INTRODUCTION XV
ce grenadier de la Garde nationale pour savoir ce qui se passe dans l'intérieur du château? Il vous dira qu'il l'ignore. Mais un particulier, qui aura entendu votre interrogation, vous répondra : a Moi, Monsieur, je descends de chez le Roy. J'ai manqué d'y être étouffé tant il y a de monde. 11 est placé au milieu de MM. Pétion et Vergniaud et de deux grenadiers nationaux; et le Roy a le bonnet rouge sur la tète, une cocarde nationale d'un côté et une blanche de l'autre, et Parmée défile devant lui dans les appartemens. »
Cela n'est qu'une répétition générale. Dans moins de deux mois, vous verrez mieux encore. Au milieu de la nuit du jeudi 9 au vendredi 10 août, vous entendrez de toutes parts sonner le tocsin et battre le tambour ; personne ne dort tant la frayeur est générale. Passez-vous le matin place Vendôme en compagnie de M. Racle t, vous pourrez y contempler fichées sur des piques neuf têtes, parmi lesquelles vous reconnaîtrez celle de l'infortuné Suleau. Sortez-vous de chez vous vers 3 heures avec M. d'Aubarède, après avoir pris la précaution d'enlever votre croix de Saint-Louis ? Place de la Croix-Rouge vous apprendrez que M. de Clermont-Tonnerre vient d'y être massacré et qu'on l'emporte chez lui. Continuez votre course. En arrivant au Pont-Royal, vous voyez la populace dans le château, qui pille et détruit tout ce qu'elle ne peutpas emporter ; vous ne restez là que quelques minutes, assez pour entendre les propos les plus affreux contre le Roi, la Reine, les prêtres et la noblesse. Entrez dans le palais avec M. Bout de Mamhac ou M. d'Hugonneau, vous verrez les sans-culottes, qui, « après avoir tué les malheureux Suisses et les avoir déshabillés tout nus, les brûlent avec les meubles du château et les jettent au feu comme des pommes de terre » ; et en rentrant chez vous le soir avec ces deux jeunes gens de Franche-Comté, vous les rencontrerez encore « ces brigands par les rues se promenant avec des habits de Suisses plantés au bout de leurs piques, et criant : « Vive la nation ! » et d'autres, avec une charrette, qui les suit par derrière ; et toute personne un peu comme il faut, ils la prennent par les cheveux en lui disant : « Allons, tu es un aristocrate, il faut te couper la tête ! » Et à l'instant ils le font et la jettent dans la charrette avec les autres. »
Encore trois semaines, ce sera septembre : Paris, déjà dompté, tf gardant la plus grande tranquillité » pendant qu'on massacre à l'Abbaye, aux Carmes, à Saint-Firmin ; « tout étant calme, le voisinage des prisons excepté et les visages ne
XTI LETTRES U « ARISTÛCRATES »
paraissajit nullement émus ». Il a pérr pourtant près de 1.5Ô0 personnes. Vous pounrea complimeniier L'abbé de Bologne d'avoir échappé à la tuerie. «J'ignore, vous répondra-t-ii avec sang- froid, si je serai toujours aussi heureux! » Et regardezles bien, le 7 septembre, à Étampesy dans Tégliae désaffectée oui ils soût enfermés^ regardez-les bien ces jeunes gens se passant la plume au fu* et à mesure qu'on leur enlève letics fers, et écrivant à le«r fa«iiUe ces lettres que vous allez* lire. Ce sont les prisonniers d'OrLèans, les officiers dià régiment de Gambrésis, qui après-demmn seronb massacrés à Versailles.
Bientôt di* reste les spectacles dramatiques ne vont pas vous manquer. La gu-iliotine est maintenant dressée sur la place Louis XV. Si vous n'avez pas le cœur solide, n'allez pas vous promener comme M. de Rome aux. Champs-Elysées; voua risqueriez au retour de a poquer » contre Téchafaud oin dans quelques jours va monter Louis XVI.
a Paris est dans un calme qui ressemble au silence de kt coosternation, de l'effroi et de la mort ! » Le Roi vient d'être condamné à mort. Vous avez, le il décembre, assisté avec M. de Bernard à la première journée de son procès. Pour avoir une place,, vous êtes arrivé à la Convention le lundi à 2 heuces de l'après-midi et vous y êtes resté jusqu'au mardi à 7 heures du soir. Ce jour-là, à 2 heures et demie, le Roi a pénétré dans l'Assemblée. « Il étoit vêtu d'une espèce de surtout couleur de chair à grand collet , il avoit une boucle simple, les cheveux de derrière attachés et frisés au bout, peu poudrés, et la barbe nouvellement faite ». 11 s'est placé « debout à la barre, découvert et tenant son chapeau devant lui à deux mains. 11 n'a point salué, a envisagé le préstdcnt,,la tète haute et noblement placée. Il ne paraissoit point ému... » 11 se tournait «* à droite, à gauche avec beaucoup de vivacité et de calme » pour observer tous les députés. U regarda même plusieurs fois la» voûte à laquelle se trouvent suspendus les drapeaux des Suisses conquis par le peuple le 10 aoilt et d'autres pris sur les ennemis. « Le président l'ayant invité à s'asseoir, il s'assit. Pendant la lecture de l'acte énonciatif, il tint les yeux continuellement fixés sur le lecteur qui étoit en lace de lui et toujours il euJl la tête fort haute, il ne laissa échapper aucun signe des sentimcns qui dévoient l'agiter. De temps en temps il se passoit la main sous le menton ou sur le front comme pour reculer ses cheveux. » Le 26 décembre, vous l'avez, vu traverser les boulevards revenant de la Conveationi, précédé « d'un pic^uet de CAvalerie le sabre nu à la no^ia ; venoit ensuite uji piqu«t
IHTHOIMJCTION ZVn
d'infanterie; puis, aj)rès, tout Tétat-major de la Garde aatioaale parisienne à cheval, ainsi que quelques officier» muiadcipaux ; puis six pièces de canon traînées par de beaux ci»vaux de carrosse.- . Après les eaaons, venoieni WO^ gendarmes nationaux bien montés et le sabre à ki n^in. Enfin, on voyoU un très nombreux piquet d'infanterie au milieu duquel se trouvoit le carrosse dans lequel étoit le malbeureux Louis... 11 étoit dans le fond de la voiture, vêtu du même habit que le jour de son interrogatoire, et avoit son chapeau sur la tète, auquel tenoit une cocarde nationale^ 11 avoit le visage pâle et abattu. Cependant il regardoit de temps en temps autour de lui, et toujours avec un air de. dignité ». Le il janvier enfin vous apprenez que par 387 voix contre 334 l'infortuné est condamné à mort, et le lundi, 21 janvier, dans la soirée, comme pour vous prouver que tout cela n'est pas un horrible rêve, vous croisez dans la rue un homme égaré, haletant, hurlant, gesticulant, la cravate sanglante, la figure empourprée qui, passant près de vous, vous crie que le sang qu'il a sur les joues est le sang de Louis XVI !
