‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 400 sur 553 · Du même au même · texte numérisé non relu

Du même au même

{Ibid.,W 67.)

Paris, le 26 février 1793.

J'ai recules quittances, Monsieur, que vous m'avez adressées par duplicata. J'espère qu'elles pourront passer, quoiqu'elles ne remplissent pas avec exactitude ce qu'on exige ici, quant au

1. Louis-Michel Le Pelletier de Saiut-Fargeau (1760-1793), président à mortier au parliv ment de Paris, député de la noblesse aux Etals, député à la Convention, assassiné le 20 janvier 1793 par Philippe-Nicolas-Marie de Paris (1763-1793) qui faisait partie de la Garde constitutionnelle de Louis XVI.

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détail des différentes impositions. C'est une des merveilles de notre fiscalité actuelle de compliquer si étrangement les choses qu'au-dessus dune somme peu importante et pour laquelle on exige peu ou point de formalités, il est presque impossible de recevoir ses rentes, remboursemcns et pensions ou traitemens.

Je vous envoie ci-joint un reçu de 30 livres pour valeur de la quittance de Riffaut que vous m'avez fait passer. Si l'état de sa femme mettoit réellement ce malheureux hors d'état de subsister et qu'il eût désir d'être remboursé du capital de cette rente, il seroit juste de la lui rembourser et je m'y prèterois sans difficulté.

Informez-vous de nos drapiers s'ils auroient des pièces de drap à vendre. Je pourrois les faire venir ici et les leur faire payer au comptant en livrant et cela par mes mains. On prendroit éo-alement draps ou ratines satinées ; rien de fin ni de beau, mais de l'épais à 4/4 à 5/4 de large. Je crois que dans la première largeur je leur en aurois de 15 1. à 15 1. 10 s., et de la deuxième de 19 à 20 1. S'ils avoient des marchandises faites, qu'ils vous remettent de petits échantillons, avec petite note du prix attachée, et vous me ferez passer le tout sans retard. C'est un flot dont je serai bien aise de les faire profiter, s'ils jugent la chose avantageuse.

Je ne m'étonne pas qu'après une humidité aussi constante que celle que nous avons depuis six à huit mois, il soit difficile de labourer. Cela est pourtantbien essentiel. Il faudroitmourirtous si nous n'avions pas de grains à la récolle prochaine. On a tant annoncé ici que les approvisionnemens manqueroient en mars, qu'ils manquent en effet ou sont supposés manquer. Hier, le train a commencé chez les boulangers et il continue aujourd'hui. La municipalité, pour ne pas être accusée de peu de soin, répand que c'est la faute des accapareurs et désigne les anciens nobles, les aisés, les banquiers, agioteurs et enfin les boutiquiers et marchands comme accapareurs. Je ne conçois pas comment on peut jeter des semences de troubles aussi dangereuses dans la multitude, qui dans son effroi croit tout. J'aime à croire que cette disette annoncée n'a pas plus de consistance réelle que celle faite au commencement de la Révolution. Il paroît qu'il y a entre l'assemblée de la Convention et la Commune de Paris une grande division . Nous autres habitans sommes dans le cas d'être froissés entre les chocs des deux partis, et je suis bien peiné d'être contraint, pour la suite de mes affaires, à rester dans cette ville malheureuse. Peut-être

cette cherté n'est-ellc faite que pour forcer à s'engager tous ceux qui manquent d'ouvrage et de pain. Si, ce que je ne crois pas, le manque de grains étoit véritable, l'effroi, la sédition et les malheurs de la disette gagneroient bientôt le reste du royaume ; dans le cas où mon pauvre Château-Renard seroit dans le cas d'éprouver du besoin, combien mon cœur souffriroit de ne pas pouvoir faire le bien que dans d'autres temps j'aurois pu y répandre!...

Adieu, Monsieur.

P. S. — Si la cherté étoit trop forte chez vous, songez que je ne veux pas que mes gardes et métayers ou vignerons, enfin tous ceux qui me sont ou doivent m'être attachés, manquent de pain faute d'argent. Je vous autorise dans les crises de besoin à prêter du blé, quitte à risquer de le perdre, à mes serviteurs anciens ou nouveaux, sans égard à leur mérite, mais eu égard à leur faim et à leur manque d'argent. Vous sentez qu'il faut faire cela avec prudence et discrétion. Je n'ai point la vanité pour but et je suis revenu de croire à la reconnaisance. Mon désir est d'empêcher de mourir quelqu'un de faim, si je puis, et de faire encore un peu de bien, si Dieu me le permet.

On enlève le pain des boulangers comme en 1789, et le peuple assiège à présent toutes les boutiques d'épiciers et chandeliers pour y prendre tout le sucre à 25 s., la chandelle à 10 s. et le savon à 15 s. Il y a tel épicier, hier, qui a perdu 50.000 livres. La Garde y vient pour empêcher qu'on ne se fasse du mal et surtout pour garantir le peuple. Il y a 200 canailles, presque toutes femmes, à chaque porte.

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