‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 471 sur 553 · Jean-Pierre Bourcel, chevalier de Saint-Louis · texte numérisé non relu

Jean-Pierre Bourcel, chevalier de Saint-Louis

8. Jacrpies-Cliarlos Joly, canonnier du batailloi: des Filles-Dieu. Nommé, à la suite de sa belle conduilo, sous-lieutenant au 8U' régiment d'infanterie, à Bayonne, il refusa ce grade, alléguant ((u'il lui paraissait incompatible avec sa qualité de danseur.

9. > J'apprends rpie l'Iiomme licurenx, qui sentit battre, mais non palpiter sous sa main le cœur du bon Koy, du grand Koy, est M. [Jean-Michel] Gossé, négociant, grenadier du balaillon de Saintc-tJpportune. Sujet fortuné autant que lldèle, si jamais le cœur d'un de tes enfans i>ouvoit te faire craindre qu'il ne devint insensible ou coupable, presse-le de cette

dit au Roy : « Sire, nayez pas peur. — Moi, peur ! L'homme de bien qui a fait son devoir, ne connoit ni crainte, ni remords. » Ensuite Sa ^Majesté ajouta : « Doime-moi ta main », et la mettant sur son cœur : « Touche et vois s'il tremble ! » La vertueuse Madame Elisabeth, qui sétoit attachée à son habit, en disant : « Vous me massacrerez avant lui », en a été séparée dans ce mouvement; on l'a fait monter sur l'embrasure de la fenêtre à côté du Roy. MM. Gentil et Septeuil, errant çà et là au milieu des brigands, crioient : « Respectez votre Roy, qui a la bonté de venir au-devant de vous, pour vous entendre ! » Heureusement, ces cris tixoient l'attention des brigands vers le Roy; ils ont ralenti leur irruption vers la Reine, contre laquelle ils vomissoient mille horreurs, et dont ils demandoient la tète. Elle accouroitence moment par la chambre du Roy. ]\L Aubier l'aperçoit de la porte qu'il tenoit, essayant de la fermer. Il court vers Sa ^lajesté, en refermant la porte; il ose l'arrêter. Elle crioit : « Laissez-moi passer ; ma place est près du Roy ; je veux le joindre et périr, s'il le faut, en le défendant ! » Le courage de la Reine doublant ses forces, elle eût renversé M. Aubier, si M. de Rougeville, chevalier de Saint-Louis S n'eût joint sa résistance à la sienne et donné le temps de l'atteindre aux personnes de l'intérieur qui couroient à sa suite. ^L Aubier court en informer ^Madame Elisabeth, qui l'autorise à résister à la volonté de la Reine. Il faut, pour obtenir de la fdle des Césars qu'elle semble moins digne d'elle-même, que ce serviteur fidèle lui démontre l'impossibilité de traverser un groupe de 40U brigands, lui prouve que, si elle n'étoit pas massacrée, elle seroit étouffée sans y arriver, et que sa tentative seroit funeste au Roy, qui, entouré de quatre grenadiers, se précipiteroit au travers des piques pour arriver jusqu'à elle. — A ce mot, qui fut appuyé par M. de Chambonas, la Reine s'est laissée entraîner vers la chambre de M*'''' le Dauphin. Le sieur Sauge, valet de chambre, chevalier de Saint-Louis, avoit rallié dix grenadiers de la salle de de la Reine, qui, aidés de ^IM. deChoiseul-, d'Haussonville -^ et de Saint-Priest \ protègentsa retraite, tenant dans ses brasM^'^le Dauphin appuyé sur Mad.\me. Sa Majesté étoit entourée de

main qui toucha le sanctuaire de l"lionneur; elle sera un topii|UP sur ; Ion enfant sera guéri du malheur ou de n'aimer pas ou de ne mériter pUis d'être aimé 1 • (Xole de Itozoi .

1. AIexandre-Doniiriif|ue-Joseph Gonsse. chevalier de Rougeville (1761-1814). le céit-bi-e conspirateur royaliste iLecestre, Les tentatives d'évasion de Marie-Antoinette, daus la. Revue des questions historiques, t. X.V-KIX, 1886, p. .544 et suivantes).

