De M, nigaud à sa femme
Arch. nat., W 121, d* 110; publiée dans Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, t. 111, p. 521-5Î2.)
Ce 1" floréal [an 11], (20 avril 1794).
C'est au moment de paroître devant Dieu, mon souverain maître, ma chère et digne épouse, que j'ai encore la force et le courage de t'écrire pour te faire mes tendres et éternels adieux. Quoique ma plume tremble dans ma main, quoique mon cœur soit oppressé, et que mes larmes couvrent le papier, je me sens encore assez de courage pour te prier de te souvenir de moi. Je te demande mille pardons de tout ce que je puis Vavoir fait depuis que j'ai eu le bonheur d'être uni à loi. Je demande pardon à mon père de tous les manquemens que je puis avoir eus envers lui. Pardonnez-moi l'un et l'autre et souvenez-vous que, quand vous recevrez ces traits gravés sur ce papier, j'aurai déjà rendu compte au juge des juges de toutes les actions de ma vie ; j'espère qu'il me fera miséricorde !
Je te prie, par l'attachement que tu m'as toujours témoigné, de conserver ta santé pour avoir soin de mon respectable père et de mes enfans. Dis à ces derniers que mes dernières volontés sont qu'ils respectent mon père, qu'ils aient pour toi tous les égards et toutes les attentions qu'ils doivent avoir pour une tendre mère, qu'ils aiment Dieu par-dessus tout. Dis-leur que je pardonne du meilleur de mon cœur à tous mes ennemis quels qu'ils soient, que je leur défends dans quelle position qu'ils puissent se trouver de rechercher directement ou indirectement ceux qu'ils pourroient croire m'avoir entraîné dans ma perte, que c'est la loi de Dieu, qu'ils doivent la suivre, et que dans ces tristes momens, c'est un père qui parle; s'ils l'aiment, ils lui obéiront avec plaisir. Qu'ils se souviennent quelquefois de moi, comme d'un père qui les a bien aimés et qui regrette plus la vie par rapport à eux que par rapport à lui. Je suis au désespoir des événemens qui vont suivre ma triste destinée. Mais Dieu qui n'abandonne jamais ses enfans aura pitié des miens! Qu'ils soient braves gens, il leur donnera de quoi vivre.
Je t'envoie, ma chère femme, le seul bien qui me reste, que tu trouveras dans ma lettre; c'est une toupe de mes cheveux. Quand tu les regarderas tu penseras quelquefois à quelqu'un qui t'a bien aimée. Quant à Auguste, je lui envoie la seule
618 M. RIGAUD A SA FBMUB
chose qu'on m'ait laissée ; c'est la boucle de mon col que j'enferme dans ma lettre. Je le prie de la porter tout le temps '•"'''' ne m'aura pas oublié.
lire ce que j'ai souffert jusqu'à ce moment, il est imposte te l'exprimer. Dieu, peut-être, m'en tiendra compte. , mille fois adieu pour la vie ! Prie Dieu qu'il me reçoive 1 saint paradis. Mon cœur est suffoqué, je n'en puis dire tage. Adieu, oui adieu !