‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 143 sur 553 · A LA COMTESSE DE GOXTRCKUIL · texte numérisé non relu

A LA COMTESSE DE GOXTRCKUIL

tranquillité. Les maux de la liberté sont bien vrais; et s'ils peuvent procurer un bien, c'est pour les générations suivantes. Vive la Turquie ! Quoique l'Empereur la frotte, ils ont au moins quelques endroits pacifiques parmi leurs provinces, et la guerre n'y est pas partout.

Le Roy est toujours à Paris. Il avoit pensé d'aller à la chasse. On lui a remontré que cétoit vouloir bientôt quitter Paris. Chez l'étranger, ce séjour est regardé comme une prison pour lui.

Adieu, ma chère amie, viendrez-vous ici nous voir.

2o. — Du même à la comtesse de Gontrœuil, sa sœur, à Louvain.

[Ibid., p. 89.)

Paris, 18 octobre 1789.

Je me réjouis sincèrement avec vous, ma chère amie, des nouvelles que vous m'annoncez. La seconde me fait encore plus de plaisir. On a bien fait de disperser la nuée avant qu'elle puisse lancer des exhalaisons, et la douceur qu'on y a dû mettre étoit de tous les événemens le plus heureux à mes yeux^.

Nous sommes ici sans lois et même sans Pvoy; car on ne peut regarder comme chef d'un royaume un premier sujet qui est prisonnier, ou autant vaut, dans la capitale. Le duc d'Orléans est violemment soupçonné d'être auteur des troubles et surtout de la dernière révolution. Il est parti, le 14, au matin, sous prétexte d'être chargé d'une mission étrangère. Les papiers publics disent et on croit que Monsieur le duc d'Orléans est appelé au stathoudérat des Pays-Bas autrichiens par les habitans de ce pays qui veulent secouer le joug de la maison d'Autriche-. Tant y a, que l'on assure que nous ne sommes pas à la fin des troubles, qu'il doit en survenir de nouveaux et de nouvelles révolutions...

1. Allusion à la répression des troubles des Pays-Bas par r.\ulriclie.

2. Sur la mission du duc d'Orléans en Angleterre, cf. plus liaut, p. 27. 11 semble Lieu que, comme le dit M. Sorel (on. cî7.. t . 11, p. 50), on ait cherché à intéresser l'ambition du duc d'Orléans à la réiolution de Belgique. « Si les provinces belgiques doivent changer de maître, disaient les instructions données au prince, le Roi aimera de préférence qu'elles aient un souverain particulier. 11 est possible, a.joutait-on. que le résultat tourne à l'avantage personnel de M. le duc d'Orléans ». [Mémoire pour servir d'inst)~uctio}} à •S. A. R. M^r le duc d'Orléans allant à Londres de la pari du Bot, 13 octobre 1789, cité par Sorel, op. cit., t. Il, p. 56.)

Donnez-moi des nouvelles de tous vos maux en ique. Adieu, ma chère, je vous embrasse de tout mon cœur.

21 octobre.

Nous étions ici assez tranquilles depuis quelques jours. Mais le manquement de farine et de pain cause aujourd'hui de nouvelles émeutes. On a pris des boulangers qu'on a menés à la Ville. On vient de couper la tête à l'un d'eux sans forme de procès et on l'a promenée^. Je vous assure que tous nos momens sont pris par des alarmes qui se renouvellent toujours. Quand verrons-nous Ihcureuse tranquillité redevenir notre souveraine?..

2G. — Du même au comte J.-B. de Pestre, son frère, à Bruxelles.

(Ibid., p. 93-93.)

Paris, 21 octobre l'89.

... Le manquement de pain s'étant fait sentir fortement, il y a encore du bruit, et vous êtes bien heureux d'être à Bruxelles. Je vous conseille de n'en sortir que pour de très fortes raisons. On passe ici sa vie dans de cruelles ag-itations ; et, par-dessus le marché, on ne laisse plus sortir personne de France sans passeports ni avec passeports. Lorsque les voitures arrivent à Cambrai ou Valenciennes, on les fait rebrousser chemin, en disant qu'il ne faut pas sortir de France ; ainsi les passeports ne servent plus de rien. A ceux qui insistent très fort, on envoie un exprès à Paris pour y taire contirmer l'ordre de la Ville, et pendant tout ce temps jusqu'au retour de l'exprès on les tient prisonniers. Vous conviendrez que tout cela n'est pas agréable. Au reste, on y laisse entrer sans difficulté.

1. Le boulanger François avait été pondu, puis décapité le 21 octobre par François Bliii. porteur de sacs sur le port au blé, Joseph Advoncl, doreur sur métaux, et Michel Adrien gagne-donier {S. Lacroix, op. cit., t. Il, p. 37.5.)

Il Une femme a traîné ce boulan;rcr hors de la salle de la Commune, l'a mené à la lanterne, lui a elle-même passé la corde au cou, et unlionimc monté sur le fer l'a hissé. Puis on lui a froidement coupé la Icte, qu'on a lavée, ])cignéc ; on l'a placée au bout d'une pique, ou l'a couverte d'un bonnet de colon, ou a allavlié sa voste sous le col. et on l'a dans eel état promenée dans tout Paris. Le iieuple voidoit même entrer aux Tuileries pour l'aLi-e voir cette Icte au Roi. Ueureusemeut qu'on a ou le moment do tourner le ponl et d'empêcher de pénétrer. 11 est arrivé au comte Auguste de la Marck un événcuient alïreux. Il alloit tians sou carrosse à l'.Vssemblée. U a été reiioontré par ceux cjui portoient celle tête ; ils la lui ont préseutée par la portière, et lui out demandé de l'argent pour ceu» qui l'avoicnt coupée. U leur a donné un louis, et ils l'ont laissé continuer sa route ». (.tournai d'Adrien Duqucsitriij, t. 1, p. -loT-iCiS).

A M. J.-b. COGBLS 155

24 octobre.

... Nous sommes ici assez tranquilles depuis hier. Peut-èlre no le serons-nous plus demain; car on ne sait en vérité sur quoi compter, lorsque les tètes sont montées au point que la plus petite circonstance peut causer une émeute. Le Roy a été vivement peiné du dernier timiulte dont le boulanger a été victime innocente. Au reste, les Etats générau.x sont assemblés ici à l'Archevêché et doivent aujourd hui prononcer sur les possessions ecclésiastiques, qui, je pense, vont être déclarées appartenir à la nation. Le duc d'Orléans paroit être cou- ])able d'avoir suscité une partie des désordres. II transpire un écrit qui le compromet beaucoup. Au reste, comme tout s'écrit et s'imprime ici au moment même que les choses se passent, vous devez être peu surpris que vos amis ne vous en ('crivent pas...

Adieu...

Page 1