2. Claude-.\ntoiue-Gabriel, comte de Clwiseul. Voir plus haut, p. 288.

3. Joseph-Louis-Bernard de Cléron, comte d'Haussonville (1739-1806).

4. Marie-Joseph Guignard de Saint-Priest, exécuté le 27 juin 1794.

516 m"'^ de nermont

]^{mes(jQ TourzeP, de Tarente-, de la Roclie-Aymon^ de Maillé % de la petite orpheline Ernestine. Reine supérieure encore à son rang par la grandeur de son courage, mais, en ce moment, mère effrayée des dangers de son fds, tour à tour elle le pressoit sur son sein, et serroit tendrement les mains des serviteurs qui venoientpar une autre porte la rassurer sur la situation du Roy ».

Pendant ce temps, M. le maréchal de Mouchy ^ parvenu à la banquette près du Roy, rachetoit à genoux la honte du Noailles rebelle, et voyoit son souverain forcé de laisser placer sur sa tète le bonnet rouge.

Quelques officiers municipaux, deux juges de paix fort zélés, quelques députés étoient parvenus près de la même banquette. Mais là étoient aussi et avant eux un groupe de brigands hurlant, dissertant sur le Veto, professant le régicide, parlant de jugement national à rendre sans désemparer, indiquant les têtes à faire tomber en vertu de ce jugement, ayant le sangfroid et le calme d'habiles tacticiens gouvernant les mouvemens de la multitude, ralliant les groupes de leurs complices autour d'un pavillon sur lequel étoient écrits ces mots : la SANCTION ou LA MORT, faisant filer vers les appartemens de la Reine les enfans perdus de leur armée. Ils traversent, en cherchant cette princesse infortunée, la chambre de parade du Roy, celle du Conseil, les galeries, les salles de la Reine ; ils hachent la porte de la salle du jeu qui conduit à la chambre de Ms"" le Dauphin ; ils demandent à grands cris la Reine.

M. Bligny, officier de la chambre, avoit remarqué sur une terrasse du jardin les braves grenadiers de la section de Saint- Thomas. Il avoit couru, par une fausse porte du côté des cuisines, les chercher. Ces grenadiers iidèles, étant accourus par la même issue, étoient parvenus à la salle du Conseil. Il étoit

1. Louise-Josépliine de Croy d'Havre, duchesse de Tourzel (1749-1832). {Mémoires de J/^e de Tourzel, publiés par le duc des Cars, 1893, in-S», l. Il, p. 133 et suivantes).

2. Louise de Cliàtillou, femme de Charles de la Trémoillo, prince de Tareute, morte en 1814 {Souvenirs du hi princesse de Tarenle, 1S97, in-8», p. 43 et suivantes).

3. Coletle-Maric-Paule-Hortense-Bcrnardine de Beauvillier. mariée en 1771 à Antoine- Charles-Guiilaunie, marquis de la Roche-Aymon, morte en 1830.

4. Madeleine-Angélique-Charlotle de Bréhan, mariée en 1769 à Charles-René, duc de Maillé, mort en 1791. Elle ne mourut qu'en 1819.

5. CI On m'assure en ce moment que M""^' de Du[ras] et de Ch[oiseul], craignant de ne pouvoir arriver jusqu'à la Reine, ont pris des habits de femmes du peuple, se sont jetées dans les rangs de ces furies, et sont p.irvcnuos à l'aide de ce déguisement jusqu'à la Souveraine, dont elles vouloient partager les dangers. 11 semble (|u'à chaque forfait de la nation, l'héro'isme de l'amour ait inspiré quelque trait expiatoire à ceux qui sont l'honneur du peuple françois » (Noie de liozoi).

6. Philippe, comte de Noailles, duc de Mouchy (I71.')-1794), maréchal de France. Cclu de ses fils auquel il est fait allusion plus bas est Louis-Marie, vicomte de Noailles (1736- 1804), maréchal de camp en 1791, et qui « avait donné dans la Révolution ».

lemps : la porte du Dauphin se brisoit ; celle de derrière du petit appartement de Madame était déjà brisée. Peut-être les scélérats avoient-ils su que, dans le premier instant, M. Hue, huissier de la chambre S avoit été y cacher M^'' le Dauphin. Le jeune de Tourzel-, digne de sa mère, et M. Aubier venoient d'apercevoir les brigands à piques se glissant dans le petit escalier dérobé, qui conduit à cette chambre et qui communique de l'intérieur du Roy à celui de sa famille. Deux braves grenadiers avoient accouru barrer le passage.

