‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 513 sur 553 · Du même à la même · texte numérisé non relu

Du même à la même

[Ibid., p. 140-143.)

Paris, 20 décembre 1792.

...Je t'ai promis, ma chère amie, que je t'instruiroisde ce qu'il y auroit de plus intéressant concernant le malheureux Louis. Mais, depuis trois jours, on s'en occupe à peine. Seulement le peuple paroit moins avide de son sang, et on dit, plus hautement qu'on ne l'avoit encore fait, qu'il n'a pas mérité la mort.

On lui a permis de voir ses enfans ; mais le malheureux père a répondu qu'il ne pouvoit pas jouir de ce plaisir, parce qu'il étoit obligé de donner tout son temps à sa défense. Il a à présent trois conseils, et il s'en est présenté grand nombre. Moimême je n'ai pu me défendre de lui faire offrir mes foibles services. Samedi soir, je fus chez M. Lamoignon-Malesherbes', un de ses conseils, ancien ministre. Je me lis introduire et lui annonçai quel étoit l'objet de ma visite. C'est un homme de 70 ans, ayant encore beaucoup de vivacité. 11 me dit, en me prenant les mains : « Ce que vous faites-là. Monsieur, est bien beau ; on crie dans les rues que la Nation demande la tête du Roy, et plus de cent personnes se sont présentées pour le défendre (il me fit voir alors un gros tas de lettres) ; des maréchaux de France même sont venus me dire qu'ils avoient encore la force de monter à cheval et qu'ils se chargeroient de faire les commissions. » J'observai que, quoique j'eusse suivi le barreau pendant dix ans comme avocat plaidant, et que j'eusse été deux ans commissaire du Roy à Grenoble, je ne comptois pas assez sur mes talens pour me présenter comme conseil, mais que j'accepterois toutes les fonctions qu'on voudroit me donner, même celles de secrétaire du conseil. Il loua encore vivement mon zèle et mon courage, prit mon nom et ma demeure sur une feuille de papier et, en la mettant dans sa poche, me dit : « Je ne sais si vos services seront acceptés, mais l'offre servira au moins à porter quelques consolations chez le pauvre prisonnier du Temple ; je sors pour aller le voir, et je lui en

J.,Cluélioii-Ouillaunu; de Lamoignoii, soigneur de Muleslierbes (1721-1794), ancicu premier pr(;8ideiil de la Cour des Aides, ancien minisire de Louis XVl.

ferai part ». Il me fit quelques autres questions, me demanda si je connaissois telles ou telles personnes en Dauphiné, prit des notes et me quitta.

J'ai cru pendant deux jours que je serois appelé, et je me félicitois d'être utile à un accusé si malheureux. Mais à présent je n'espère plus ; et il ne me reste plus que le sentiment consolant de m'ètre offert.

M... m'accompagna chez M. de Malesherbes, mais il ne monta pas. Je pense, ma chère amie, que tu ne m'aurois pas détourné de ce dessein, si j'avoispu te consulter d'avance, ni ma mère non plus ; et si son exécution présentoit quelques périls, ce n'étoit pas une raison pour y renoncer.

Il faut tenir cette démarche bien secrète, ne la confier qu'à ma mère ; car, si elle se répandoit à Grenoble et qu'elle vînt à être connue ici, ce seroit une très mauvaise et peut-être très dangereuse recommandation. Je m'en rapporte à ton amitié et à ton attachement du soin d'éviter tout ce qui pourroit me faire courir infructueusement quelque danger...

Mes complimens à tous mes parens, amis et connaissances. Je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que mes petits enfans, et j'ai une grande impatience d'aller vous rejoindre. Je ne puis me plaire ici, et j'aime beaucoup la tranquillité de mon ménage, tout mesquin qu'il est.

Adieu, je t'embrasse encore et puis encore et toujours avec plus de plaisir.

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