Du 7nême au même
[Jbid., n° 70.)
Paris, le 19 mars 1793.
J'ai reçu, Monsieur, l'extrait que vous m'avez adressé pour la paroisse de Château-Renard. Dès que les extraits des rôles des autres paroisses me seront parvenus, je serai en état de former ma demande en répétition sur l'imposition mobilière <jui m'a été mise à Paris. Sans le payement définitif de cet objet, on ne reçoit ici ni remboursement de capitaux, ni rentes sur l'Etat, et bien plus, on n'a pas la liberté de sortir de Paris, ne se délivrant de passeports que sur le vu des quittances d'impositions mobilières de Paris. On dit même que bientôt les certificats de résidence seront refusés à ceux qui n'auront point leur quittance à représenter...
Je voudrois bien ne pas faire tort à la fille de Riffaut. Voyez s'il y a moyen de ne pas le rembourser ; mais, pour cela, il faudroit que ses enfans le fissent subsister. Je ne puis vous dire combien cela m'afflige. On meurt de chagrin ici, Monsieur. Les entraves, les voleries, les vexations redoublées font que des gens, qui jouissoient de 40 et 50 mille livres de rente, ne peuvent trouver 3.000 livres à emprunter pour vivre, et vendent leurs meubles pour nourrir de vieux domestiques ou des parens âgés qu'ils seront bientôt forcés d'abandonner. Le peuple meurt de faim, et les mauvais sujets ne vivent que de dénonciations souvent faites sans rime, ni raison, mais qui n'en sont pas moins fatigantes pour ceux qui en sont l'objet. Nos maux sont au comble. S'ils doivent encore s'augmenter cet été, comme il y a lieu de le craindre, lieureux ceux qui sont morts ou qui meurent à présent! La main du ciel s'appesantit sur les coupables ; mais malheureusement ceux qui ne le sont pas autant partagent les malheurs publics. Ils ont au moins le repos dans leur conscience.
L'enrôlement s'est fait sans accident à Paris, et sans tirer. Des volontaires en nombre suffisant se sont présentés à un prix raisonnable : 150 1. d'engagement ont fait l'affaire. On dit que dans les campagnes, et surtout en Rrie, ils sont plus chers, et qu'un fils de fermier, un prêtre ou autre personne tombée et qui veut être remplacée a à donner de 8 à 1.200 livres. Votre lettre du 15 m'apprend que le recrutement a été orageux à
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Montarg-is, au point que M. Manuel y a presque été tué ^ On dit aussi qu'un ex-procureur d'ici, nommé Bourdon, député commissaire à Orléans, a reçu deux ou trois blessures peu dangereuses quoique de baïonnettes-. Toutes ces atrocités populaires sont autant de véritables assassinats très affligeans et inquiétans. Je croyois votre prieur-curé au-dessus de 40 ans et dès lors bors la loi du tirage, et j'ai de la peine à m'accoutumer à nos nouvelles manières et à voir un prêtre bonnète et vertueux traité avec aussi peu d'égards...
Probablement, vous n'avez aucun renseignement sur le nouveau locataire de ma maison de la Cliaussée ^ puisque vous ne me dites autre chose, sinon qu'il se nomme Brasseur et qu'il est de Paris. Si vous pouviez découvrir ou son état ou sa demeure ici, je viendrois peut-être à bout d'avoir quelques détails sur ce particulier. Il est bon de savoir à qui l'on a affaire, et surtout à présent que la délation est, sinon un objet d'honneur, au moins un objet de lucre et de profit. A propos de cela, je croirois prudent à toutes les personnes, entre lesquelles il y a eu correspondance de lettres même pour affaires, depuis trois ou quatre ans, d'en faire la revue et de jeter au feu ou mettre de côté d'une manière sûre tout ce qui n'est pas nécessaire et purement d'affaires. Dans ces temps de parti, tout est propre à favoriser les haines, et une phrase mal interprétée peut être dangereuse. Aussi me suis-je fait une loi de ne garder de lettres que celles d'affaires et purement d'affaires.
Les papiers d'hier sont effrayans pour l'intérieur. On a annoncé à l'Assemblée des rassemblemens considérables dans le Bas- Poitou et du côté de Nantes, une ville nommée Cholet incendiée*. Sommes-nous donc réservés à essuyer les horreurs d'une guerre civile ? On a proposé hier dans l'Assemblée la destruction de tous les châteaux qui auront une importance ou une
1. L'émeute de Monlargis eiil lieu le 14 mavs. Trois à quatre cents jeunes yens se trouvaient ce jour-là assembles « pour choisir 57 défenseurs de la patrie ». Ils envoyèrent sommer Manuel de se réunir à eux. Or, il avait plus de quarante ans, était borgne et comme tel exempt de tout service. 11 se présenta cependant devant la jeunesse de Montargis et voulut s'expliquer. On ne lui en laissa pas le temps. 11 fut roué de coups, et la municipalité ne put le retirer qu'en fort piteux état des mains des « furieux «. (Bûchez et Roux, t. XXV, p. 170-180.)
"1. Jean-Joseph-Léonard Bourdon de la Crosuière (1758-181G) avait été envoyé à Orléans, au mois de septembre 1792, en qualité de commissaire du Conseil exécutif pour la Ilaute- •jour. On sait le rôle odieux qu'il joua lors du massacre à Versailles des malheureux prisonniers d'Orléans. Elu député du Loiret à la Convenlion, il fut envoyé de nouveau à Orléans et faillit y être victime d'une tentative d'assassinat le 1.5 mars 1793.