‹ Lettres d'Elvire à LamartineChapitre 3 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

ce que pouvait être, dans risolement de la campagne, aux prises avec ce père fantasque et brutal, et en dépit de la protection d'un oncle débonnaire, l'existence d'une jeune fille de santé délicate, de nerfs malades. Julie était parfaitement malheureuse.

C'est alors que se présenta M. Charles.

Ce n'était pas le prince charmant. Il n'avait plus vingt-cinq ans. Mais qu'il était loin de ressembler au vieillard de comédie, au bonhomme paterne, à l'octogénaire bénisseur imaginé par Raphaël! A défaut du charme de la jeunesse, il avait le prestige de la célébrité. Ce savant avait été le professeur à la mode, dans un temps où la science, en faveur auprès du public mondain, agréait aux dames. Il avait un renom d'intrépidité. C'est lui qui, en 1783, après Pilâtre de Rozier, avait fait le second voyage aérien. L'expérience, qui avait eu un grand retentissement, avait valu au courageux aéronaute une véritable popularité. Son nom s'était répandu, ses traits avaient été reproduits par l'imagerie. Cela pouvait compenser la différence des années. Aussi bien, en 1804, à cinquante-sept ans, M. Charles, qui d'ailleurs survécut à sa femme, était encore d'une belle verdeur; à vingt ans, Julie était déjà languissante. Si le mariage était disproportionné, il ne l'était guère plus que celui de M''^ Didot demandant en mariage, à vingt ans. Bernardin de Saint-Pierre qui en avait cinquante-trois; il l'était moins que celui de M''^ Désirée de Pelleporc contractant, à vingt ans, un mariage d'amour avec le même Bernardin âgé de soixante-trois ans, et moins

JULIE CHARLES

que tant d'autres pour lesquels on ne s'est pas mis en frais d'explications saugrenues. M. Charles aimait Julie ; il l'aimait pour sa jeunesse et pour sa beauté. Obligé de la disputer à un père qui lui rendait la vie insupportable, mais qui tout de même ne voulait pas se séparer d'elle, il lutta. Ce furent cinq semaines d'énervantes alternatives : très épris, M. Charles estimait que Julie « en valait la peine». Enfin son désir l'emporta. Julie était pleinement d'accord avec lui. Ce n'était plus une enfant ; elle savait ce qu'elle faisait : elle acceptait de tout son cœur et sans restrictions d'aucune sorte un mariage qui était pour elle une délivrance.

Le ménage fut heureux. M. Charles était un homme excellent, d'une bonté non pas larmoyante, mais vigoureuse et gaie. 11 entoura sa jeune femme de tous les soins que réclamait cette frêle organisation. Il veilla, en mari plein de sollicitude et en homme bien portant, sur sa « pauvre Julie » toujours malade. Lorsque vinrent les infirmités, — il fut atteint de la pierre en 1811, — elles n'eurent pas raison de son optimisme courageux. Sa maison était charmante. Julie, en y entrant, y trouva un cercle tout formé d'hommes qui avaient connu l'ancienne société et en continuaient la tradition. Aussi bien M. Charles, qui avait touché une pension de Louis XVI, et qui, logé au Louvre, où il cachait un frère, prêtre insermenté, avait failli être arrêté le 10 août, n'avait jamais été un révolutionnaire très farouche. C'était un de ces bourgeois éclairés de la fin du xviii'' siècle, qui conciliaient la foi aux

idées nouvelles avec rattachement aux idées monarchiques ; ami des lumières et détaché de toutes croyances religieuses, il était sans fanatisme à rebours, libéral, modéré, vraiment tolérant. Les amis qui, au début de la Restauration, le visitaient dans son appartement de l'Institut, étaient pour la plupart, du groupe royaliste constitutionnel : c'étaient Suard, Rayneval, Laine, Lally-Tollendal, surtout le baron Meunier et de Bonald. Attirés par la célébrité, le mouvement d'esprit, la bonhomie de M. Charles, ils avaient su goûter l'attrait nouveau qu'apportait aux réunions de l'Institut la présence de sa jeune femme.

Julie eut un salon. Elle y présidait avec une grâce nonchalante. Elle aimait qu'on vînt lui apporter les nouvelles chaque soir, et prendre quelques instants de causerie, avant de paraître aux réceptions officielles. Elle assistait, avec une complaisance un peu lasse et une attention légèrement distraite, à ces entretiens d'hommes âgés qui discutaient de science, de philosophie, de politique, d'économie politique. Elle goûtait, comme il convenait, ces joies sérieuses et cette félicité calme; elle n'imaginait pas que quelque chose pût manquer à son bonheur; elle ne se doutait pas que sa jeunesse pût se révolter ; elle n'entendait pas Lappel de son cœur...

