Sérv, canton de N'oviou-Porcien, Ardennes
maman, lui écrivait son fils en 1788, ... ce n'est ni Dieu, ni votre raison, comme vous dites, qui vous ont inspiré de prétendre... que je captive votre cœur et que je maîtrise votre volonté... Ce sont les subornations, les insinuations, les intrigues et les faussetés de ceux qui dévoient en profiter. Votre foiblesse et votre exaltation d'imagination ont fait le reste, car vous savez que votre foiblesse cède à tout et qu"il n'y a pas alors moyen de vous ramener à un jugement froid et calculé. »
La lettre suivante, adressée à son fils par M™" de Romance un an après ces reproches respectueu.x, en confirment le bien fonde. Je cite cette lettre non seulement à cause de l'intérêt particulier qu'elle offre pour la biographie de Mesmon. mais à raison aussi de sa valeur documentaire sur l'esprit du temps.
« Monsieur de Givonne, mon cher fils, avec un amy me sont arrivés mardy pour dîner. Après presque un mois de séjour [à Paris], ils m'ont fait des détails affligeans de tout ce qui se passe à la Cour, à la Ville, et dans les provinces, dont Dieu doit être bien irrité. L'oubly de la religion cause tous nos malheurs et peut estre la ruine de ce royaume ; où les hommes sont sans frein, tous les diables dans le monde plus que jamais y font la loi. y communiquent leur orgueil qui les a perdus, rompent toute
union, font la division ])artout
« Hier, mon cher fils, j'ay receu le récit que vous avez eu l'attention de m'écrire des événemens du 6° [octobre], cinq lettres à la fois des 6» et 7», qui m'ont saisie d'effroy, de crainte des suites, d'attendrissement pour notre trop bon Roy. Dieu dans sa miséricorde veuille le soutenir, l'éclairer, le guider, protéger son royaume !...
« M. Hamot m'a fait un récit de l'arrivée du Roy, conduit à la ville et aux Thuilieries avec acclamations de « Vive la Nation ! Bravo pour le Roy, la Reine boulangère 1 », ayant du pain en abondance, en ayant manqué la veille. [Gela] fait penser une intrigue que Dieu seul connoît et fera, s'il lui plaît, apprendre. Luy seul peut remédier à tous nos maux. Réveillons notre foy, en ne mettant qu'en luy toutes nos espérances !
« Je lui rends grâce de m'avoir inspiré de venir icy. Je m'y porte bien dans ma retraite. Mes plaisirs sont le repos. J'ay celui du corps... Je suis plus trantiuille seule qu'avec le monde actuel bien éloigné des mœurs et de la conduite de mes jeunes années et de tous les principes de mon éducation. J'ai peine à trouver des gens raisonnables qui me portent en bons exemples ii bien employer le temps que Dieu a la bonté de me donner pour l'expiation de mes fautes... La vie n'est qu'un songe: la pensée de l'éternité doit animer notre courage. Aimer Dieu, son prochain donne la vraye joie, la paix durable.
« Excusez, mon fils, l'effusion de mon cœur ! »
En dépit de ces touchantes objurgations, le marquis de Mesmon. faut-il le dire, n'était point entièrement disposé alors à partager l'instinctive répulsion qu'inspirait à sa mère le nouvel état de choses ! Au contraire, il se plaisait à espérer qu'un gouvernement « régénéré » lui rendrait enfin justice, et c'est pourquoi, à la fin de 1789, il se trouvait à Paris. Ge qu'il souhaitait, c'était obtenir la réhabilitation que lui avait refusée l'ancien régime qui s'écroulait, sa réintégration dans l'armée avec son grade et la croix de Saint-Louis. Il ne paraît pas qu'il ait alors rien obtenu, puisqu'on 1791 il revenait pour le même motif dans la capitale. Il y fut plus heureux. En effet, le Gomité militaiie, i)ar décision du 22 mai. lui rendit l'activité et lui accorda la croix de 8aint-Louis. Mais à ce moment, en dépit de ce qu'il a souffert, le royaliste qu'il est resté au fond se réveille
chez Mesmon. A peine vient-il d'obtenir satisfaction, que paraît le manifeste du Roi, lors de la fuite de Varennes. Aussitôt, —acte obscur et admirable ! — il renonce « au jugement du comité et n'en veut faire aucun usage, » pour ne point faillir à son loyalisme.
11 ne lui reste plus désormais que son foyer, un foyer réchauffé par le feu d'un amour tardif, mais très vif. amour fait, malgré l'âge, de tendre affection, d'exquise intimité, de puérilités charmantes. Comment en donner mieux l'impression qu'en citant cette lettre de sa femme d'une si touchante naïveté.
