De la même au même
(Ibid.)
A Aix en Savoie, le 30 juin 1791.
Je comptois vous écrire le dernier courrier, mon aimable ami, mais je n'en ai pas eu le courage. Celui de France nous avoit manqué. Nous avons su que toute communication entre elle et la Savoie étoit interrompue. Puis, on nous a dit que le Roy étoit parti, ensuite qu'il avoit été arrêté. Nous avons été plusieurs jours dans cette cruelle incertitude de ne pas savoir ce qui étoit arrivé et ce que nous devions croire. Je ne me suis pas du tout trouvée heureuse, mon ami, d'être loin de ma patrie, je vous assure. C'étoit un cruel tourment pour moi d'avoir à craindre pour tous les objets de mon attachement. Enfin, nous avons eu hier des nouvelles de France, beaucoup de détails de Paris. On ne conçoit pas comment une fuite si bien concertée aboutit à perdre du temps en route et à se faire ramener à Paris ^ Quel bonheur qu'on ait pu contenir le peuple dans ce moment de crise ! Me voilà ti-anquille sur ce qui s'est passé à Paris, à Saint-Quentin, et à Valenciennes. J'espère qu'il ne vous sera rien arrivé de fâcheux à Maubeuge, mon ami, et que vous m'en assurerez bientôt vous-même. On a tant de besoin d'avoir dans ce moment-ci des nouvelles de tout ce qui nous est cher, et on est si malheureux d'en être éloigné !
1. Allusion il la fuite tic Varennes (Voir plus loin, p. 2','1 et suivantes.)
A M. DE C.IVRV 227
Je ne puis vous rendre tout ce que j'ai souffert depuis samedi, et hier, en recevant tous ces détails !...
Les objets qui m'entourent ne m'égaient pas. Aix est un petit trou affreux, un amas de masures. On ne voit pas clair dans les maisons, on est entouré de montagnes. Les environs sont cependant assez agréables ; il y a de jolies promenades. La société est nulle pour nous. Il y a beaucoup d'émigrans, mais ils restent entre eux et ne voient personne...
J'ai été beaucoup plus fatiguée en arrivant ici qu à Lyon. La route est affreuse par le passage des montagnes. Elles sont vraiment effrayantes. Celles que j'avois vues en Bourgogne et en Allemagne ne sont que des enfans auprès de celles-ci. On nous avoit bien traités au Pont-de-Beauvoisin ^ ; nous y sommes passés bien à propos. Nous y restions quelques jours plus tard...
Adieu, mon ami, je vous répète combien vous m'êtes cher, non point pour vous le persuader, mais parce que cela me fait plaisir.