‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 477 sur 553 · A M"'* DE THOMASSIN-MANDAT · texte numérisé non relu

A M"'* DE THOMASSIN-MANDAT

bonheur de revenir chez moi sans avoir couru beaucoup de risques, grâce aux précautions que j'avois prises. Cependant, il y avoit déjà deux heures qu'il se commettoit des horreurs, qui n'étoient que le prélude de celles qui dévoient signaler la journée. On promenoit déjà assez près de moi plusieurs tètes qu'on venoit de couper à la place Vendôme S et je ne pus plus douter, quand je fus sur le Pont-Royal, que le Roy ne fût bientôt assiégé dans le Château. Je vis de là les gens à piques du faubourg Saint-Antoine, quiforçoient le Guichet neuf duCarrousel, gardé par des troupes nationales qui se laissoient forcer. A peine fus-je rentré chez moi, que j'entendis les coups de fusil et les coups de canon. C'est à ce moment que les horreurs commencèrent. Les cours du Château et tous les postes environnans avoient été forcés ou pour mieux dire livrés; l.oOO braves Suisses et 4 à 500 grenadiers honnêtes, quoique nationaux, voulurent s'opposer à ce que cette troupe ne pénétrât dans le Château. Elle étoit d'autant plus redoutable que presque toute la Garde nationale composée de lâches dévoués au maire s'étoit réunie aux gens à piques. Ces Suisses et ces grenadiers firent feu et tuèrent plus de "200 hommes de leur première décharge. Le grand carnage dura près de deux heures. Mais enlin ces braves défenseurs du Roy furent forcés de rentrer au Château, sur lequel on tiroit le canon de la Garde nationale depuis plus d'une heure, et ils y vendirent encore chèrement leur vie, ainsi que ceux qui s'y étoient rendus pour défendre le Roy, et tous les pages.

Alors, on donna au Roy le conseil de se rendre sur-le-champ avec la famille royale à l'Assemblée nationale, accompagné de ce quirestoitde Suisses et de grenadiers, pour y être du moins à l'abri. Ils s'y rendirent tous sur-le-champ, n'ayant qu'une partie du jardin à traverser, et voilà le seul bonheur qu'a eu ce prince. Il a sauvé sa vie, mais il n'est plus rien. L'abominable Assemblée a décrété (je crois que c'est en sa présence) qu'il étoit suspendu de tous ses pouvoirs, qu'il n'avoit plus de liste civile, que sa femme et son fds seroient gardés pour otages, et qu'il seroit nommé d'autres ministres -. On a bien voulu

1. Pendant la nuit du 9 au 10 et le malin, une vingtaiue de personnes avaient été arrêtées aux Champs-Elysées et sur la terrassedes Feuillants et menées à la section des FVuillants. Quelques-unes parvinrent à s'échapper ; mais le peuple, a\ant pénétré dans la cour de la Section, y massacra 9 des prisonniers parmi lesquels Suleau, le célèbre journaliste, l'abbé Bouyon, MM. de Solminhac et du Vigier, anciens gardes du corps. Les 9 cadavres furent portés sur la place Vendôme et leurs tètes exposées sur des piques (Pelticr, Histoire de la Révolution du Dix aoiU, 1795, t. I, p. 148-155).

2. Ce décret est publié et commenté dans Mortimer-Ternaux, op. cit., t. II, p. 34i-.3i4.

532 M. RACLET

par grâce lui permettre d'aller coucher au Luxembourg ^

Ce que je vous dis vous fait sans doute frémir. ]Mais vous auriez été saisie de beaucoup plus dhorreur, si vous eussiez été témoin seulement d'une partie de ces abominations. Et ce qui vous auroit le plus indignée peut-être, c'eût été la joie barbare de ce peuple féroce et les injures atroces qu'ils vomissoithier, pendant toute la journée, dans les rues de Paris. Toute cette abominable espèce passoit sous mes fenêtres chantant sa victoire et se signalant par toutes sortes d'horreurs, tuant et massacrant les honnêtes gens qui se trouvoient malheureusement sur leur passage. M. de Clermont-Tonnerre a été ainsi massacré dans la rue de Sèvres -, et beaucoup d'autres sur les quais et même dans le Marais.

Le château des Tuileries a été mis au pillage. Il n'y reste pas un seul meuble, toutes les glaces ont été cassées ; on n'a pas laissé à la famille royale un seul mouchoir pour essuyer ses larmes, ni une chemise pour en changer. Tout a été volé ou brûlé. Car ce qu'on ne pouvoit emporter étoit jeté dans le brasier d'un bâtiment qui servoit de logement aux Suisses, auquel on a mis le feu et dont il n'y a plus de vestige. Les caves n'ont pas été plus épargnées. Aussi, toute la populace étoitelle ivre dans la soirée. En un mot, il ne reste absolument que les murs du Château.

Mais ce qu'il y a de plus horrible, c'est le massacre qui a été fait des iidèles serviteurs du Roy et de la Reine ; leurs valets de chambre ont été éçroroés : les femmes seules ont été respectées.

Je ne peux pas trop vous dire le nombre des morts pendant la journée ^ Des personnes me disent qu'il excède 3.000, tant

1. I.a famille royale avait dû d'abord être transférée au Luxembourg ; mais, finalement, elle demeura dans l'ancien couvent des Feuillants jusqu'au 13, jour où elle fut transférée au Temple (Mortinier-Ternaus, t. II, p. 364 ; t. III, p. 18-21).

2. Cl M. de Clermont-Tonnerre vit des le malin sa maison investie par la populace, sous prétexte qu'elle contenoit des armes. Il fut arraché des bras de sa femme et conduit à sa section. La visite se fit, et il fut reconnu innocent. Après cette déclaration, il crut pouvoir retourner tranquillement à son liùtel ()our y rassurer son épouse. Ce|)endant ses amis lui conseilloient de se cacher. M. de Clermont-Tonnerre sort au milieu de la tourbe et (luelques personnes applaudissent, d'autres le menacent. Il harangue le peuple à plusieurs reprises; il a d'abord quelque succès. Bientôt un cuisinier qu'il avoit chassé vient exciter la populace contre lui. Un coup de faux qu'il reçoit sur la tète l'avertit que sou heure fatale est sonnée. Il monte jusqu'au quatrième étage de la maison de M"" de Brassac, rue de Vaugirard. Il en sort sans vie, et ses amis ne reconnoisseut plus que ses vêtements ensanglantés». (Pellier, la Révolution du Dix août, t. I, p. 208-209.)

3. On a beaucoup discuté sur le nombre des morts pendant la journée du Dix août. Il est bien difficile de fixer le nombre de ceu\ qui furent massacrés par les insurgés aux Tuileries et dans Paris. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'il jjéril de 7 à 800 Suisses. Ouant au nombre des morts et dos blessés dans les rangs aes insurgés, il a été fixé à 3.000 (Aulard, Grande Encyclopédie, v°Dix-AoiiT);à ItiO (Mortimer-Teruaux,o/). cil.,l. II, p. i^l et suiv.) ; à 376 A. Tueley, Répertoire des sources ynanuscritcs de la Révolution, t. IV, p. xv-xxxv).

Page 1