« Tes affaires, mon cher ami, écrivait à son mari M°"' de Mesmon, tes affaires sont bien longues à finir, car tu m'avois mandé que ça seroit pour le 10 que tu reviendrois. Nous y touchons, car c'est mardy prochain. J'attends la nouvelle de la décision de ton atïaire avec grande impatience. J'ai encore bien peur que tu n'aies du retard, car en vérité je péris d'ennui et de peur de te savoir à Paris, vu tous les propos qu'on entend. J'espère que ton retour sera pour la fin de la semaine prochaine ou le commencement de l'autre. Je te remercie bien, mon cher ami, de la complaisance que tu as de faire aussi bien toutes mes commissions et du joli chapeau que tu me mandes que tu m'as acheté. En vérité, tu es un homme charmant. Tu ne me parles pas du domestique. Tu n'en as donc pas encore trouvé un. La petite Saint-.Amand m'a écrit pour me faire part de son mariage. Je lui ai répondu sans cérémonie, et pour maman, elle ne lui a pas écrit ; elle m'a chargé de leur en faire part. Il faudroit, mon cher ami. quand tu passeras à Reims, voir M. Barbier pour du vin, carie nôtre commence à diminuer. Tu diras peut-être que j'ai bien bu, mais sais-tu bien qu'il y a longtemps que nous l'avons. Ta fille se porte à merveille ; elle commence à jargonner ; elle est très gaie. Tu la trouveras en jaquette; elle est charmante, comme cela; elle a l'air très raisonnable, comme cela.
« Adieu, mon cher ami, porte-toi et reviens bien vite et croye-moi pour la vie,
« Ta petite femme qui t'aime à la folie.
« l.e Û de mai ».
Eh! bien, ce bonheur paisible que pouvait se promettre Mesmon, un sort jaloux allait le lui ravir. Peu de temps après son retour « le service du Roy etl'honneurde son ordre» le décident à émigrer. Précipitamment il emmène à Bruxelles sa femme et son enfant. Et là l'attendait la plu.s amère déception, le plus cruel affront. A peine arrivé, il écrit à son frère, à son beau-frère La Chapelle de le faire admettre dans l'armée des émigrés. Dernier coup, la réponse arrive nette, âpre, impitoyable : on ne peut recevoir dans les rangs des défenseurs du Roi un homme dont la réputation n'est pas lavée d'un opprobre, trop ancien pour qu'il soit possible d'y revenir, trop éclatant pour qu'il soit possible de l'oublier !
Que devint Mesmon après cela ■? Je ne sais, et peut-être vaut-il mieux l'ignorer. Tout ce que je puis dire, c'est qu'en l'an III. la marquise de Romance léguait 3.000 francs de capital et 3.000 francs de rente viagère à la fille de Germain-Hyacinthe de Romance, « laquelle, dit le testament, se trouve présentement sans aucune espèce de ressource et prête à périr de misère ».
1. — Du marquis de Mesmon à sa femme, en son château de Mesmon près Rethel-Mazarin.
(Archives nationales, T 51.)
A Paris, 10 février 1791.
Nous sommes enfin arrivés, ma chère petite amie, à 8 heures du soir, après deux jours de martyre pour moi ; car tu connois la conversation et les détails de caractère de mon compagnon de voyage. Je me suis assez bien porté pendant la route, malgré la diète qu'on ne peut se dispenser de faire avec elle...
En arrivant à la barrière, elle a pensé se faire bien des affaires, en disant à son ordinaire des sottises aux commis, qui ne sont plus des commis ; c'est la Nation, le District, et je ne sais quoi. Le peuple s'ameutoit déjà et ne demandoit pas mieux que de faire émeute. Si je n'avois pas été là, elle auroit été infailliblement assommée et pillée. Elle défendoit surtout avec un grand courage cette boite qu'elle appelle modestement son carton ; ceux-ci vouloient d'autant mieux l'ouvrir, et la trouvoient bien pesante. Je l'ai enfin déterminée à donner sa clef et à lui faire ouvrir cette boîte, où elle cachoit trois sacs de douze cents livres, qu'elle nous a assurés être un sac de cent écus. Mais enfin pour abréger, ils s'étoient jetés sur ma petite voiture, où le ton suffisant de M. Dessouches lui a fait saisir ses bouteilles, et ils alloient lui faire un procès, qui n'auroit pas fini de temps et de frais. J'ai encore payé pour tout cela et accommodé cette affaire à un louis que jai payé et qu'il auroit bien mérité que je lui laissasse sur le corps. Enfin, après une visite depuis cinq heures jusqu'à huit, nous sommes passés..., épuisés de faim et de fatigue, car nous n'avions dans l'estomac qu'une tasse de chocolat prise le matin à 7 heures...
Pour les nouvelles, je ne puis rien t'en mander encore. Je vais m'occuper de mes affaires et je te manderai tout ce qu'il y aura.
Adieu, ma chère petite amie, je t'embrasse comme je t'aime.