LE MARQUIS DE ROME A M. DE SALABERRY
de vice-roy. Le roy de Prusse est celui qui pourroit s'y opposer le plus, dit-on ; alors le système politique de l'Europe va absolument changer.
Tout le tapage arrivé dans le ministère a été ourdi par M™^ de Staël ^ et M""^ de Condorcet-, qui menoient l'Assemblée nationale à leur volonté. La veille du décret de M. de Lessart, elles avoient soupe avec 12 députés, des meilleures poitrines. Chacun avoit son rôle à jouer, et a parfaitement réussi. Mais la trame a été découverte, et ^I. de Narbonne renvoyé^. Il vouloit être ministre des Affaires étrangères, et il remue encore ciel et terre pour y parvenir. Mais je ne crois pas que cela reprenne.
Voilà, mon ami, l'état des choses. Il est grandement question de faire rentrer les trois régimens de ligne créés à Paris des ci-devant g^ardes] f[ranç aises] dans la garde nationale, parce que l'Assemblée commence à la trop craindre et l'on veut chercher à l'affoiblir. J'ai l'opinion contraire et je pense qu'étant divisés ils seront moins à craindre. Les sections se sont assemblées hier pour cela. Rien n'est encore conclu. Le vrai est que l'on prend de grandes précautions pour assurer la tranquillité publique. L'on devoit donner hier ce fameux opéra d'Adrien ' ; mais on a craint le bruit, et il a été défendu de le jouer. Les amateurs crient que le droit de l'homme est blessé.
L'on s'égaie sur le jugement d'accusation prononcé par l'Assemblée contre M. de Lessart ; on le prétend inique, et deu.x députés que j'ai vus hier en gémissent et conviennent que jamais l'Assemblée ne se lavera de cette iniquité.
Tu prendras le temps de lire mon bavardage, si tu en as le loisir, ou bien tu me brûleras, tout comme tu voudras, mais j'ai voulu te donner une idée de notre position... Bonjour, je t'embrasse ; dis mille choses tendres et respectueuses pour moi à ta moitié.
1. Anne-Louise-Germaine Neckei-, liaronne de Staël {176fi-1817).
2. Marie-Louise-Sophic de Groucliy (1704-1822), femme de Jacques-Marie de C'aritat, marquis de Condorcet.
3. Louis-Jacr|ues-Amalric, comte île \arbonnc-Lara (i7o.ï 1813) avait {■{<!■ )iomni(5 en décembre 1791 minisire de la Guerre ^râce à la protcclion de jM"'° de St.iël. J'ai dit plus haut qu'il fut remplacé par M. de Grave, le !) mars 1792.
4. Adrien, opéra de Méliul avait été interdit parce que le char impérial devait être traîné par des chevaux blancs avant appartenu à la Reine (Wclschinger, le Théâtre de la /{évolution, 1880, in- 12. p. 99).