Cependant, sous l'influence du mal qui la consumait, une espèce de fièvre grandissait en elle à son insu : c'était un besoin de se dépenser, de rendre service, d'obliger; c'était une poussée de sensibilité qui s'épanchait en effusions d'amitié, trompant mal

JULIE CHARLES

un désir insoupçonné d'émotions plus tendres e1 plus vives. Ainsi cette jeune femme, heureuse et inquiète, qui avait passé la trentaine, qui était touchée par la mort, et qui n'avait pas encore aimé, languissait dans une attente dont, sans la comprendre, elle subissait l'angoisse.

CHÈRE VALLEE D'ALXl...

ELLE était arrivée aux eaux d'Aix dans les premiers jours de juillet 1816; bientôt elle y rencontrait Alphonse de Lamartine.

Celui-ci, avec le charme un peu sauvage de se:, vingt-six ans, était un jeune gentilhomme de province, grandi à la campagne, dans un milieu familial et chrétien, et à peine affranchi de la tutelle de ses parents. A la faveur de brèves échappées, il avait eu quelques aventures, tout à fait banales, dont l'une pourtant lui fournissait un thème à des variations poétiques, dans la manière voluptueuse et triste alors à la mode. Il se souvenait d'avoir, au cours d'un voyage en Italie, rencontré une petite ouvrière dont il avait fait sa maîtresse, qu'il avait abandonnée, et qui était morte. Sa vanité avait été flattée, son imagination occupée : son cœur n'avait pas été ému. Il était arrivé à une période difficile de sa vie. Sans emploi, sans but précis dans l'avenir, désœuvré, il s'ennuyait. Les vers où se jouait sa merveilleuse facilité pouvaient lui être un passetemps; il n'avait jamais songé à en faire un métier. 11 sollicitait vainement un poste dans la diplomatie.

LETTRES D ELYIRE A LAMARTINE

Le mauvais état de sa santé s'aggravait par l'effet de cette inaction forcée. Par suite de cette dépression de tout son être, la mélancolie, ce mal du siècle, s'insinuait dans son âme naturellement rêveuse. Toutes sortes d'aspirations, tumultueuses et confuses, s'accumulaient en lui. « Je ne sais quelles idées vagues et sublimes, et infinies, me passent au travers de la tête, à chaque instant, le soir surtout, quand je suis, comme à présent, enfermé dans ma cellule, et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si, pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois, je l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais... » Depuis le mois de novembre 1814 où il adressait à Aymon de Virieu cette brûlante confidence, jusqu'au moment où les médecins l'envoyèrent à Aix pour soigner une affection du foie, ses maux physiques et sa détresse morale n'avaient fait que s'accroître. Il arrivait malade, souffrant du tourment de sa jeunesse inassouvie, dans la mélancolie ardente d'une âme de désir.

C'est dans ces dispositions d'esprit si voisines que se trouvaient Lamartine et Julie Charles, quand leur destinée les réunit. Ils se virent, ils s'aimèrent. Ils étaient seuls, dans un cadre de nature fait à souhait pour l'idylle. Tout ce qui n'était pas leur amour fut oublié.

LA PREMIERE LETTRE

IL fallut s'éveiller de cette ivresse.

L'automne approchait. Julie dut s'acheminer vers Paris, où nous voyons qu'elle était rentrée en septembre. A Milly, puis à Mâcon où il était retourné, Lamartine rêvait de venir passer l'hiver à Paris, pour y retrouver celle qu'il aimait. Il en cherchait le moyen. Mais, dans l'état de gène où était la famille de Lamartine, un séjour du jeune homme à Paris comportait des sacrifices d'argent, auxquels on ne se résoudrait pas sans des raisons sérieuses. Sur ces entrefaites, Lamartine apprend que le serviable Aymon de Virieu, parti depuis huit mois pour le Brésil avec le duc de Luxembourg, est de retour à Paris. Le 8 décembre, il lui adresse un premier billet: «Je brûle d'impatience de t'allerembrasser, car je compte aller à Paris bientôt, et ce sera un nouveau motif. Rien n'a changé en bien dans ma position pendant ces huit mois. Mon cœur seul a changé ; hélas ! il était plus heureux à ton départ. » Le 12 décembre, nouvelle lettre. Lamartine s'est avisé du genre de service que son ami peut lui rendre : c'est un complot où il ne refusera

pas d'entrer. « Restes-tu à Paris? Y es-tu assez longtemps pour que je puisse t'y voir? Ecris-moi dans ta première lettre que tu m'engages à y venir, que tu pourras peut-être m'être utile, m'aider à me caser dans quelque bonne sous-préfecture : cela engagera beaucoup mon père à me donner les moyens d'y aller en effet... » Pour faciliter à Lamartine ce séjour tant désiré, Virieu lui abandonnait une des chambres de l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel du maréchal de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin.

Il ne borna pas là ses bons offices. Porteur d'une lettre d'introduction de son ami, il s'était présenté chez Julie. Il était tout de suite entré dans son cercle. Il avait à la préparer au grand bonheur qui lattendait.

