Comment la princesse épousa son hauf.

y^i^'^i^^, MASis, roi de Tanis, surpris de ce '^■^À>^^*:^ spectacle, ne coupa point le cou à Ef*- • \*^ g^ ^jjg. ji remit son cimeterre dans

^ son fourreau. Mambrès lui dit :

« Grand roi, l'ordre des choses est changé ; il faut que Votre Majesté donne l'exemple. O roi ! déliez vous-même promptementle taureau blanc, et soyez le premier à l'adorer. » Amasis obéit et se prosterna avec tout son peuple; le grand prêtre de Memphis présenta au nouveau bœuf Apis la première poignée de foin; la princesse Amaside attachait à ses belles cornes des festons de roses, d'anémones, de renoncules, de tulipes.

d'œillets et d'hyacinthes; elle prenait la liberté de le baiser, mais avec un profond respect; les prêtres jonchaient de palmes et de fleurs le chemin par lequel on le conduisait à Memphis, et le sage Mambrès, fesant toujours ses réf exions, disait tout bas à son ami le serpent : « Daniel a changé cet homme en bœuf, et j'ai changé ce bœuf en dieu. »

On s'en retournait à Memphis dans le même ordre. Le roi de Tanis, tout confus, suivait la marche; Mambrès, l'air serein et recueilli, était à son côté; la vieille suivait tout émerveillée; elle était accompagnée du serpent, du chien, de l'ânesse, du corbeau, de la colombe et du bouc émissaire; le grand poisson remontait le Nil; Daniel, Ézéchiel et Jérémie, transformés en pies, fermaient la marche.

Quand on fut arrivé aux frontières du royaume, qui n'étaient pas fort loin, le roi Amasis prit congé du bœuf Apis, et dit à sa fille : « Ma fille, retournons dans nos États, afin que je vous y coupe le cou, ainsi qu'il a été résolu dans mon cœur royal, parce que vous avez prononcé le nom de Nabuchodonosor, mon ennemi, qui m'avait détrôné il y a sept ans. Lorsqu'un père a juré de couper le cou à sa fille, il faut qu'il accomplisse son serment; sans quoi il est préci-

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pité pour jamais dans les enfers, et je ne veux pas me damner pour l'amour de vous. » La belle princesse répondit en ces mots au roi Amasis: (( Mon cher père, allez couper le cou à qui vous voudrez; mais ce ne sera pas à moi : je suis sur les terres d'Isis, d'Osiris, d'Horus et d'Apis; je ne quitterai point mon beau taureau blanc; je le baiserai tout le long du chemin, jusqu'à ce que j"'aie vu son apothéose dans la grande écurie de la sainte ville de Memphis : c'est une faiblesse pardonnable à une fille bien née. »

A peine eut-elle prononcé ces paroles que le bœuf Apis s'écria : « Ma chère Amaside, je t'aimerai toute ma vie. » C'était pour la première fois qu'on avait entendu parler Apis en Egypte depuis quarante mille ans qu'on l'adorait. Le serpent et l'ânesse s'écrièrent: « Les sept années sont accomplies ! )> et les trois pies répétèrent : « Les sept années sont accomplies ! » Tous les prêtres d'Egypte levèrent les mains au ciel. On vit tout d'un coup le dieu perdre ses deux jambes de devant; ses deux jambes de derrière se changèrent en deux jambes humaines; deux beaux bras charnus, musculeux et blancs, sortirent de ses épaules; son mufle de taureau fit place au visage d'un héros charmant; il redevint le plus bel homme de la terre, et dit : « J'aime mieux être

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l'amant d'Amaside que dieu; je suis Nabuchodonosor, roi des rois. »

Cette nouvelle métamorphose étonna tout le monde, hors le réfléchissant Mambrès ; mais ce qui ne surprit personne, c'est que Nabuchodonosor épousa sur-le-champ la belle Amaside, en présence de cette grande assemblée.

Il conserva le royaume de Tanis à son beaupère, et fit de belles fondations pour l'ânesse, le serpent, le chien, la colombe, et même pour le corbeau, les trois pies et le gros poisson, montrant à l'univers qu'il savaitpardonner comme triompher. La vieille eut une grosse pension ; le bouc émissaire fut envoyé pour un jour dans le désert, afin que tous les péchés passés fussent expiés : après quoi on lui donna douze chèvres pour sa récompense ; le sage Mambrès retourna dans son palais faire des réflexions. Nabuchodonosor, après l'avoir embrassé, gouverna tranquillement le royaume de Memphis, celui de Babylone, de Damas, de Balbeck, de Tyr, la Syrie, l'Asie Mineure, "la Scythie, les contrées de Shiras, de Mosok, de Tubal, de Madaï, de Gog, de Magog, de Javan, la Sogdiane, la Bactriane, les Indes et les îles.

Les peuples de cette vaste monarchie criaient tous les matins : ce Vive le grand Nabuchodono-

sor, roi des rois, qui n'est plus bœuf! » Et depuis ce fut une coutume dans Babylone que toutes les fois que le souverain, ayant été grossièrement trompé par ses satrapes, ou par ses mages, ou par ses trésoriers, ou par ses femmes, reconnaissait enfin ses erreurs et corrigeait sa mauvaise conduite, tout le peuple criait à sa porte: « Vive notre grand roi, qui n'est plus bœuf! »

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