‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 190 sur 553 · Du même au même · texte numérisé non relu

Du même au même

[Ibid., a" 62.)

Paris, ce 12 août 1790.

J'ai reçu, mon cher Filsac, votre lettre sanr; date. Ne faites point le procès à mon silence. Mon cœur m'est témoin que je ne perds jamais de vue les miens, nos amis et les bons citoyens qui ont pu se défendre de l'espèce de délire qui désole, et qui

194 M. KATDEL A M. KILSAC

iinira par perdre le plus beau royaume de l'univers. Nos malheurs saccumulcnt, tous les jours uotre espoir diminue, et peut-être ne sommes-nous pas loin de voir éclater de nouveaux orag-es...

Hier matin, ^I. Cazalès s'est battu au pistolet avec Barnave. Le premier a été blessé à la tête. Le coup n'est pas dangereux, c|uoiqu'on crie sa mort dans les rues. Je l'ai vu hier et aujourd'hui ; il ne paroit pas affecté de sa blessure ; il cause, il rit, tout en maudissant le pistolet qui lui rata trois fois. Cette affaire a été la suite de quelques propos qu'ils eurent ensemble à la séance du mardi soir, à l'occasion du Comité des recherches de la ville de Paris. Barnave lui avoit répondu, en plaisantant sans doute : « Nous nous verrons demain ! » M. Cazalès lui répliqua : « A quelle heure ? » Barnave promit d'être rendu chez lui à o heures du matin. M. Cazalès lavoit attendu en vain jusques à 7 heures. Impatient de le voir arriver, il fut chez lui ; il le trouva au lit. Ils se rendirent au Bois de Boulogne. Barnave tira le premier. Le coup ne porta pas. Cazalès riposta; le pistolet lui rata trois fois. On tira ensuite à la lettre, pour savoir qui tireroit le premier. La lettre fut favorable à Barnave. 11 tira son second coup de pistolet, et c'est ce second coup qui a blessé au front, près de la tempe, Cazalès. Son chapeau a été percé en deux endroits.

Je vous embrasse.

LETTRES DE M "° CRESSONNIER DE BEAUPLAN AU BARON DU BLAISEL

(février — OCTOBRE 1790)

Notice. — La plaisanteiie ne perd jamais ses droits mènie en temps de révolution. — Hidiculos prétentions d'un cordonnier. — La sacro-sainte égalité. — Vive la liberté! f. ...' — Une visite noclui-ne clicz les sœurs de Saint-Thomas.

Je ne dis pas qu'il ne soit possible de découvrir qui était l'auteur de res quelques lettres. Mais ni d'assez longues recherches, ni le hasard n"ont pu me l'apprendre, et j'en suis réduit à cet aveu que j'ignore tout (le M'" Cressoiinier de Beauplan, tout sauf qu'elle était dame pensionnaire au.x Filles-Saint-Thomas, et qu'elle parait avoir été très intimement liée avec son correspondant Antoine-Joseph, baron du Blaisel.

Liaison tout à fait platonique, je me hâte de l'ajouter. M. du Blaisel, — sur lequel je suis mieu.x renseigné, et que nous retrouverons plus loin d'ailleurs, — avait en effet 75 ans en 1790 ! Né à la Neuville, près Stenay. ancien lieutenant général des armées du Koi. il avait été retraité après C4 ans de services... sur sa demande, désireu.x qu'il était, comme il l'explique," de mettre quelque intervalle entre sa vie si agitée et sa mort prochaine ». La Révolution, respectant d'abord ce vieillard, lui avait maintenu la pension de (J.OOÛ livres que lui avaient méritée ses longs services et ipii faisait toute sa fortune, puisque, en 1793 au moins, il ne possédait personnellement qu'une rente de 250 livres. Un motif dérisoire décida de son arrestation pendant la Terreur. Le 19 frimaire an H, il fut incarcéré pour n'avoir pas remis en temps utile ses insignes de dignitaire de l'ordre royal de Saint- Louis, dont il était grand-croix. Il resta en prison pendant neuf mois, car ce fut seulement le 6 thermidor an 11 que les correspondances découvertes chez lui, et tout particulièrement celles de « la femme Gressonnier-Bcauplan », « contenant un tissu dhorreurs contre la Nation ». furent jugées suffisantes à lui mériter la mort, qu'il subit le même jour.

1 . — De M""^ Cn'sso/inier de Beauplan au bai-on dit Blaisel.

(,.\rcli. nat., \V >ol, doss. 967, n" 110.)

[Paris, février 1790J.

Hé ! vive Dieu ! il faut nous réjouir, mon ciier baron. Et de quoi ? Je n'en sais rien. Mais c'est égal : Vive, vive la liberté !

196 M"'^ CRESSONNIER DE BEAUPLAN

Mon cordonnier, qui est un des plus notables de son quartier, me disoit tout à l'heure : « Hé bien ! Madame ; vous devez être contente? — Hé ! de quoi, mon cher Monsieur ? — Mais, Madame, tout va bien, et le Roy vient de se déclarer chef de la Révolution. — Cela est au mieux, si vous le voulez ; mais pour que je puisse rire, il faut que je voie le commerce reprendre vigueur, que le numéraire reparoisse, que l'on me paye mes rentes, et alors je crierai comme une enragée : Vive, vive la Nation, f. .. la Loi, le Roy et toute la famille royale ! — Mais, Madame, il faut illuminer et se réjouir, tout va très bien. — 11 est vrai que l'on supprime tous les parlemens, le Cliâtelet, la chambre des Comptes, la cour des Monnoies, la cour des Aides, le tribunal des maréchaux de France, que l'on ruine les pauvres diables de procureurs qui ont acheté fort cher leur études, les conseillers, etc.. et que voilà bien des familles réduites à l'aumône. Mais tout cela, dites-vous, est une foutaise, et rien n'est comparable à ce que le Roy se soit déclaré le premier bourgeois du royaume ! J'en suis très aise, moi qui n'ai pas l'honneur d'être femme de qualité. Cela nous rapproche, et si mon hls étoit un joli garçon, il pourroit prétendre à la main de madame Royale. — Et pourquoi non, me répondit mon cordonnier, j'espère bien que mon fils sera un jour ce qu'est aujourd'hui un maréchal de P>ance. Ne suis-je pas major de mon bataillon ? » Dans ce moment-là, je m'aperçus que monsieur le major venoit de me faire une paire de souliers qui me vont très bien. Et j'ai supplié monsieur le major de me faire toujours chaussure à mon pied, en l'assurant que chausser une jolie femme et monter à la parade éloit très compatible.

Voilà, mon cher baron, la folie qui fait tourner toutes les têtes de ces braves gens ! Cela est risible. Enfin en dépit de tout, il faut être gaie, se réjouir et crier à s'enrouer: Vive, vive la Nation, la Loi, le Roy, je le jure ; et puis vous embrasser de tout cœur, ce qui est infiniment plus agréable...

Ce samedi matin.

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