Le mercredi 25 décembre, il était auprès d'elle, lorsque, parmi les habitués de chaque soir, elle vit apparaître un nouveau venu : le compagnon des heures enchantées d'Aix. Les deux amants furent bientôt séparés par l'arrivée des visiteurs. Mais, à peine terminée cette soirée de joie et de torture, et, quand le dernier des hôtes, devenus des importuns, eut enfin pris congé, Julie, assise devant sa petite table, laissait courir sa plume et donnait un libre cours aux sentiments que son cœur avait dû contenir et qui avaient failli le briser. Elle écrivait ces pages débordantes d'émotion que Lamartine devait recevoir le lendemain matin ^ :

I. Nous avons respecté l'orthographe et la ponctuation d'Elvire, comme la disposition même du texte de ses lettres.

LA PREMIÈRE LETTRE

A onze heures et demie, mercredi.

Est-ce vous^ Alplionse^ est-ce bien vous que je viens de serrer daiis mes bras et qui in êtes échappé comme le bonheur échappe? Je me demande si ce nest pas une apparition céleste que Dieu in a envoyée^ s'il me la rendra^ si je reverrai encore mon enfant chéri^ et Vange que j'adore! Ah! je dois Vespérer. Le même ciel nous couvre aujourd'hui et depuis ce soir je vois bien qu'il nous protège. Mais les cruels qui nous ont séparés^ quel mal ils nous ont fait, Alphonse! Qii avons-nous de commun avec eux pour qu'ils viennent se mettre entre nous et nous dire : vous ne vous regarderez plus ? Ce morceau de glace mis sur nos cœurs ne vous a-t-il pas déchiré^ o mon ange? J'en sens encore le froid. J'ai cru que f allais leur dire : Eh! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas à vons^ que j'ai beaucoup souffert, et qu'il est temps pour que je vive qu'il me ranime sur son sein!

— Ils sont partis : mais vous pourriez être là et je suis seule; comment Alphonse.^ n'en pas verser des larmes ? Ah! pourtant bénissons cette Providence divine! Demain encore., n'est-ce pas., elle nous réunira et pour cette fois elle nous laissera ensemble! C'est une épreuve qu'elle voulait encore que nous puissions subir; mais elle ne veut pas que nous mourrions cette nuit., et alors ne mérite-t~elle pas nos adorations toutes entières? Je le sens si fortement que mon premier besoin dès que l'on m'a quitté a été de me jeter à genoux et d'adorer avec

larmes cette suprême boiitéqiii m'a rendu Alphonse! C'est aux pieds de Dieu que fai recouvré la force de lui parler à lui-jnêfne! — // 7ne permet de vous aimer, Alphonse! fe7i suis siire. S'il le défendait^ atig?nenterait-il à chaque instant l'ardent amour qui me consume^ aurait-il permis que nous nous revissions'? voudrait-il verser à pleines mains sur nous les trésors de sa bo7ité et nous les enlever ensuite avec barbarie? Oh! non, le ciel est juste! il nous a rapprochés, il ne nous arrachera pas subitejnent l'uji d l'autre. Ne vous aimerai-je pas comme il le voudra, comme fils^ comme ange et comme frère? et vous, vans, cher eiifant! ne lui ave^-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère?

Ah! que cette nuit s'écoule, elle me torture. Quoi! Alphonse, je ne me trompe pas, vous êtes bien ici! Nous habitons le inême lieu! Je n'en serai sûre que demain. Il le faut, que je vous revoye, pour croire à mon bonheur ! Ce soir le trouble est trop affreux. — Chère vallée d'Aix! ce n'était pas ainsi que vous 710US rassembliez, vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel! elles duraient comme notre amour sans terme, sans bornes! elles auraient duré toute la vie. Ici les voilà déjà troublées. Mais quelle soirée aussi et que 7ious aurio7is tort, cher e7ifa7it, de 7î'en pas espérer de 7neilleures! Vous verre^ co77i77ie habituelle m e7it je suis seule. Vous verre^, de77iain, mo7i cher a7ige, si Dieu estasse^ bo7i pour 7ious faire vivre jusqu'aji soir, que des heures et des heures se passer 07it sa7is que Vo7i nous sépare! Vous verrci

LA PREMIERE LETTRE

si, VOUS ici, je puis me plaindre de ma situation!

Demain f ai le malheur de n être pas libre avant midi et demi. Je vais an Palais avec M. Charles remplir je ne sais quelle formalité, je sors à on{e heures et demie. Je calcule que cela me prendra une heure. Attendez-moi che^ voîis, mon ange. J'y serai dès qu'on m'aura laissée et je vous ferai demander pour vous emmener afin que nous passions le reste de la matinée ensemble. Prions Dieu que jusque-là il nous donne de la vie et de la force.

