Du même au même
{Ibid., n« 43.)
[Paris], Petit Carrousel, maison de M. La Fosse ;
21 juin 1792.
... Hier, Monsieur, hier, 20, nous avons été témoins inactifs de nouvelles horreurs, de nouvelles atrocités à l'égard du Roy. Une multitude immense provoquée depuis quinze jours des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, au mépris de la loi et de l'arrêté du directoire du département de Paris, comme de la municipalité qui défend toutes pétitions et tous rassemblemens armés, sans réquisitions légales, s'est portée au Carrousel, qui a été couvert de piques, d'hommes, de femmes et d'enfans ramassés dans ce que les cabarets et les lupanars de ces faubourgs ont de plus infect et de plus impur. Il falloit voir leur accoutrement ! Cela a quitté le Carrousel pour venir pétitionner à TAssemblée nationale qui, prévenue la veille par le département de Paris des mesures qu'il avoit prises pour prévenir les désordres, avoit ingénieusement et constitutionnellement passé à l'ordre du jour! Elle sa voit bien ce qui en seroit. Ces piques, ces lames de couteau au bout d'un bâton, [ces assommoirs, dans le plus pitoyable état, sont venus défiler dans l'Assemblée de son aveu. Voilà comment elle emploie notre argent à des défilades. Ça a duré trois heures.
Tout cela s'est reporté sur le Carrousel, où une garde nationale immense, une cavalerie nombreuse, avec 48 pièces de canon, ont vu commettre tous les désordres et les atrocités possibles les bras croisés, en attendant sans doute des ordres qui ne sont pas arrivés. Ainsi personne n'a bougé ; on a regardé faire. A 3 heures, le peuple jacobin, encouragé par l'inaction de la force armée, s'est mis en devoir d'enfoncer les portes des cours et du jardin. Le Roy, voyant cela, a ordonné qu'on les
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ouvre. Le peuple en piques, hommes, femmes et enfans se sont répandus dans le château, dans les escaliers. On est monté chez le Roy, on a enfoncé les portes des appartemens, les piques lui ont dit des horreurs. On cherchoit la Reine à coups de piques sous les lits, dans les matelas. Elle se sauvoit de porte en porte. On a hissé à force de bras par le grand escalier une pièce de canon sur son affût dans les appartemens du Roy, et là un grenadier l'a forcé de prendre le bonnet rouge et de prendre la pique à la main. Un autre grenadier, lui attachant avec une épingle la cocarde au bonnet, disoit au Roy : «Vous avez peur?» Le Roi lui prenant la main et la portant sur son cœur : «Voyez si j'ai peur ! Suis-je bien ému ?» Le Roy a montré le plus grand sang-froid et un calme héroïque. Enfin, la Reine s'est montrée, tenant le Prince royal dans ses bras, et, se mettant en quelque sorte sous la sauvegarde de l'innocence de cet enfant précieux, elle a donné des rubans.
A 4 heures, est arrivé le vertueux Pétion, qui a dit qu'il ne faisoit que d'être instruit de ce qui se passoit. Le Roy lui dit qu'il aimoit mieux voir ce qui se passoit que de voir répandre le sang. M. Pétion a très obligeamment engagé ces charmans pétitionnaires à se retirer, et dans la cour il leur a dit qu'ils s'étoicnt bien comportés. Sur les 6 heures et demie, le Roy a prié qu'on dégageât sa chambre, qu'il n'y restât que le service, qu'il mourroit de chaud.
Voilà, Monsieur, les hauts faits de la journée d'hier, où tous les pouvoirs constitués ont été méconnus, où le Roy a été insulté chez lui, pour le forcer à sanctionner des décrets sur lesquels la Constitution, si elle existe, lui a donné le droit de refuser sa sanction. Le veto n'est qu'un appel au peuple elle palladium de la liberté. Mais elle n'existe plus la liberté; la Constitution est morte! M. Santerre* y étoit et commandoil son bataillon. Les faubourgs avoient six pièces de canon, .l'oubliois de vous dire qu'on a forcé le Roy à boire du vin, qu'on lui a présenté au nom de la Nation, du vin de cabaret. La gendarmerie nationale, sept au moins que j'ai vus à la grande porte de la cour royale, renversoient à terre la poudre du bassinet de leurs mousquetons, et d'autres disoient (je l'ai vu et entendu) : « Nous sommes pour la garde de Paris, non pour celle du Roy î » La garde nationale, qui environnoit le château, est restée les bras croisés. G'étoit sans doute convenu. Et voilà
1. Anloiue-Josopii Sanlerrc (1752-1809). commandant du bataillon des Eofaots-Troaré^ plus lard commandant en chef ia Garde nationale et maréchal de camp.
A II. RONÈS
la liberté ! Je ne la vois encore que sous les haillons de la licen Il ne s'agit pas ici d'être aristocrate pour en frémir d'horre il ne s'agit que d'être François. Voir une insurrection de a espèce protégée par le Corps législatif contre le représent héréditaire d'une grande nation ! On a insulté le Roy chez dans sa maison, et si on alloit insulter le Corps législatil lieu de ses séances ! Enfin Dieu merci, cent fois Dieu merci Roy n'a pas été assassiné. Depuis quinze jours on prêche i Tuileries le régicide, et cela sur des tabourets. On ne cher que l'assassin. Je vous écris l'âme bouleversée de la jour d'hier. Je ne m'en remets pas.