Alors, par le couloir qui conduit de la chambre du Dauphin à celle du Roy, on fait passer la Reine, le Dauphin, Madame et leurs dames dans la salle du Conseil ; on les place derrière le bureau, au milieu des braves grenadiers de la section de Saint- Thomas-', opposant avec quelques serviteurs leurs poitrines serrées aux brigands qu'ils laissoient défder de la porte de la chambre du Roy à la galerie.

Ils vomissoient, en passant, mille horreurs. M. de Wintinkoff (sic) '' est obligé de présenter à la Reine le bonnet rouge ; il le place un instant sur sa coiffure, puis sur la tête du Dauphin oii il demeure longtemps; la cocarde nationale mise sur sa poitrine n'avoit point satisfait les chefs de cette horde. Au nombre des trophées qui défilèrent devant le Roy dans la première salle, où les Merlin, les Isnard montés sur les épaules des gens à piques les haranguoient, trophées qui défdèrent ensuite par la chambre de parade et du Conseil sous les yeux de la Reine et du Dauphin, étoient des verges avec cette inscription : pouu Antoinette ; un tranchant de forme de la guillotine ; une potence très haute, mais mince, garnie de sa corde, avec une poupée de femme dans la main du porteur; au bout de la corde, des scies pour les scier en deux, disoit le porteur; un morceau de viande fraîche coupé en forme de cœur humain sur une planche '

1. François Hue (1737-1819) Cf. Les dernières années du règne et delà vie de Louis XVI ^ par François Hue, 1860, in-S", p. 270 et suivantes.

2. Charles-Louis- Yves du Bouchet de Sourches, deuxième marquis de Tourzel.

3. « Comment le corps qui doit être fier de compter de pareils hommes daus ses légions peut-il soull'rir qu'il soit accusé par l'Europe, à laquelle il répond des jours du Roi et de la lamille royale, d avoir été sinon complice, au moins spectateur tranquille des crimes des régicide»? Comment cette honte n'est-elle pas déjà expiée"? Comment la caverne jacobite, d'où partirent les ordres donnés aux brigands d'après d'horribles conciliabules, n'est-elle pas déjà murée? Comment la vertu est-elle toujours en discours et jamais en action? IS'eston brave qu'alors que l'on déserte? • ^-Vo/e de Rozoi).

4. Georges-Michel, baron de Vietinghoff, lieutenant général depuis 17'J1. commandant la 17° division de l'armée nationale. 11 était né en 1722, et vivait encore eu 1S02.

3. « Et le maire de Paris a osé parler de la dignité et de la sagesse du peuple dans celte journée; C^c .Marcel a ose dire au Roy que Sa Majesté avoit été respectée. Et cette assemblée du Manège qui a vu tranquillement défiler devant elle ce ramas d'horreurs, d imprécations Iracées en caractères de sang, de maximes régicides et d'emblèmes de tous les raffiuemeus

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...11 faut faire grâce à tout être sensible qui lira ce récit des propos exécrables que vomissoit la hyène qui portoit cet horrible emblème. La vile nation que celle qui produit de tels monstres !

La Reine est haranguée par les tigres femelles qui suivoient la potence. Elle leur répond avec bonté, avec dignité, qu'elle a toujours désiré leur bonheur, quelle les plaint de leur égarement, qu'elle ne veut point croire qu'ils aient le cœur coupable, quelle aime trop les François pour se livrer à une idée aussi affligeante. Ses regards plus que ses paroles sembloient aller chercher jusqu'au fond de ces masses chargées de crimes et de débauche s'il étoit encore quelque chose d'humain. A ces regards augustes, au sublime ascendant de ces yeux en qui la douleur d'une mère rendoit si touchante la majesté de la souveraine, un prodige s'opéra par degré; ces femmes si féroces connurent la pitié, j'ai presque dit la sensibilité. G'étoit l'étincelle électrique tirée de corps déjà putrides. Ces malheureuses Unirent par protester qu'elles verseroient leur sang pour la Reine, pour le Dauphin. Une des plus vieilles arrachoit sa coiffure, en se retirant, et laissoit exhaler l'accent du repentir, en regardant à plusieurs fois cette Reine auguste et son fils, et cette jeune princesse, sa fille, dont les beaux yeux sembloient vouloir faire souvenir à tant de malheureuses qu'à l'aspect des anges, les démons eux-mêmes semblent soupçonner quelque chose de la béatitude éternelle. Enfin les cris de Vive l.\ Reine, Vive le Dauphin, ces cris si chers semblèrent purifier l'atmosphère que tant d'horreurs venoit d'infecter. Cette vieille femme bravoit les reproches des tigres qui continuoient à défiler, et toujours répétant Vive l.\ Reine, étoit alors l'emblème du Temps, par qui la vérité triomphe.