Ecrivei-moi par mon commissionnaire que vous m'aime^ toujours, ces mots chéris nont pas frappé mon cœur dans le petit nombre de mots que j'ai pu recueillir de votre bouche! Redites-les Alphonse! Répète^ beaucoup que vous aime^ votre mère! Elle est quelquefois si malheureuse de l'idée terrible que vous pourrie^ cesser! — Mais non, non, vous le lui ave:^ trop dit! Ne prene^ pas ceci pour des craintes, une mère ne doute pas de son fils, elle est toujours sa mère, elle peut tout entendre. C'est un de ses devoirs, elle les remplira tous. Ah! mon enfant, que je vous aime! que je vous aime! Vous lêtes-vous bien dit? L'ave^-vous vu? Au milieu de ce monde oit il fallait parler, sentie^-vous mon cœur souffrir? Le voye^-vous battre? Alphonse ! Alphonse! je succombe à mon émotion. Je vous adore! mais je n'ai plus la force de le dire. Ah! que des larmes abondantes me feraient du bien! Qu'il est donc difficile à porter, le bonheur! Pauvre nature humaine, tu es trop faible pour lui!

Dites à votre ami que je le porte aussi dans mon

cœur comme un frère. Ah l qu'il a ctc bon pour moi î Comme il faut qiCil -cotis aime pour m' avoir supportée dans mes douleurs et soutenue ce soir quatid il est venu in annoncer mon enfant! Alphonse! paye^ ma dette envers lui. Aimei-le davantage, cet ami si digne de vous! et que ce ne soit pas parce que je manque de reco7inaissance^ il a toute la mienne^ et il a aussi en épanchements et en affection tout ce qui 7i appartient pas exclusivement à mon Alphonse.

Je vous laisse, enfant chéri! pour quelques heures. Vous alle^ dormir et moi pendant la nuit entière je vais veiller sur vous et demander à Dieu que demain nous arrive ! Après nous pouvons mourir.

Dors donc, ami de mon cœur! dors et quà ton réveil cette lettre que tu recevras avec tendresse te soit remise! mon ange! mon amour! mon enfant! ta mère te bénit! et bénit ton retour l

LA SECONDE LETTRE

Nous donnons ici, à la suite, les deux lettres que Lamartine reçut de Julie, écrites quelques jours après celle-ci, le i^' et le 2 janvier de l'année 1817 :

ie>' janvier 1817, 10 heures du soir.

Que je vous retroiLve, 0 mon Alphonse! Après une journée livrée à des indifférents^ je brûlais d'être seule, fai pourtant fait fermer ma porte très tard^ mais depuis 3 heures j'ai du monde et je nai vu avec plaisir que M. et M""^ Mounier! Ils sont venus tout de suite après leur dîner et c était vraiment aimable : pourquoi n'en ai-je pas asseï joui? Ah! c'est que vous êtes dans mon cœur, mon enfant^ et que quand je ne puis ni causer librement avec vous, ni vous écrire je suis malheureuse. Il faut pourtant que je vous dise que Wilhelmine a été charmante et son mari très bon pour moi. Cette jolie jolie femme m'est arrivée parée pour la Cour et elle est restée avec moi jusqu'à l'heure oit le Roi recevait, ne voulant pas, m'at-elle dity passer cette journée sa^is me voir. Elle

in a apporté 7ine jolie hague renfermant des cheveux de tonte sa famille et portant son chiffre, celui de son mari et de ses enfants. Moi je lui ai tressé des bracelets semblables à la ceinture que je vous ai montré à Aix et j'y ai fait mettre aussi nos chiffres. M. Mounier m'a donné lui ouvrage très rare de son père qu'il a pris soin de faire relier élégamment. Ce sont ses doctrines politiques. Vous voye^ que cest une antitié grave que la sienne et qu il ne me traite pas en femme qui aime les romans. J'aurais voulu lui donner aussi quelque chose, mais je ne sais qiCimaginer et je ne puis pas sortir, f enverrai demain che{ Lenormand pour avoir un livre qu'il n'ait pas. Je voudrais., mon amour, que vous fussie^ là pour me guider sur le choix qui 7n' embarrasse. Je ne le ferais pas au, hasard de mal choisir! — Wilhelmine nous a quittés à huit heures., nous laissant M. M[ounier) qui a fait avec M. C(harles) quelques parties d'échecs. Il m'a mis pendant ce temps au fait de la politique du jour et la loi des élections est revenue sur le tapis, comme vous le croyei bien. La discussion se continuera jusqu'à après-demain. Jamais question 71 aura été plus fortement débattue. On ne sait pas encore quel parti l'emportera. Le ministère craint un peu que ce ne soit pas lui, mais je vois la minorité, quoique <^ très forte » de raison, croire asse{ peu à son triomphe. Quand je dis forte de raison, vous save^bien, mon amour, que je n'en trouve pas à toute la minorité et ' que par exemple M. de la Bipurdonnais) m'a paru aussi maladroit que dénué de ce qui constitue le bon

