‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 458 sur 553 · Du même au même · texte numérisé non relu

Du même au même

(Jbid., n» 42.)

Paris, rue Vivienne, n» 13 ; 7 juin 1792.

... Tout ce que nous avons de nouveau ici, Monsieur, c'est qu'on nous jacobine de plus en plus, et que tout va de mal en pis. On ne sauroit prévoir quel sera le vrai résultat de tout ceci. Mais, en attendant, on serre le nœud de plus en plus et l'on nous étrangle.

Ne voilà-t-il pas que les Jacobins, qui sentent qu'ils n'auront jamais la garde nationale de Paris pour eux, que c'est une masse de force publique qui les croisera toujours, que c'est le seul corps sur lequel ils ne puissent pas compter, viennent, sous des prétextes frivoles et simulés, de faire décréter la levée et l'envoi de 20 à 25 mille hommes pour renouveler une fédération au Champ de Mars le 14 juillet. Chaque canton fournira 4 hommes et un cavalier avec le cheval ; puis on feroit camper ce corps dans la plaine de Saint-Denis. Ce seroit un corps tout jacobine et aux ordres secrets des factieux pour s'en faire un point d'appui contre la garde nationale, qu'on isoleroit sous différens prétextes.

Car on a subitement supprimé les gardes du Roy'. On en viendra à éloigner les Suisses et à envoyer aux frontières les trois régimens nouveaux de troupes de ligne formés des Gardes françoises qui sont ici. Toujours est-il vrai que ^tout Paris et la garde nationale voit ce projet de mauvais œil, qu'on en prévoit un renchérissement dans les denrées et que cette troupe d'invention jacobite coûtera fort cher à équiper de pied en cap : 15 ou 20 sous par jour de paie, 80 livres d'engagement, l'habillement, l'armement, les tentes, bagages, etc.. et l'étatmajor, et ils n'ont plus le sol. On a insinué qu'on prendroit pour cette troupe de nouvelle levée une partie de l'artillerie des bataillons de Paris. Mais, décret ou non décret, ils ne la céderont pas. Voilà ce qu'il y a de sûr. Ils n'ont pas envie de se laisser isoler, ni diminuer de force. D'autres prétendent que c'est pour préparer le projet d'enlever le Roy et de le mener dans les provinces méridionales. C'est le grand, le vrai projet des Jacobins. Mais la poire n'est pas encore mûre ; on la pré-

1. Par décret Hu 29 mai 1792, rAssemblte avait licencié la Garde du Roi {Archives parlementaires, t. XLIV. p. 303).

pare. Vous jugez bien qu'on compte sur les piques pour renforcer au besoin cette armée jacobite. Le temps nous instruira du reste. Mais toujours est-il vrai qu'il y a de grands projets dans le portefeuille de messieurs les grands faiseurs des jacobins, qui ne lâcheront jamais prise qu'à l'extrémité. Si les choses en venoient à un certain point de découragement sur la frontière^ il leur seroit très utile d'avoir et demmener le Roy dans les provinces méridionales. Voilà, dit-on, le projet. Ainsi jugez où nous en sommes et où nous en serons. Les journaux vous diront le reste.

Je suis bien parfaitement...

(Ibicl., n» 44.)

Paris, rue Vivienne, n° 13 ; 12 juin 1792.

... Rien de bien nouveau ici, Monsieur. On s'attend cependant qu'il pourra y avoir du trouble à Paris d'ici à quinze jours, à l'occasion de ces 20.000 hommes qu'on veut rassembler à Paris, dont chacun, selon le projet, auroit trois ou quatre suppléans. Il y a un coup monté là-dessous, enfin un coup de jacobin; c'est tout dire. La garde nationale de Paris ne voit pas cela d'un bon œil. On diroit que ces 20.000 hommes sont à lever. Point du tout ! C'est qu'on sait que la majeure partie est déjà ici dans Paris, le reste en route, sans savoir si le décret sera sanctionné ou non. On compte leRoy pour rien. On va de l'avant, on monte un grand coup. On a licencié la garde du Roy, comme une résistance; on fait partir les bataillons de chasseurs, les verts ; on va renvoyer les trois régimens de troupes de ligne ; on écartera les gardes suisses ; on isolera la garde nationale de Paris ; et puis vous verrez voyager le Roy vers les provinces méridionales et l'Assemblée suivre. Voilà ce qu'on entrevoit de ce projet inopiné d'une nouvelle armée sous ou dans Paris, tandis que la garde nationale suffit et ne se plaint pas du service. On a mis le ministre de la Guerre, le frère servant' des Jacobins, en avant pour présenter la leçon qu'on lui avoit faite, et nous y voilà. Le piège est tendu, l'apathie nous y fera donner.

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