V^oici de plus obscures victimes : M. de la Balmondière que nous suivons pas à pas dans le Paris des mois de mai et juin 1793, presque jusqu'à la veille de son arrestation ; M"" de Tliomassin-Mandat qu'avec la gendarmerie nous acconopagnoDs de Saint-Dizier à Paris le long eu dur calvaire qui la cmduii àla guillotine. Elle nous fait confidents de seS: lettres à son mari qu'elle croit libre encore et que par un raffinement de cruauté on « {aH Sttivre » à quelques heures d'intervalle. Peachons-nous enfin sur l'épaule de M"* de la Guyomarais, et lisons l'émouvant adieu qu'elle adresse à ses fillest
Mais, me dira-t-on, tous les gens par les yeux de qui nous venons de « voir la Révolution » ont été des conspirateurs ou des gens se môlanb activement au mouvement, fréquentant les clubs ; quelques-uns ont été membres des AsaemJalées...
Vous voulez vivre eliez vous ? Soit. Vous voulez vivre avçc ceux qui se terrent, avec ceux, — il y en a toujours en temps de révolution, — qoi prétendent qu'on ne risque sa vie que si on le veut bien- Croyez-vous qu'il n'y ait dans leurs letkes à ceux-là aucun écho du formidable ouragan^ qui bouleverse tant d'existences ?
Vous voulez vivre chez vous ^Mais, en vivant chez vous, pourrcz-vous ne paa entendre les bruits de la rue, hurler les jofurnaux, crier les Hsbes de proscription, beugler lea motions,
nier les injures les plus ignobles contre le Roi et la Reine, re le tambour quatre ou cinq fois par jour; pourrez-vous ne recevoir au moment des grands événements Tordre d'éclaiaussitôt vos fenêtres ; pourrez-vous fermer votre porte visites domiciliaires ? Quand vous sortirez, — car enfin il sortir, — pourrez-vous ne pas vous arrêter devant ces hes incendiaires, éviter ces groupes où l'on prêche le régi- ! ? Pourrez-vous sans étonnement circuler alternativement s des rues autrefois animées et pimpantes, aujourd'hui nés et désertes et que l'herbe envahit, ou dans des rues (Tantes, hurlantes, que sillonnent de continuelles patrouilles ; rrez-vous faire qu'on ne vous demande soixante-trois fois e carte civique de votre maison delà rue du Grand-Chantier place Vendôme ?
DUS ne voulez vous mêler de rien ? Mais si vous avez moins 10 ans, il faut bien aller monter votre garde vous-même, [lis le i7 juin 1792, date à laquelle l'Assemblée a décrété Ton ne pourrait se faire remplacer ; et si vous prétendez $ soustraire à ce devoir, votre portier est là toujours prêt à 3 dénoncer.
DUS évitez les foules ? Mais il faut bien vous occuper de vos res ; il vous faut bien stationner à la porte des changeurs r négocier vos assignats ; si vous êtes négociant, il vous bien aller à la Bourse, pour vous tenir au courant des forables à-coups du marché ; et là vous êtes vite pris dans bagarre !
DUS mangez, n'est-ce pas? Vous vous rendez chez votre ier faire vos commandes ; 200 canailles ont organisé précient devant chez lui une manifestation ; prétendant avoir le 'e à meilleur compte ils appellent cet épicier accapareur, ^ous avisez pas au moins de leur prêcher le calme ! >us ne manifestez point vos sentiments? Mais si vous êtes catholique et que vous désiriez entendre une bonne messe, iidra bien vous glisser furtivement dans quelque chapelle •n en puisse entendre une célébrée par un bon prêtre. Cela , vous conduire à Téchafaud.
)us vous promenez peu?N'êtes-vous pas exposé pourtant, ar vous restez Parisien, n'est-ce pas ? — n'êtes-vous pas )sé à traverser le Palais-Royal et à ouïr les motions enra- 1 des meneurs ? à longer les Tuileries et à voir Théroignc )romenant en costume d'amazone nationale, les pistolets ceinture, ou à rencontrer, qui en sort, une bande de bonrouges qui vous appelleront aristocrate ?