‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 65 sur 553 · Archives parlementaires, t. VMI, p · texte numérisé non relu

Archives parlementaires, t. VMI, p

3. Voir cette adresse dans les Archives parlementaires, l. VIII, p. 235.

une demi-heure environ s'écoula, et à l'instant où la dcputation alloit partir, on vint annoncer à l'Assemblée que Sa Majesté alloit se rendre dans la salle nationale, seule et sans aucun appareil. Elle arriva vers il heures. L'Assemblée consternée étoit dans le plus profond silence. Le Roy, ayant pris sa place, prononça le discours que vous avez lu dans le Joui'nal de Paris, du jeudi 16 juillet '.

Le soir, le Roy nous ayant invités à nous transporter à Paris, nous partîmes au nombre de 40. ^'ous traversâmes cette ville au milieu d'environ 80.000 hommes armés. Les cris de : « Vive la Nation! Vivent nos braves députés ! » nous accompagnèrent jusqu'à l'Hôtel de ville. Les principaux électeurs y étoient rassemblés. Us ont redemandé à grands cris le retour delNL Necker et l'éloignement des nouveaux ministres. Ils ont proclamé M, Bailly prévôt des marchands - ; ils ont nommé M. le marquis de la Fayette commandant en chef de la milice bourgeoise, et en ont exigé de lui le serment.

M. de Tollendal leur a parlé ; et dans un discours plein de force et d'énergie, il leur a fait la peinture des malheurs affreux qui sont les suites des discordes civiles. Le peuple nous a conjurés sur notre passage de faire la demande du retour de AL Necker et de l'éloignement du nouveau ministère ^

Le jeudi 16, on a rendu compte de la députation de Paris et de la demande instante des citoyens Vers 10 heures, pendant que l'on délibéroit, on vint annoncer que M. le garde des sceaux et M. de Villedeuil avoient donné leur démission. Les délibérations se continuèrent pour demander également l'éloignement des autres ministres et le rappel de M. Necker. Il a été décidé que le Comité de rédaction s'occuperoit d'une adresse au Roy à ce sujet

Nous allions commencer la lecture de cette lettre au Roy, lorsque M. le comte de la Châtre * a dit: « Messieurs, le Roy m'autorise de vous apprendre que M. le baron de Breteuil et M. le duc de la Vauguyon ont donné leur démission, qu'il a également éloigné les nouveaux ministres qu'il avoit choisis cl que, connaissant le désir de l'Assemblée nationale et du peuple de la capitale, il rappeloit M. Necker pour venir prendre le

1. Voir ce discours dans les Archives parlementaires, l. VI II, p. i3G.

2. Jean-Sylvain Bailly (1736-1793), dépulé du Tiers pour la ville de Paris, président de la Conslituantc, maire de Paris démissionnaire en novembre 17!)1.

3. Archives parlementaires, t. Vlll, p. 238-240, et Cliassin, op. cit., t. Hl, p. 536-358.

4. Claude-Louis, comte puis duc de la Cliâtrc (1745-1824), maréchal de camp, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, député de la noblesse du Berry.

A M. DE SAVIGXY 63;

timon des affaires ». Les applaudisscmens, les cris de Vive le Roy se sont fait entendre avec un transport dont je ne puis vous donner l'idée. Sur-le-champ, une députation a été nommée pour aller témoigner au Roy la reconnaissance de l'Assemblée nationale. La députation à son retour a déclaré que Sa Majesté avoit écrit une lettre de sa main à M. Necker et qu'elle prioit TAssemblée nationale de lui en écrire une également ; ce qui a été fait.

Monsieur le président a annoncé que Sa ^lajesté se rendroit le lendemain au vœu de sa capitale et qu'il désiroit y être accompagné d'une nombreuse députation de l'Assemblée nationale. Il a été arrêté qu'elle seroit composée de 100 membres, dont 2o du clergé, 25 de la noblesse et 50 des communes. J'ai été nommé de cette députation.

J'avois oublié de vous dire que cette fameuse journée avoit commencé par l'adhésion du reste des gentilshommes opposans, et qu'ils avoient déclaré que le bien de l'Etat et de la Nation leur dictoit, quels que fussent leurs mandats, de prendre voix délibérative ^ Si cette démarche eût été faite il y a quinze jours, elle auroit évité bien des malheurs à la France.

La députation s'est rendue à Paris et elle a attendu le Roy à la barrière de Chaillot'. Je ne puis vous donner qu'une foible idée du spectacle majestueux et terrible que nous avons eu sous les yeux depuis Chaillot jusqu'à l'Hôtel de ville. Il y avoit sous les armes 184.000 hommes, les uns armés de fusils, les autres de sabres, les autres de pics et de faux. Les ordres religieux avoient également pris les armes ; plusieurs portoient des drapeaux. Des Feuillants, des Capucins étoient armés de piques et de hallebardes. Cent pièces de canon étoient à la tête de toutes les rues et de tous les ponts. iNL Bailly étoit à la tête du corps de ville ; il a présenté les clefs de la ville au Roy à son arrivée, et Sa Majesté, entourée des députés de la Nation, s'est rendue au pas jusqu'à l'Hôtel de ville. Le peuple n'a crié que : « Vive la Nation ! Vivent nos intrépides députés ! » Le Roy monté à l'Hôtel de ville et placé sur un trône qui lui avoit été préparé, le chef des électeurs de Paris- lui a adressé un discours, dont je ne puis encore vous rendre compte. Une phrase remarquable a fait frémir l'auditoire. Il lui a dit : « La

1. Archives parlemenlaires, l'. Vlll, p. 240-217 ; — A. Duquesnov, Journal. I, 225-229 ; — Chassin, op. cit., t. III, p. 572-570.

2. Médéric-Louis-Elie Moreau de Saint-Méry (1730-1819), membre du conseil supérieur de Saint-Domingue, président de l'Assemblée des Electeurs.

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