DE N. AU MARQUIS DE VIBRAYB
m*avez écrite le 5 de ce mois, et je vais chercher un moyen que la [mienne] évite les hasards des postes-frontières qui sont très fautives. Nous sommes ici très près des bons patriotes. Ils doivent être bien aises de notre départ fixé à demain. Plusieurs brigades sont déjà parties. On dit que nous allons nous fixer aux environs de Coblentz en cantonnemens, comme nous étions ici. Vous n'avez pas d'idée de toutes les incommodités que ces pauvres gentilshommes ont souffertes depuis notre départ de Worms jusqu'à aujourd'hui, et avec quelle patience, quel courage et quelle gaieté ils ont supporté tout cela, dans l'espoir de faire quelque chose. Il n'y a eu ni plainte, ni regret; c'est un phénomène, en vérité, dont l'histoire, à ce que j'espère, fera un jour une mention honorable. J'ignore s'ils supporteront aussi bien les mêmes inconvéniens en retournant du côté de Coblentz. Enfin, pour vous donner une idée de notre manière d'être depuis que nous sommes dans ce pays-ci, je vous dirai seulement que, sur 1.580 gentilshommes, la moitié n'a d'autre drap délit que sa chemise et ses bottes, et que le reste a deux bottes de paille. Voilà les lits. Joignez à cela qu'ils sont 15 ou 20 dans une chambre de paysans, dont le parquet est souvent terre très humide. Quant à la nourriture, elle est dans le même genre. Enfin les projets sur l'Alsace n'ont pu s'effectuer, puisqu'on nous a laissés sans moyens autres que nos bras. Vous jugez qu'avec cela, on ne va pas prendre du canon sur des remparts, car en plaine c'eût été peutrétre différent.
M"** la p[rincesse] L[ouise] revient ici demain de Fribourg et nous suit à un jour d'intervalle de notre départ.
Vous savez que M"*«de la Rochelambert*a eu la petite vérole en Brisgau ; elle est hors d'affaire, et je crois qu'elle accompagne Madame. Elle est bien heureuse de s'en être tirée aussi heureusement. Le Cardinal est venu dîner aujourd'hui avec les Princes et vient de s'en retourner à Ettenheim. La légion de Mirabeau est censée passer au service du prince d'Hohenloe *. Le régiment de Berwick marche dans Télectorat de Trêves à petit bruit.
J'ignore, mon cher Vibrayc, comme tout ceci finira; mais c'est bien long, et je crois que nous sommes destinés à voir faire les autres. Quant à nos propriétés, vous savez comme
1. Marie- AnDe-ËIisabelh-Joséphine Bonvoust de Pruslay. qui avait épousé Joseph, marqnu de la Rochelamberl-Montforl.
2. Frédéric- Louis, prince de Hoheuloe (1746-1818), gén<:>ral au service de Prusse.
M. ALEXANDRE DE SAINT-SOUPPLBTS A SON FBÈBE 355
moi ce qu'on en a décidé. Le décret sur les passeports, qui ne facilile pas la circulation dans Tintérieur, m'a empêché d'aller à Paris, où mes affaires m'appeloient, et où j'aurois été bien sûrement, si le décret eût été rendu quinze jours plus tard. Je verrai, quand je serai à Goblentz, ce que je deviendrai. Vous, que faites- vous ? Quel parti prenez-vous ? Vous verrons-nous, à présent que tous les princes françois sont réunis, faire une course pour les voir. Ce seroit faire plus que d'une pierre deux coups.
Adieu, mon cher Vibraye, je vous embrasse ainsi que vos chers enfans. Hommages et respects, je vous prie, à M"** la marquise de Vibraye.
1 . — De M. Alexandre Giiillemeaii de SaintSoupplets^ à son frère.
(Arch. nal., W 333, doss. 570, no 21 * «' -.)
[Bruxelles], mercredi matin, [octobre 1791].
La lettre que je t'écris, mon cher ami, te sera commune, quant à la partie politique, à M"* de Malide 'Je veux éviter de multiplier les lettres, parce que j'ai peu de temps à être ici et que j'ai le désagrément d'être si mal logé et même d'avoir un compagnon de voyage, un officier de marine, dans ma chambre, n'ayant trouvé dans Bruxelles, où je suis arrivé hier, qu'une seule chambrç, dans laquelle on a mis un lit de sangle sur lequel couchera M. Gostard vendredi à son arrivée. J'ai consenti d* autant plus volontiers à cet arrangement, que nous veillons, mon camarade de voyage et moi, à nos affaires ; il a apporté beaucoup d'or avec lui.
Je suis à Bruxelles depuis hier, mardi, à 1 heure et demie. Je t'aurois écrit sur-le-champ mon heureux débarquement, si la poste m'en avoit donné la facilité. Je suis logé au haut d'un petit escalier de bois, dans une chambre sans feu qui me coûte par jour 14 sous de France. Je suis meublé suivant l'ordonnance. J'ai un lit dur comme du bois, point de lit de plume.
I . ÉUsabelh'Françoiie Prondre, vouve de Louis d« Malide, brigadier des arméti du Hoi mort en 1771.
356 M. ALEXANDRE DE S AINT-SOUPPLETS
Je resterai si peu de temps ici que je n'y prends pas garde.
Je compte partir pour Liège lundi prochain. Je veux sur-lechamp te faire part de mes remarques et de tout ce que je sais.