Le brasseur Santerre' vint à son tour haranguer la Reine « Vous êtes dans l'erreur, dit-il à Sa Majesté ; c'est à moi à vous en tirer au nom du peuple ». Alors il divagua dans le sens des monstres qu'il conduisoit ; mais ses déclamations n'ont été que très peu entendues. Le regard majestueux de la fille

de la scélératesse et de la barbarie ! Tel Jourilan, avide de voir remplir la fameuse glacière, voyoit défiler devant lui ces victimes que l'on écrasoit à coups de barres de fer. Même sangfroid, môme exécration ! » (Note de llozoi).

1. «Ce misérable avoit été la veille et la surveille solliciter les villag^es voisins de Paris de venir se joindre à son année de régicides ; il exigeoit i|ue sur six il on vint (|uatre. Ce fut encore par ses conseils sans doute c(ue le lendemain il viut de Versailles de nouveaux motionnaires apporlerleur tribut au milieu de cette Assemblée, oii votent chaque jour les mêmes hommes dont Louis .XVI a ilit : « .Si ceux qui veulent renverser la moiiaivliie ont besoin d un crime de plus, ils peuvent le commettre. » Mais, sans doute, ils n'ospérenl pas que l'Europe le pardonne, ni aux scélérats qui l'auront commis, ni aux lâches qui l'auront permis ». {Note de Rozoi).

des Césars commença par l'embarrasser : sa réponse l'atterra : « Ce n'est pas d'après vous que je dois juger le peuple françois ! » Mot sublime, et tel que je ne sais que ceux dits dans le même jour par son auguste époux, qui puissent lui être comparés.

La Reine étoit debout sur le parquet, derrière le bureau ; mais son air de majesté, le ton de cette noble indignation qui mettoit dans ses yeux l'éclair du génie sembloient avoir élevé cette princesse sur un trône, d'où ses regards planoient sur ces viles créatures, qui n'avoient plus rien d'humain. Le feu céleste et terrible tout à la fois de ces mêmes regards électrisa les officiers de la Garde nationale qui entouroient la Reine : ils lancèrent à leur tour sur Santerre des regards où le mépris et la fureur sembloient annoncer la mort à ce nouveau Pride. La Reine s'en aperçoit et pressant de ses mains si belles, si dignes de porter le sceptre du monde, les mains de deux de ces braves officiers, elle commande de l'œil et du geste des ménagemens pour le chef de ses assassins. Elle veut que le charme d'un sentiment délicieux vienne rafraîchir de sa volupté pure des âmes brûlantes de colère et de douleur. Le respect, l'admiration, un pouvoir céleste pénètrent à la fois dans tous les cœurs ; il semble qu'un même cri va s'élancer ; on craint de troubler ce moment si doux et si grand à la fois. On retrouve le ciel au milieu de l'enfer. Le silence est l'éloquence de ce moment. Les larmes des deux officiers, inclinant leurs visages sur ces augustes mains qui les touclient, sont la seule réponse, et cette réponse suffit pour tous.

Santerre (ah! pourquoi faut-il placer ce nom après des détails si touchans !) se retire en disant qu'il répond des suites, qu'il est maître de sa troupe. Quelqu'un l'entend dire dans l'escalier : « C'est une affaire manquée ! » Le défilé dure encore deux heures. Quelles heures ! Le maire Pétion dit alors au peuple de se retirer avec la dignité et la sagesse qu'il avoit mise dans le reste de la journée.

Les cœurs vraiment sensibles, les royalistes fidèles, les véritables François enfin, ont besoin de trouver à la suite d'un pareil récit quelques-uns de ces détails que l'àme demande pour se reposer, comme une mère, après un douloureux enfantement, contemple avec une douce quiétude l'être qu'elle a craint de perdre et qui vivra pour lui rendre en délices tout ce qu'elle vient d'éprouver en douleurs.

