‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 247 sur 553 · M. DU BOIS-DES-COURS · texte numérisé non relu

M. DU BOIS-DES-COURS

Je passai Bonnétable sans événemens. A Savigné, on nous demanda si nous étions du Tiers-Etat. La femme de chambre de ma femme répondit légèrement que nous n'en étions pas. Sur-le-champ, nous fûmes entourés de peuple, et lorsque nous descendîmes à l'auberge où étoit arrivée dans la nuit la catastrophe de M. de Montesson, nous eûmes plus de quatre cents personnes autour de nous. Nous montâmes dans l'auberg-e, et, pendant trois quarts d'heure q-ue nous y restâmes, nous entendîmes contre nous les propos les plus séditieux et, entre autres, qu'il falloit en faire autant à notre voiture qu'à celle de ces messieurs. On montoit dessus, on la traînoit, et enlin nous ne dûmes son salut qu'à quelqu'un qui me nomma et qui parla de moi avantag-eusement.

Nous partîmes enfin et nous arrivâmes au Mans que nous trouvâmes dans la plus grande fermentation. Le peuple s'étoit ameuté contre le lieutenant de maréchaussée qu'il vouloit tuer, et pour lors faisoit sortir les prisonniers. Je trouvai tout le monde qui alloit se faire inscrire pour former une milice citoyenne. Je fus me faire inscrire à l'Hôtel de ville, avant d'entrer chez mon père.. Le lendemain, je fus à l'Assemblée de la noblesse, où je donnai le projet des nouveaux pouvoirs à donner à nos députés, ([ui fut unanimement adopté. Je t'en envoie un exemplaire. Le peuple se contenta, ce jour-là, de menace contre nous, et nous fûmes assez tranquilles dans notre Assemblée.

Quelques jours a{)rès, mon tour vint de monter la garde comme fusilier, et je la montai. A la descente de ma garde, en entrant à l'Ilôtel de ville, je trouvai ces messieurs occupés de l'avis qu'on leur avoit fait passer que 6.000 bandits ravageoient La Ferté. M. de Clermont, inspecteur \ me chargea de mettre les fusils de la milice en état, de faire les approvisionnemens de poudre et de balles, et de tirer parti des boîtes de la ville, au nombre de treize. Jexécutai ces différens ordres de mon mieux et passai cette seconde nuit. Le lendemain, je représentai à l'Hôtel de ville que j'avois chez moi des canons et mortiers dont les bandits pourroient s'emparer et qui tourneroient contre nous. On convint de les envoyer chercher. Ils arrivèrent dans une charretée de foin. Mes paysans, qui les avoient pris le jour de l'alerte, trouvèrent très mauvais de ce ([uc je les leur ôtois. Ils furent arrêtés à lîonnétable et à Savigné, et rendus avec beaucouj) de peine. Le peuple au Mans les

1. Charles-Georges, comlc de ClermoiitOallei'aiide, inspccleur des dragons.

A M. DE h\ MARTELIERE 2b5

vit arriver avec beaucoup de peine, disant que c'étoit contre eux que Ion vouloit s'en servir, de sorte que cet acte de prudence me valut l'indignation de mon canton et la haine du peuple du ^lans.

Je m'occupai tout de suite à former une compagnie d'artillerie, à laquelle la ville donna sa sanction. Elle est composée pour la plupart de vieux soldais de marine.

Mes paysans ont voulu mettre le feu chez moi, et je ne l'ai évite qu'en leur faisant savoir que j'avois formé une compagnie d'artillerie pour aller au secours des bourgs et des villes de la province qui seroient attaqués par les bandits ; et le peuple du ]Mans ne s'est apaisé qu'à force de soins et de précautions.

Lorsque j'ai vu le mauvais effet que faisoit dans le canton l'enlèvement de mes canons, et les avis multipliés qu'on vouloit mettre le feu chez moi, j'ai voulu y venir. Mais vu la fermentation qui régnoit au Mans pour le blé et les impôts et qui faisoit craindre à chaque instant une révolte, les chefs n'ont pas voulu me laisser partir, et il ma été impossible d'effectuer ce projet que d'hier. J'ai trouvé mes paysans revenus un peu, et je me propose de rester ici jusqu'à samedi, pour au moins leur faire voir que je ne crains pas les menaces. Sans cette circonstance qui nécessite que je reste ici, j'aurois eu le plaisir de t'aller voir. Je ne puis pas rester plus longtemps que samedi, M. de Clermont et M. de "N'alence, colonel de Chartres et commandant de la milice citoyenne*, mayant fait tlonner ma parole de me trouver dimanche au Mans. Je lus encore obligé de passer la troisième nuit dans le Conseil pour aviser aux moyens d'empêcher les assassins de MM. Cureau et de Montesson d'apporter leur tète au marché^. Comme commandant d'artillerie, je suis de tous les conseils et comités, et je jouis dans la ville de l'honnêteté de ma conduite. Dans ce brouhaha, je ne sais comment je m'arrangerai avec Gaudecheau. Dieu seul en est instruit.

Adieu, mon cher La ^lartelière. je suis et je serai pour la vie, ton ami et camarade.

Du BOIS-DES-COURS.

1. Cynis-Marie-AlexaiiJre de Timlirune, coiiUe de Valence (1737-18^2), colone du régiment de Cliarlres-dragons.

2. MM. Cureau et de llontessou furent assassinés à Ballon le 23 juillet 178'J.

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