Les François, qui abondent ici, y sont peu aimés. L'Archiduchesse les voit avec peine et reçoit peu les Françoises et les François ; quand elle tient cercle, il faut que les hommes soient en uniforme. Il paroît certain que l'Archiduchesse intrigue avec le baron de Breteuil, pour contrecarrer les desseins des Princes, le tout de concert avec la Reine qui craint l'empire de Monsieur. Voilà ce qui a retardé jusqu'à ce jour les opérations projetées et l'arrivée des troupes. On en attend cependant d'Autriche ; elles sont en marche. Le congrès d'Aix-la-Chapelle démêlera toute cette politique. L'Empereur ne désire pas la guerre. Ses États belgiques ne sont pas calmés ; il y a un esprit d'insurrection qui règne toujours parmi le peuple. Ce foyer est entretenu par la propagande. Voilà ce qui se dit ici. Cependant un officier françois, qui arrive de Coblentz, m'a dit que les espérances prochaines éloient les mieux fondées et que louts'arrangeroit cet hiver. C'est un sot temps pour faire la guerre. Il y a cependant ici beaucoup d'incrédules. Le nombre des François est innombrable. Je ne trouve pas qu'il règne entre eux une grande union. Au moins, voilà les remarques que j'ai faites. Je trouve qu'on s'y regarde, qu'on se toise, et que l'on n'a pas l'air aussi satisfait que Ton devroit l'avoir de voir des compatriotes attirés par la même cause. Je suis peut-être injuste, mais je crois avoir remarqué dans la plupart des François qui sont à Bruxelles plus un air de curiosité qu'un air d'intérêt.
Je pars probablement pour Liège lundi, et je me rendrai surle-champ à Coblentz. Adresse-moi y de tes nouvelles. Parle-moi politique et de ce que l'on attend de cette nouvelle législature. Écris-moi, si tu peux, avec du lait, parce que, si ma lettre étoit décachetée, on me l'envcrroit sûrement. Ne prends la peine d'écrire avec du lait que les nouvelles, car j'imagine qu'une lettre d'amitié me parviendroit.
Toute la maison du Roy se forme à Coblentz. Il paroît certain que nous formerons un corps à part. L'uniforme des émigrans sera bleu, avec des boutons jaunes fleurdelisés, et un gilet rouge, avec les épaulettes et contre-épaulettes en or. Nous aurons probablement le même uniforme, excepté que ce qui est en or sera en argent.
A mon passage à Mons, j'ai vu plusieurs de mes camarades^
M. de Roideville, chez le père duquel j'ai soupe*, M. de Lambilly^, M. de Piennes* qui vient de perdre sa femme. Les autres tiennent à Mons leur ménage. M. de Mesgrigny * y aussi avec son fils * ; mais aucun ofiîcier du corps ne reço père, parce que sa conduite à l'Assemblée n'a pas été inta La noblesse est décidée à se faire justice de tous ceux qui r ront pas soutenu ses droits et la monarchie.
Du mercredi, 9 hewes du soir. — Je sors d'une assemblée < M. le duc d'Uzès, où tous les officiers françois se sont troi pour assister à la lecture d'une lettre écrite par la noblesse, M. Séguier • est l'auteur. Cette lettre est adressée à l'imf Irice de Russie. Tu la feras passer à l'abbé ^ après Tavoii à M"" de Malide et à M. de Montpellier •. Les Princes ont dire aux François que 12.000 Prussiens approchoient de S et que 18.000 Autrichiens alloient arriver à Fribourg. C nouvelle répandue avec profusion par M. le marquis d Queuille mérite confirmation.
Adieu, cher ami, j'enrage de bon cœur. Il paroît que < qui a mis les paquets dans les voitures à Paris se sera tro et qu'il aura mis mon paquet de toile verte adressé àBruxe — dans lequel étoient un habit de drap gros bleu, dont boutons étoient des louis d'or, et deux chemises, des soûl des bas, et tout ce qui m'étoit le plus nécessaire, — de< la diligence d'Amiens. De grâce, passe au bureau des Me geries, rue Notre-Dame-des-Victoires, et fais en sorte d< procurer très promptement le paquet qui est enregistr dont le sort m'inquiète d'autant qu'il y a au moins 24 ! d'or.
Adieu, reçois mille tendres embrassemens ...
1. Fraoçois-I^uis-Ferdiuand, comte do Roideville, maréchal de camp. Je n'ai pu 1 le nom de son HIs.
2. Ficrrc-Gabricl-François, marquis de Lambilly. ancien lieulenanl des Gardes frau qui avait épousé Anne-Françoise-llenriellc de Uôsily.
3. Louis-lfario-Célesle d'Aumonl de Rocliebaron, duc de l'icnnes (I7t)i-1831) avait le a avril 1791, sa femme Madeleine-Mélanie-Ilenrielle de Kociiecliouarl.
4. Louis-Marie, comte de Mcsgrign} (1744-1822), député de la noblesse aux Etals gri pour le bailliage do Troyes.
5. Marie-Pierre-François de Mesgrigny, enseigne aux Gardes françaises.
6. Antoine-Louis Séguier (1726-1792). ancien avocat général au Parlement.
7. Anne-Michel Guillemeau de Saint- Soupplets, frère d'Alexandre, ancien \icairc g de l'évéque de Montpellier.
8. François-Joseph de Malide, né en 1730, évéque dr Montpellier de 1774 à 1790.