Enfin Madame Elisabeth, voyant qu'il n'y avoit plus aucun danger pour le Roy, revient vers la Reine, revient... ; ce n est

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pas la peindre en ce moment. C'étoit un ange de paix porté sur des ailes et venant annoncer que l'objet sacré de tant d'alarmes étoit en sûreté. Peignez-vous la colombe annonçant à la famille de lliomme juste que les torrens, par qui la terre sembloit menacée d'une mort éternelle, étoient enfin écoulés. L'auguste sœur du Roy franchit tout ce qui se trouve sur son passage, s'élance dans les bras de la Reine ; le Dauphin se saisit de ses mains, y colle sa bouche ; qui pourroit dire lequel est le plus pur ou de l'objet qui donnoit le baiser, ou de celui qui le recevoit ? Madame alors, élendant ses bras autour de ce groupe attendri, semble une guirlande dont ^l'étreinte parsemoit de roses les mêmes lieux où quelques instants auparavant l'œil craignoit de ne voir que des cyprès.

Il manquoit un plaisir ineffable à tant de douceurs si bien senties, un plaisir, complément sacré de tous les autres, c'étoit la présence du héros de ce jour, de l'homme de bien, sans crainte, sans remords, de l'Aristide des Rois ! Il perce la foule qui étoit dans sa chambre de parade. Frère, époux, père, maître adorable, c'est dans les bras de sa sœur, de sa femme, de ses enfans, de ses bons serviteurs qu'il vient goûter toutes les jouissances à la fois, qu'il vient dépolluer tous ses sens, qu'il vient retrouver ses bons et sensibles François. Je dis ses, car ils sont bien à lui, comme il est bien à eux ; car ce ne sont pas des François tous ces milliers d'animaux féroces qui, n'ayant pu dévorer quelque proie, faisoient dire à leurs chefs : « C'est une affaire manquée ! »

Manquée! Non, tigres, non, elle ne l'est pas. Trop d'hommes, ingrats autant qu'injustes, ne connoissoient pas encore toute la grandeur de l'âme de Louis XVI. Peuples, rois de la terre, vous pouvez enfin le juger. Jamais creuset n'éprouva un métal plus pur ; il en est sorti sans altération, plus digne d'être le trésor commun de la grande famille, qui ne peut et ne veut plus être riche que de lui et par lui.

Que parlez-vous encore des outrages qui lui furent prodigués ? Le Fils de l'Eternel n'en a-t-il pas reçu de plus atroces encore? La Nature n'en avoit-elle pas, d'effroi, suspendu ses lois éternelles? En étoit-il moins le promis des nations, le Christ par qui tous les peuples dévoient faire un pacte avec la vertu. Eh bien ! le fils de Saint-Louis et de Henri IV fut outragé comme lui; mais la Nature, au lieu de suspendre ses lois, ne les a vu que triompher d'une manière plus étonnante : lois d'amour fraternel et filial ; lois de la tendresse maternelle ; lois de iidélité, de vénération de tant de serviteurs fidèles. Ce

bonnet rouge, même, ce signe qui jusqu'à ce jour annonçoit l'opprobre, l'ignominie, la rébellion, ce signe fut placé sur la tète du héros du 20 juin. Je l'arbore dès ce moment, et je sais déjà plusieurs centaines de royalistes qui, comme moi, prendront ce signe, devenu sacré depuis que mon Roy l'a porté. Deux devises y seront brodées : sur le front, Mon Roy Va purifié; en arrière, la devise de l'ordre anglois et pour la même raison, Honni soit qui tache y voit. Quand l'Homme- Dieu eut expiré sur la croix, elle devint le signe devant lequel toutes les nations fléchirent le genou. In hoc signo vinces, dit le Ciel à Constantin. Les rebelles le quitteront, ce signe purifié, depuis que Louis XYI et Marie-Antoinette et l'Enfant royal l'ont porté. Les factieux en pâliront; il n'est rien dans la nature, qui, ayant été pour eux, ne se tourne contre eux.

