M. E. CONGREVE
à Wandsworth.
Paris (10, rue Monsieur-le- Prince.),
Le Mercredi 28 Dante 69.
Mon éminent disciple,
les touchantes inquiétudes qu'indique votre lettre d'avant-hier, arrivée hier, me décident à vous faire, malgré ma grande faiblesse physique, une courte réponse immédiate, ultérieurement développable.
Sans être encore rétabli, je suis en vraie convalescence de la plus grave maladie que j'aie jamais subie depuis
trente ans, et que je me félicite d'avoir seul traitée. L'unique médecin qui, malgré sa jeunesse, m'inspire une véritable confiance, est mon éminent disciple de la Fertésous-Jouarre, M. Eobinet, dont je vous ai déjà parlé. Néanmoins, jai successivement rejette, d'après une courte épreuve, toutes les parties de l'unique consultation que j'avais finalement invoquée de son filial dévouement : en sorte que je suis seul responsable. J'ai par là fourni, dans un cas décisif, le type anticipé des moeurs normales, où tout malade sufiisamment éclairé, devient, quand sa raison reste pleinement intacte, le meilleur directeur de son propre traitement, en ne demandant aux docteurs que des renseignements spéciaux sur les symptômes et les moyens : vu l'irrationnalité radicale de l'art médical, dont les conceptions restent toujours collectives, tandis que les applications deviennent toujours individuelles ; ce qui rend l'harmonie mutuelle essentiellement fortuite, comme l'indiquent les dissidences habituelles des divers médecins envers les moindres cas.
Ma crise décisive consista, le Dimanche 2Q Juillet, en un copieux vomissement spontané de pur sang; sans effort ni douleur, j'en perdis, en cinq minutes, plus d'un demi-litre. Cette évacuation exceptionnelle, dont tout le monde s'effrayait excepté moi, commença, dès le lendemain, la convalescence. Néanmoins, cette rude solution naturelle, combinée avec la sévère diète sur laquelle j'avais surtout fondé mon traitement, produisit une extrême faiblesse physique, qui maintenant constitue mon seul
trouble essentiel. 11 diminue journellement depuis que je mange un peu de viande, principalement du boeuf. Je compte, dès Lundi prochain, cesser de me recoucher dans la journée, ne m' étant alité que pendant la convalescence, vu l'épuisement.
Due à l'ignoble conduite d'un faux disciple, ma maladie me procure une précieuse compensation, en manifestant les sentiments de dévouement et de vénération restés jusqu'ici latents chez les meilleurs positivistes, auxquels il ne manque ainsi que plus de fraternité mutuelle. Ce progros décisif me permet d'assurer que, si notre dictature actuelle peut encore durer dix ans, elle installera mes triumvirs.
Agréez la cordiale gratitude que m'inspirent votre noble sollicitude et celle de l'éminent foyer que vous avez dignement fondé.
Auguste COMTE
Latelt Published.
Trente Lettres d'Auguste Comte à des Positivistes
anglais.
Kenny & Go., Printers, 25, Camden Road, London, N.W.