LA SECONDE LETTRE

sens^. Mais je dis que la raison me parait être du côté des hommes qui improuvent la loi. — Aii reste ^ ce sont des sujets sur lesquels je me permets à peine une opinion et oii je crois que toute femme qui nest pas folle doit se récuser. — C'est vous, cher Alphonse, qui me jixeriei sur tous ces points audessus de ma portée, si j'avais le bonheur de vivre auprès de vous,^jÛ/ous avie^ la bonté de me dernavider Vautre jour mon avis sur une chose de cette nature, et je crois que je vous ai dit quelle était mon opinion stir les femmes qui se permettent d'en donner aux hommes qu'elles aiment, au lieu de les recevoir d'eux. C'est de leur part que la soumission et la déférence doivent être entières, et à cet égard je fais bien mon devoir je vous assure. J'aime à reconnaître votre supériorité et j'en suis fièrel En ma qualité de femme, j'ai seulonent plus de respect pour des objets consacrés par le préjugé peut-être. Mais quelle est la femme qui peut s'en dire exempte "^ Que cette devise est vraie : « U71 honime doit braver Vapinion, nne femme s'y soumettre. » Quelle est vraie du moins dans presque toutes les circonstances de la vie pour les hommes : et pour les femmes, comme elle est vraie toujours! — Je ferais donc mon bonheur et mon devoir, cher Alphonse, de prendre vos conseils et de les suivre sans restriction

I. La Chambre élue au lendemain de la dissolution de la Chambre introuvable, discutait alors le projet de loi qui fut voté le 5 février 1817 et qui abrogeait l'élection à deux degrés. Le comte de La Bourdonnais, par la façon dont il combattait le projet, en sefforçant de compromettre le Roi, souleva des murmures dont on retrouve la trace au Moniteur.

dans mes sctitiinents pour vous; la représentation seule me paraîtrait permise, et encore ce ne serait que sur les choses oit les femmes doivent avoir une opinion à elles, qui les met peut-être à même d'ouvrir un bon avis, que je pourrais discuter avec vous. Mais lotîtes nos raisons dites, avec quel respect, cher Alphonse, je me soumettrais à votre décision! Que je serais une bonne femme avec vous! Que j'en suis une ordinaire pour un autre! Ce que c'est que V amour! Quelles vertus il inspire quaîid V objet qui Va fait naître en est digne! Je sens que mon Alphonse pourrait ni élever jusqu'ati Sîiblimc! -^\

Que nous voilà loin, cher enfant, d'îine conversation politiqtie! Depuis quinze jours, c'est la première fois que je puis laisser courir ma plume et vousvoyei si fen profitte. Vendredi vous aure^ donc enfin une lettre. Pour laisser les autres, je veux vous dire encore une nouvelle du jour. A Vaudience de ce matin, devant deux cents personnes, M. le d(uc) de Bierry)^ a dit à M. Cuvicr (commissaire du Roi), après quelques phrases polies sur son rapport : qu'il regrettait qu'il eût employé un beau talent à soutenir une loi qui lui paraissait mauvaise et subversive de la Charte non moins que de la monarchie, qu'il saurait gré aux hommes qui voteraient contre, quHls serviraient la légitimité.

— M. de Bonald a fait un fort beau discours

I. Le !«'■ janvier, les ministres, maréchaux, ambassadeurs, etc. furent reçus par le Roi dans la salle du Trône. Tous furent admis ensuite auprès de Monsieur, de Madame, duchesse d'Angouléme, et chez les Princes.

LA SECONDE LETTRE

qui a fait une grande impression. Les denx partis s'accordent à dire que si on eut été aux voix après, la loi n'eût pas passé. Il faudra voir demain la marche de la discussion. Lise^ le rapport de M. de B{onaldj, je vous en prie, mon Alphonse, et ditesmoi si vous n^adjuirei pas le caractère et le taloit du noble ami de votre mère? Je n'en connais encore que des fragments qiiil ni a lus, mais c'est asse-{ pour le juger. S'il n'est pas inséré en entier dans le Moniteur, je vous< enverrai un des exemplaires de M. de B[onald) que je dois avoir demain.