Dans toute la journée du samedi 23, des ouvriers de toute profession sont venus pour réparer les dégâts que tant de brigands avoient faits dans l'intérieur du Château. Le Roy les voit, s'informe du sujet qui les amène. « Non, non, dit Sa Majesté, laissez, laissez tout comme il est ; il faut que cela reste en cet état, pour attester le crime et déposer contre les criminels. » Ainsi la constance et l'héro'ïque tranquillité du Roy ont effacé toutes les horreurs de ce jour à jamais maudit par les générations à naître. Des milliers d'hommes ont été plutôt las de se souiller par tous les forfaits qui prouvent iaviHssement de l'espèce humaine, qu'un seul ne l'a été de déployer tous ces attributs de la vraie vertu, qui prouvent comment l'homme peut remplir, autant qu'il est en lui, l'intervalle qui se trouve entre le Créateur et tout être créé. A peine ces horribles scènes étoient Unies, que le Roi toujours plus touchant par sa noble fermeté s'occupa de tout ce qui pouvoit intéresser la chose publique. M. Menjaud, juge de paix S royaliste digne d'être cité même dans un morceau consacré pour l'histoire, vient faire le procès-verbal des traces que tant de monstres avoient laissées de leur passage. Les membres du département de Paris vinrent entourer le Roy et partager la joie pure que la conservation et le triomphe du héros, père, époux etroy répandoit sur tout ce qui lapprochoit. Du nombre de ces membres étoit un Vergennes-. Il avoit reçu un coup de pique de l'un de ces brigands. Sans doute, il étoit beau de s'exposer aux dangers, en courant défendre son Roi, mais

i . Jean Menjaud, juge de paiï de la section des Tuileries. 2. Charles Gravier de Vergennes (voir plus haut, p. 80, n. 4).

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comment un magistrat étoit-il sous un uniforme ?... Le courage du département, sa conduite, ses principes contre la déportation, ses preuves nouvelles de vigilance pour la sûreté publique, ont droit d'expier bien des fautes. Mais c'est autant de raisons de plus pour demander comment le Directoire n'a point déjà hautement dénoncé le mfiire de Paris ; comment il n'a pas exigé un décret qui mît en accusation ce chef des brigands ? 0 honte éternelle des Parisiens ! 0 lâche et trop infamante insouciance ! Ils se contentent de présenter une pétition que l'on va signer chez les officiers publics. Une pétition ! jNIais à qui donc adressée ? A cette même Assemblée, qui pendant trois heures a vu défder devant elle cette armée de scélérats portant des inscriptions, des emblèmes, des imprécations que l'Enfer même n'auroit pu répéter ou lire sans frissonner ; à cette même Assemblée qui paisiblement a joui de ce spectacle cher à ses yeux; qui savouroit d'avance tout l'effet qu'alloit produire l'ensemble de tant d'horreurs et d'infamies; à cette même Assemblée qui les avoit préparées (puisqu'il faut avoir le courage de le dire à l'Europe qui m'entend), oui préparées : 1° en supprimant la Garde du Roy ; 2° en soulevant la crapuleuse et révoltante discussion sur ce Comité autrichien, fantôme élevé entre le peuple et son Roy pour épouvanter l'un, pour rendre l'autre odieux ; 3° en donnant un décret d'immortalité à ces trois ministres jacobites, marqués par là du sceau d'une éternelle réprobation, et pour qui ce décret doit être un jour ce que l'empreinte d'un fer chaud est sur l'épaule dun galérien, quand il ne sera plus de triomphe pour les galériens ! Présenter une pétition à cette Assemblée, qui n'a pas donné un Décret d'urgence pour requérir en moins d'un quart d'heure toute la force publique ; pour donner des ordres à ce M. Wittinkoff, dont tout l'effort s'est borné à placer sur la tête de la Reine le bonnet rouge ; à ce M. Ramainvillers ^ qui laissa le Santerre et le Pétion diriger à leur gré tant de milliers de scélérats, qui ne donna pas une seule consigne faite pour sauver le monarque et qui souffrit tranquillement que l'on violât toutes celles que la première des lois, celle de la sûreté publicjuc, donne non pas même pour le souverain, mais pour le plus obscur des citoyens ! Présenter une pétition à cette Assemblée dans laquelle un Lasource -, ennemi-né

1. Le marquis de Kamaiiivilliors, commaiidaiU f,'(!'ucral de la Garde nationale, le 2Ù juin 1792, massacré en septembre 1792.

2. Marc-David Alba-Lasource, pasteur protestant (1763-1793), membre de la Législative.

d'un Roy catholique romain, osa hautement affirmer et garantir que rexécrable armée n'iroit point chez le Roy et qui n'a pas été déjà puni de cette imposture, l'une des plus atroces qu'un factieux ait jamais pu proférer dans un pareil moment, puisque, sur sa parole, c'étoit la mort, sous mille formes, plus horribles les unes que les autres, que l'on envoyoit à Louis XVI.

