Du même au même
{Ibid.)
A Bruxelles, ce mercredi, il mai 1791.
J'espérois recevoir ici de vos nouvelles, mon cher papa ; je ne conçois pas que je n'en aie pas encore. Je devois vous donner des miennes le lendemain du jour où j'ai écrit à maman ; mais comme j'attendois M. d'Ecquevilly, j ai préféré d'être encore deux jours sans vous rien mander, croyant, que j'aurois à répondre au moins à une lettre de vous. Mais point!
Le jour de mon arrivée dans cette ville, j'ai été sur-le-champ chez M. d'Ecquevilly, qui n'y étoit point. Lui et toute sa société ont été faire un petit voyage dans les environs de Bruxelles, c'est-à-dire à Anvers, MaHnes, Gand, Ostende, etc... Il est revenu hier. Quoique ce ne soit pa3 lui qui m'ait instruit
de ce que j*ai mandé à maman, ce n'en est pas moins sûr. Depuis ma dernière lettre, je ne sais rien de nouveau de ce qui se passe hors de Bruxelles. Mais dans cette ville, nous avons quelques petites fermentations. M. le prince de Ligne, le (ils*, s*est battu, il y a trois jours, avec M. de Rivarol*, le frère de celui qui fait le journal au nom de l'abbé Sabatier^. Le premier a été blessé un peu à la côte, et l'autre au bras. Le sujet de la querelle est que le premier étoit en uniforme du régiment d'Orléans-cavalerie et n'avoit point de cocarde blanche, ce que M. de Rivarol a trouvé mauvais. M. le comte de la Marck est ici aussi, ainsi que M. le comte Louis d'Aremberg*, M. Beaulieu*, des Variétés, qui voudroit jouer, mais qui n'en a pas la permission. Tout cela donne à penser.
Je ne sais si vous avez reçu toutes mes lettres : une de Valenciennes, une autre de Mons, et une d'ici à maman. J'avois laissé commission à Mons à des gens qui dévoient m'avertir s*il y avoit des logemens à louer ; mais je ne reçois point de nouvelles. C'est très difficile à trouver maintenant et de plus très cher. J'avois mandé aussi de Mons qu'il faisoit meilleur marché vivre qu'à Bruxelles. Mais on m'assure ici que cela n'est pas vrai, et par ma dépense, mon auberge, ma nourriture, je crois voir aussi le contraire. On me dit aussi une chose, que je ne croyois pas à Mons : c'est que la fumée de charbon de terre y produit un air malsain tel que celui du bas de la ville de Bruxelles, car dans le haut, qui est le beau quartier, on n'a pas cet inconvénient. Dans l'une ni dans l'autre ville, je ne crois pas que l'on puisse trouver un logement pour nous tous, avec les chevaux, à moins de 15 à 16 louis par mois. Malheureusement, la maison que j'ai vue à Mons, et qui sûrement vous auroit convenu, est louée. Elle n'étoit pas chère. Mandez-moi donc, je vous prie, quels sont vos projets, car je connois ici des appartemens assez jolis, j'en connois à Mons; chargez-moi de quelque chose. A quoi vous décidezvous ? Je voudrois bien ne plus vous savoir à Paris. Il me paroît que d'amener son cuisinier est économique.
Je me porte à merveille ; je vais assez dans le monde, surtout
1. Cbarlefr-Joseph-Emmanuel-Francois-Anloine-Ghislain, prince de Ligne (1759-1792}, fils ^ Charles-Joseph-Prauçots-Lamoral-Alexis, prince de Ligne (i735-18t4).
1. Claude- François de Rivarol (1762-1848), dit le vicomte de Rivarol, Trëre du célèbre ^rivain.