Tailu vos vers, cher Alphonse, on plutôt je les ai dévorés. Vous me grondere^, j'en suis sûre, mais pourquoi la tentation était-elle irrésistible? Com- 7nent les avoir sur mon lit et les quitter, cher enfant, avant d'avoir épuisé mon admiration et mes larmes? Comment dormir et sentir là votre âme sublime s' épanchant tout entière avec ce caractère de sensibilité qui la distingue, noble comme le génie l touchante comme l'amour vrai! Oh! mon Alphonse! qui vous rendra j amais Elvire? qui fut aimée comme elle? qui le mérite autant? Cette femme angélique m'inspire j risque dans son tombeau une terreur religieuse. Je la vois telle que vous l'ave^ peinte, et je me demande ce qjie je suis pour prétendre à la place qu'elle occupait dans votre cœur. Alphonse, il faut la lui garder et que moi je sois toujours votre mère. Vous 7navei donné ce nom alors que je croyais en mériter un plus tendre. Mais depuis que je vois tout ce qiC était pour vous Elvire, je vois bien que ce n'est pas sans réflexion que vous ave{ senti que vous ne

pouviez éire que mon enfant. Je commoice à croire même que vous ne devei être que cela, et si je pleure^ cest de n avoir pas été placée sur votre route, quand vous pouviei m'aimer sans remords et avant que votre cœur se fût consumé pour iine autre. — Consumé, ai- je dit? ah! pardonnei. Je vois ce que vous devriez être plutôt que ce que vous êtes. Tout respire V amour dans vos lettres et jusqu'à cette expression chérie que vous ave^ créé! N'avc^-vous pas dit, ne suis-je pas sûre que vous ave^ pour moi une passion filiale? Cher Alphonse ï je tâcherai qu'elle me suffise. L ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là, ou que du moins il me fût permis, à moi., de vous aimer d'amour et de tous les amours! Mais s'il faut vous le cacher, o mon ange! si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez les passions de la terre, je me tairai, Alphonse! J'en demanderai à Dieu la force et il m'accordera de vous aimer en silence.

Le 2, au matin.

Une chose m'a frappée, Alphonse, il faut que je vous la dise, dans le langage de votre ami sur la femme que vous ave:^ aimé. Nous en parlions et je lui exprimais mon admiration pour ses touchantes vertus et pour sa mort que je lui envie et que peutêtre je ne lui envierai pas longtemps ; il ni arrêta tout court dans l'éloge que fen faisais par des louanges si ordinaires que j'en de?neurai confondue.

LA SECONDE LETTRE

Ses termes étaient^ je crois, ceux-ci: Oui c était une excellente petite personne^ pleine de cœur et qui a bien regretté Alphonse. — Mais elle est morte de douleur, la malheureuse! Elle V aimait avec idolâtrie! Elle n'a pu survivre à son départ. — Puis par une réflexion rapide qui me fit faire un retour sur moi-même , f ajoutai : Au reste ce n est pas elle qu"" il faut plaindre aujourd'hui, elle a cessé de souffrir. — Votre ami parut alors regretter d'en avoir parlé légèrement et il finit bien, surtout quand il apprit comment elle avait terminé sa vie, par lui reconnaître des qualités, mais l'impression était faite. Serait-il donc possible, Alphonse, qu'Elvire fût une femme ordinaire et que vous l'eussie^ aimée, que vous l'eussie:^ louée comme vous l'ave^ fait? Si cela était, cher Alphonse! quel sort j'aurais devant moi. Et moi aussi vous me loue^, vous m'exalte^, et vous m'aime^ parce que vous me croye^ un être supérieur! Mais que l'illusion cesse, que quelqu'un déchire le voile et que me r ester a-t-il, si vous pouve^ vous tromper ainsi dans vos jugements? Est-ce donc l'imagination qui s'enflamme che^ vous, o mon bienaimé, et croyez-vous comme tant d'hommes le font aux rêves de voire cœur jusqu'à ce que la raison les détruise? Oh! mon ange, je ne puis le croire et cependant je tremble. Si un jour, cher Alphonse! on allait vous dire de moi : C'était une bonne femme, pleine de cœur, qui vous aimait, et que vous pussie:^ supporter cet éloge, est-ce quevous m' aimer ie:^ encore? — Oh! non siirement je ne voudrais plus que vous m'aimassiei, ce serait vous rabaisser vous-

LETTRES D ELVIRE A LAMAF.TIXE

même. Mais je vous le déclare, mon Alphonse., je ne pourrais pas supporter moi-même un pareil éloge. Je sens au dedans de moi quelque chose qui le repousse, ce n est pas la fierté, j'en suis dénuée : ccst V amour \ Celui que je sens pour voiis est d'une nature si relevée! il est si ardent! il est si p%ir. Il me rendrait capable de tant de -certus qu'il me relève à mes propres yeux et que je ne pourrais souffrir qu'on en parlât légèrement. Le reste je l'abandonne. Je vous l'ai dit asse^, cher ami, que je n'étais qu'une bonne femme et qu'il ne fallait m' aimer que parce que je vous aime. Mais quand on aime comme moi, quand on aime comme Elvire et moi jusqnes à en mourir — n est-on donc qu'une femme pleine de cœur? Mais pourquoi mal interpréter ce mot? Ce n'est pas vous, mon amour, qui Vave^ dit et peut-être devrais-je l'entendre autrement. Combien avec autant d'amour n^a-t-on pas de cœur en effet! Comme le mien bat dans ma poitrine! Comme il brille! Conwie il est à la fois dans mon esprit, dans mon imagination et dans l'ainour ardent qui m'enflamme! Allons, je le vois bien, il avait raison, votre ami, nous sommes des femmes pleines de cœur. C'est moi qui devais expliquer autrement cette expression. Pardonnei-donc, mon amour, tout ce qu'elle m'a fait dire, mais garde^ le souvenir de mes justes craintes! et voye^-moi moins aimable, mais aime^-moi quand même.

