De la même au même^ à la Fosse-Ingant
{Ibid., n" 26.)
Paris. 3 mars 1792.
Je suis fort aise, mon cher Limoëlan, que vous et vos enfans ayez pris le parti de quitter votre terre, puisqu'on ne vous y laissoit pas en paix. Il n'en est pas moins dur d'être banni de chez soi, et de ne pas être dans le cas de veiller à ses affaires dans un temps où on en a si grand besoin. Dieu voit tout cela ; il aura soin des siens. Je vous suis bien obligée de l'inquiétude que vous voulez bien prendre de moi. Quelquefois je mamuse à en prendre, mais je la chasse bien vite. Dieu m'a placée ici; je crois qu'il faut y rester. Je vois tant de monde qui en font autant et qui ont bien plus à perdre que moi, que cela m'encourage. J'ai de bonnes gens à mon service ; mais en cas d'événement je ne leur vois que des bras ; il faut de la tête! Tout le monde se dit que, sous peu, il y aura du mouvement à Paris; je le crains, parce que je l'entends répéter. Mais la raison dit que ce qui est ordinairement annoncé n'arrive pas. Ayant le temps de le prévoir, je suis noire ; mais cela ne m'empêche pas de me confier en la Providence. Elle a pris soin de moi depuis que je suis au monde; je m'y abandonne...
Je ne sais si vous vous rappelez avoir vu chez votre pauvre oncle un prêtre qu'on nommoit l'abbé Le Moyne. Alors, il étoit de la communauté de Saint-Sulpice ; depuis, il est devenu curé du Port-de-Marly ^. Il avoit acheté dans ce lieu une maison qu'il destinoit donner pour les écoles et pour une manufacture de dentelles qu'il avoit établie. Heureusement pour lui, la donation n'étoit pas faite. Lorsqu'il a refusé le serment, il s'y est retiré. Le jeudi gras, revenant de Saint-Germain, qui esta une lieue, et où il étoit obligé d'aller, s'il vouloit dire sa messe, il trouva
1. Ces vers sont aussi donnés par la Correspondance secrète, t. 11. p. 579. i. La Fosse-Ingant, commune de Saint-Coulomb (lUe-et-Vilaine). 3. Port-Marly (canton de Marly, Seiue-et-Oise).
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une espèce d'émeute dans son village. Il ne dit rien, mais, en passant, plusieurs dirent : « Il a peur ! » En leur ôtant son chapeau, il dit : « Je ne puis avoir peur ; j'ai fait du bien à tous, et du mal à personne ! » Rentré chez lui, le lendemain matin étant encore couché, quatre cavaliers de la maréchaussée entrent et lui présentent un ordre de se rendre chez le juge de paix à une demi-lieue de sa demeure. Il sort et trouve 30 ou 40 cavaliers, chasseurs de Lorraine, qui le conduisent au juge de paix qui ne trouve aucune charge et le renvoie. Le mardi gras, à 7 heures du soir, on tire trois coups de fusil de la rue dans sa chambre ; un va donner dans son lit. Il envoie avertir la municipalité ; on rapporte un procès-verbal ; on trouve 12 balles dans la chambre. Un prêtre ne suit pas cette affaire-là. On lui conseille de quitter le lieu. Il vient à Paris jeudi au soir. Hier, rentrant chez moi, je trouve une lettre pour lui. Je la lui envoie; c'est une assignation pour comparoître devant le juge de paix. Je lui conseille de se mettre dans un quartier où il ne soit pas connu. Je ne vous fais point le détail de ce qui concerne i\I. de Lessart; les papiers publics seront aussitôt rendus que ma lettre ; mais on l'accuse d'avoir composé la lettre de l'Empereur qui montre des dispositions pacifiques ^