Je dois, avant de terminer ce récit, observer que les deux décrets infâmes de la déportation des prêtres orthodoxes et de la levée d'une armée aux ordres des Cromwellistes modernes n'ont été que le prétexte adroit imaginé pour conduire aux attentats du 20 juin. Malgré eux, ces hommes per- • fides estiment ce prince contre lequel ils ont dirigé les dards de leurs piquiers. Ils savoient que l'homme de bien, qui veut toujours être inaccessible au remords, pour l'être en tout temps à la crainte, ne sanctionneroit pas les deux lois de sang qui lui étoient présentées.

Ainsi les agitateurs ont rendu hommage eux-mêmes à la vertu de Louis XVI, en calculant leurs forfaits par les efforts de sa résistance. Si sa conscience avoit pu fléchir, ils l'en haïssoient encore, parce qu'elle auroit ôté à leur rage un prétexte de nouveaux crimes; or qui les prive d'un crime, les prive d'alimens. Un pareil tort ne se pardonne pas.

J'ajouterai ici quelques détails encore. Il n'en est pas un seul qui ne soit précieux dans un pareil sujet.

Une heure avant l'attaque, les brigands déjà introduits dans le Château expulsèrent avec fureur quelques gardes du Roi qui étoient accourus pour défendre Sa Majesté, entre autres MM. Cernon et Lalouet. M. Mandat, chef de légion', eut beaucoup de peine à préserver de la mort, dont on le menaçoit, M. d'Aubier, autre officier dont ils s'étoient saisis.

Plusieurs royalistes fidèles s'étoient rendus au Château en habit noir. Les factieux les remarquèrent et déjà se promettoient de les outrager. Sa Majesté en fut instruite. Aussitôt elle leur ordonna de se retirer, craignant une scène semblable à celle du 28 février. Quand ils furent partis, le bon Roy s'écria : « Je suis plus tranquille ; il ne leur arrivera rien ! » Mais pourquoi n'être pas venus au nombre de 15.000 s'emparer des escaliers et des avenues ? On me répond : il faudroit un chef, et personne ne se présente. Eh bien! comment ne s'en présente-t-il pas ? Heureux temps de l'ancienne chevalerie oii l'on en auroit vu s'offrir vingt pour un !

1. Jean-Antoine Galiot, marquis de Mandat, (1731-1792), alors chef de la 4° légion.

524 M"*® DE NERMONT A M. DÉSILLES

Toutes les voix se sont réunies pour célébrer l'action de M. Canolle, grenadier de la section des Invalides, lequel a préservé le Roy dune pique dont un scélérat alloit le frapper. On ne peut être à la fois plus brave et plus sensible.

Peuples du reste de l'Europe, peuples assez heureux pour n'avoir jamais connu de tels crimes, méditez bien ces faits divers, et les causes, et les effets ! 11 manque un dernier trait à la leçon tout à la fois effrayante et sublime que donne l'épouvantable événem.ent que je viens de décrire ; le voici. Peutêtre plus d'un cœur vertueux y retrouvera la preuve du témoignage qu'il s'est plus d'une fois rendu à lui-même du véritable principe de force qui étoit en lui.

La veille du jour affreux, Louis avoit participé au plus auguste de nos mystères. Nourri à la table sainte du pain des forts, ce fut revêtu de ce bouclier qu'au moment où les brigands renversoient les portes à coups de hache, il dit à ceux qui l'entouroient : « C'est moi, qui veux paroître le premier ! » Le mot est sublime^, mais le bouclier étoit céleste. Lumen de lumine !

P. -S. — Les quatre grenadiers, qui n'ont pas quitté le Roy dans la crise de la journée du 20, ont été présentés hier à Sa Majesté en allant à la messe. Le Roi leur a dit de ce ton qui n'est qu'à lui : « Je n'oublierai jamais les preuves d'attachement et de zèle que vous m'avez données; j'espère ne jamais me trouver dans une semblable position, mais si cela m'arrivoit, je compte toujours sur de braves gens comme vous ».

La Reine, à son passage, leur a dit : « Ma famille n'oubliera jamais les services que vous nous avez rendus, et moi en mon particulier, je les reconnoîtrai toujours ».

Les noms des quatre grenadiers sont : MM. Auguste, du bataillon de Ronne-Nouvelle ; Tupin, des Capucins du Marais ; Canolle, du Gros-Caillou ; Robert, de Saint-Magloire.

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