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LA TROISIEME LETTRE

LE soir de ce même 2 janvier, Julie, — après avoir, dans l'intervalle, reçu une lettre de Lamartine, retenu hors de Paris, semble-t-il, par une courte absence, — lui écrivait :

Jeudi soir, 2 janvier 1817.

Arrive:^, arrive^, Alphonse, venei consoler votre mère. Je ne puis plus supporter vos crnels reproches^ et Vidée déchirante que vous ave^ pu croire à un changement dans mes sentiments fait un tel effet sur moi que je ne suis plus la maîtresse de ma raison. Pour vous prouver que je vous aime par-deS' stis tout, injuste enfant! je serais capable de tout quitter dans le monde., d' aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Dispose:^ de moi., je suis votre esclave. Je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié, réputation, honneur, état, que m^ importe? Je vous prouve que je vous adore. Vous nen pouve^ plus douter. C'est un asse^ beau sort que de mourir pour vous à tout ce que je chérissais avant vous ! Et que m'importe en effet, et que puis-

je placer à côté d' Alphonse qui pût balancer un seul instant les sacrifices que je suis prête à lui faire? S'il se rit des jugeinents des hommes^ je cesse de les respecter. Je trouverai bien toujours lui abri pour ma tête et^ quand il ne m aimera plus., un gai07i pour la couvrir. Je 7iai pas besoin d'autres biens. — Alphonse] Alphonse] plaignez-moi^ vous me mettez au désespoir . Me dire que je vous ai donne la fièvre^ persister dans ce reproche de négligence et m'en parler de ce ton de reproche cest me déchirer Vâme, et encore vous me refuse^ les moyens de me faire entendre., vous nevoule{plus que je vous écrive^ vous allez partir pour un lieu que vous me cachc^., oit vous ne voulez pas trouver une lettre, oïl vous croyez sûrement que je n'en adresserais pas. O Alphonse] ô mon fils] Que vous a fait votre mère? Quelle idée en avez-vous? Si c'est ainsi que vous devez ^^ traiter, il faut la laisser mourir, les forces lui manquent pour souffrir autant. Si vous pouviez la voir] Adieu, adieu Alphonse] chéri] Dieu me fait le bien de suspendre mes maux par d'étranges faiblesses, la dernière arrivera f espère.

Plus tard.

Je reviens à moi, cher enfant, et c'est pour souffrir encore. Vous avez éprouvé un affreux ébranlement, vous voulez partir malade. Vous allez 'voyager avec le doute dans le cœur, vous voulez donc mourir et me tuer? Ah] mon ami, que f avais raison de pleurer Vannée qui vient de finir] Sous quels auspices

LA TROISIEME LETTRE

commence celle-ci l Qil attendre ? que faire? que devenir? il croit ^ il croit, le cruel l que je cesse insensiblement de V aimer. Oh! mon Dieu^ prene^ donc ma vie bien vite et que cette horrible agonie ne se prolonge pas. Il a vu de la froideur dans mes lettres après avoir cru à ma négligence. L'un est vrai comme Vautre. De la froideur pour lui! ô mon Dieu, vous le save^ si fen suis coupable. Vous voye^ 7non cœur, vous., ô mon Dieu, et vous vous plaigne^ quil n'est pas à vous, mais à lui, et si vous pardonner^ c est que vous le reconnaisse:^ pour la plus angélique de vos créatures ! cest que vous voye^ en lui Vâme la plus noble que vous aye^ créé! Ah! laisse^moi V adorer à jamais; mais si je puis encore vous invoquer après vous avoir demandé de ne pas exiger que je me sépare de cette moitié de moi-même, mille fois plus chère que Vautre, faites qu'il me voye telle que je suis, je n implore de lui que cette justice. Il verra de nombreuses imperfections et peut-être même de ces défauts de caractère qui peuvent éloigner un fils de sa mère ; mais qu'il verra d'amour, ô mon Dieu, et s'il ne cesse pas d'être lui-même, comme il en sera touché! Regardes-le Alpho?ise! ce cœur que tu calomnies. Vois la plaie que tu lui as faite, voisla saigner et accuse-moi après si tu le peux. — Hélas! faut-il donc que j'appelle à moi des témoignages étrangers? en ai-je besoin, Alphonse? ne croyez-vous plus ce que je dis? hélas! peut-être? — Eh bien! faites parler votre ami. Je ne lui ai rien dit de Vamour que je sens, je ne Vai pas osé. J'oserai peut-être le lui écrire. Mais s'il n'a pas vu que je

VOUS aime, il ii a jamais rien senti. J'avais presque la crainte que ma douleur et ma joie parlassent trop liant.

