‹ Lettres d'AmabedChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comment on voulut sacrifier le bœuf et exorciser la princesse.

CAMBRÉS court à elle en pleurant. Le serpent est attendri ; il ne peut pleurer , mais il siffle d'un ton .lugubre; il crie : « Elle est morte ! L'ânesse répète : « Elle est morte ! » Le corbeau le redit; tous les autres animaux paraissent saisis de douleur, excepté le poisson de Jonas, qui a toujours été impitoyable. La dame d'honneur, les dames du palais arrivent et s'arrachent les cheveux. Le taureau blanc, qui paissait au loin et qui entend leurs clameurs, court au bosquet et entraîne la vieille avec lui en poussant des mugissemens dont les échos retentissent. En vain toutes les dames versaient sur Amaside expirante

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leurs flacons d'eau de rose, d'oeillet, de myrte, de benjoin, de baume de la Mecque , de cannelle, d'amomum, de girofle, de muscade, d'ambre gris, elle n'avait donné aucun signe de vie; mais, dès qu'elle sentit le beau taureau blanc à ses côtés, elle revint à elle plus fraîche, plus belle, plus animée que jamais; elle donna cent baisers à cet animal charmant, qui penchait languissamment sa tête sur son sein d'albâtre ; elle l'appelle mon maître, mon roi, mon cœur, ma vie ; elle passe ses bras d'ivoire autour de ce cou plus blanc que la neige : la paille légère s'attache moins fortement à l'ambre , la vigne à l'ormeau, le lierre au chêne. On entendait le doux murmure de ses soupirs; on voyait ses yeux tantôt étincelans d'une tendre flamme, tantôt offusqués par ces larmes précieuses que l'amour fait répandre.

On peut juger dans quelle surprise la dame d'honneur d'Amaside et les dames de compagnie étaient plongées. Dès qu'elles furent rentrées au palais, elles racontèrent toutes à leurs amans cette aventure étrange, et chacune avec des circonstances différentes qui en augmentaient la singularité, et qui contribuent toujours à la variété de toutes les histoires.

Dès qu'Amasis, roi de Tanis, en fut informé,

son cœur royal fut saisi d'une juste colère ; tel fut le courroux de Minos quand il sut que sa fille Pasiphaé prodiguait ses tendres faveurs au pèreduMinotaure; ainsi frémit Junon lorsqu'elle vit Jupiter, son époux, caresser la belle vache lo, fille du fleuve Inachus. Amasis fit enfermer la belle Amasidedans sa chambre, et mit une garde d'eunuques noirs à sa porte; puis il assembla son conseil secret.

Le grand mage Mambrès y présidait, mais il n'avait plus le même crédit qu'autrefois. Tous les ministres d'Etat conclurent que le taureau blanc était un sorcier: c'était tout le contraire, il était ensorcelé ; mais on se trompe toujours à la cour dans ces affaires délicates.

On conclut à la pluralité des voix qu'il fallait exorciser la princesse et sacrifier le taureau blanc et la vieille.

Le sage Mambrès ne voulut point choquer l'opinion du roi et du conseil : c'était à lui qu'appartenait le droit de faire les exorcismes; il pouvait les différer sous un prétexte très-plausible; le dieu Apis venait de mourir à Memphis; un dieu bœuf meurt comme un autre : il n'était permis d'exorciser personne en Egypte jusqu'à ce qu'on eût trouvé un autre bœuf qui pût remplacer le défunt.

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Il fut donc arrêté dans le conseil qu'on attendrait la nomination qu'on devait faire du nouveau dieu à Memphis.

Le bon vieillard Mambrès sentait à quel péril sa chère princesse était exposée ; il voyait quel était son amant; les syllabes Nabu, qui lui étaient échappées, avaient décelé tout le mystère aux yeux de ce sage.

La dynastie* de Memphis appartenait alors aux Babyloniens; ils conservaient ce reste de leurs conquêtes passées, qu'ils avaient faites sous le plus grand roi du monde, dont Amasis était l'ennemi mortel. Mambrès avait besoin de toute sa sagesse pour se bien conduire parmi tant de difficultés. Si le roi Amasis découvrait l'amant de sa fille, elle était morte, il l'avait juré. Le grand, le jeune, le beau roi dont elle était éprise, avait détrôné son père, qui n'avait repris son royaume de Tanis que depuis près de sept ans qu'on ne savait ce qu'était devenu l'adorable monarque, le vainqueur et l'idole des nations, le tendre et généreux amant de la charmante

I. Dynastie signifie proprement puissance. Ainsi on peut se servir de ce mot, malgré les cavillations de Larcher. Dynastie vient du phénicien diinast, et Larcher est un ignorant qui ne sait ni le phénicien, ni le syriaque, ni le cophte.

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Amaside ; mais aussi, en sacrifiant le taureau, on fesait mourir infailliblement la belle Amaside de douleur.

Que pouvait faire Mambrès dans des circonstances si épineuses? Il va trouver sa chère nourrissonne au sortir du conseil, et lui dit: « Ma belle enfant, je vous servirai; mais je vous le répète, on vous coupera le cou si vous prononcez jamais le nom de votre amant.

— Ah ! que m'importe mon cou, dit la belle Amaside, si je ne puis embrasser celui de Nabucho... ? Monpère estunbienméchanthomme ! Non-seulement il refusa de me donner un beau prince que j'idolâtre, mais il lui déclara la guerre ; et, quand il a été vaincu par mon amant, il a trouvé le secret de le changer en bœuf: a-t-on jamais vu une malice plus effroyable? Si mon père n'était pas mon père, je ne sais pas ce que je lui ferais.

— Ce n'est pas votre père qui lui a joué ce cruel tour, dit le sage Mambrès : c'est un Palestin, un de nos anciens ennemis, un habitant d'un petit pays compris dans la foule des Etats que votre auguste amant a domptés pour lespolicer. Ces métamorphoses ne doivent point vous surprendre; vous savez que j'en fesais autrefois de plus belles ; rien n'était plus commun alors

que ces changemens qui étonnent aujourd'hui les sages. L'histoire véritable que nous avons lue ensemble nous a enseigné que Lycaon, roi d'Arcadie, fut changé en loup; la belle Calisto, sa fille, fut changée en ourse; lo, fille d'Inachus, notre vénérable Isis, en vache ; Daphné en laurier, Syrinx en flûte; la belle Edith, femme de Loih, le meilleur, le plus tendre père qu'on ait jamais vu, n'est-elle pas devenue, dans notre voisinage, une grande statue de sel très-belle et très-piquante, qui a conservé toutes les marques de son sexe et qui a régulièrement ses ordinaires * chaque mois , comme l'attestent les grands hommes qui l'ont vue? J'ai été témoin de ce changement dans ma jeunesse; j'ai \'u cinq puissantes villes, dans le séjour du monde le plus sec et le plus aride, transformées tout à coup en un beau lac; on ne marchait, dans mon jeune temps, que sur des métamorphoses.

« Enfin Madame, si les exemples peuvent adoucir votre peine , souvenez-vous que Vénus

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