Si je ne -vous ai pas dit à vous-même, mon ainonr, ce qui se passait au dedans de moi, cest que je ne sais rien exprimer, car j'aurais cru mourir plutôt que de vous écrire froidement. Une seule chose pourrait ni expliquer à moi-même ce dont vous vous plaigne^, c'est si je vous ai écrit devant les autres et tellement vite, à cause de Vheure, qiiil fallait étouffer toutes mes pensées. Je sens fort bien que quand un autre me regarde je ne puis vous rien dire. Il me semble quon m'écoute et je trouve que c'est une prof anation que d' exprimer V amour devant des hommes qui ne sont pas faits pour le sentir. Je ne veux pas en faire mes confidents.^ ils n'en soiîf pas dignes^ et écrire je vous aime sans qu'ils le voient, pense{-vous donc, Alphonse, que ce soit possible? Est-ce que mes regards, ma main qui tremble, mon émotion, tout ne parle pas en moi? — Ah l crois donc que je t'aime, ange adoré, et ne crains que V excès d'une passion que je ne puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour. Il ne dépend pas de toi-même de me séparer de lui, mais d'elle?... ah! quand tu voudras, dis-moi que je ne t'aime plus, dis-le pour cesser de m' aimer et pour le faire sans reproche, et tu verras!

Alphonse! je voudrais partir pour vous aller trouver. C'est de la barbarie que de retenir mes lettres après m' avoir envoyé la vôtre, il fallait rester un jour de plus, dussiei-vous me voir plus tard. Je

LA TROISIEME LETTRE

ne veux plus que vous me voyiei si vous [ne) croyc{ plus eu moi. — Hélas/ hier au soir le calme avait fini par descendre dans mon âme. Après avoir passé la nuit à lire vos vers, à redouter celle pour qui vous les ave^ faits et à demander à Dieu de ni appeler à lui., si après en avoir tant aimé une autre il ne restait plus rien pour moi :f avais fini après \ une nuit) de pleurs sur Vannée qui n'était plus à nous par me confier dans la destinée; et le soir après ni être {affranchie) de ceux qui avaient voulu que je restasse sur mon fauteuil à avoir Vair de les entendre, c'était avec une joie indicible que fêtais venue retrouver Vami de mon cœur et causer avec lui comme je lui parlerais., ou plutôt comme je lui parlais à Aix, de nous., des choses et des hommes. Joie trompeuse, qu êtes-vous devenue'* La torture s'est mise à la place, jusqu'à vendredi il faudra la subir et ce jour-là même Dieu sait ce qui ni attend] N'avais-jc pas eu la folie de compter pour ce soir sur du bonheur? Ah! mon ami, je vous pardonne tout, mais que je souffre et quel noir horiion couvre à mes yeux l'avenir!... Enfin je sais mourir.

Vendredi matin,

La nuit est passée, je ne vous dis pas de quelle manière. Qu'importe la douleur? Quand elle ne tue pas, elle nest pas asse^ forte. Je ne fais plus de cas que de celle qui détruit Vexistence. Que la mienne est affreuse, cher Alphonse! vous devrie^ m'en délivrer par pitié. Plus j'approfondis mes

sombres réflexions, plus je sens que Je bonlieur n'est pas fait pour moi et que le plus grand bienfait que Dieu puisse m' envoyer, c est de ni appeler à lui. Tant que f ai pu croire qu'en me résignant à vivre je vous faisais du bien, j'ai pu aller jusqu'à aimer la vie^ mais à présent, Alphonse, que vous ne croye^ plus à l'a7nour de votre mère, elle va cesser de vous être nécessaire et alors son sort est tracé. Vous n exigerez pas qu'elle demeure dans ce monde pour s'y nourrir de larmes. Vous n'ave^ pas de soupçons, dites-vous, mais vous n'ave^ pas de confiance, n'estce pas la même chose? Si parce qîiîinc lettre est arrivée trop tard à la poste, ou que m' étant pénétrée de l'idée que je ne puis être que votre mère, j'ai contraint mon âme à cacher le feu q^ii la brûle, vous ni'ave^ supposé une froideur impossible; que puis-je faire pour empêcher que les mêmes pensées vous reviennent et qu'elles nous torturent tous les deuxf Ah! cher enfant, ave^-vous pu le dire qu'au reste vous souhaitiez ^^ refroidissement et que vous ne m'en aimie{ que plus? Si vous avie^ joui de toute votre raison en écrivant cette lettre, je vous demanderais de n'adopter que des possibilités et de ne jamais me dire : Je vous aimerai davantage qiiand vous ne m' aimerez plus et que vous sere^ devenue une femme aussi sèche que je vous ai cru tendre et sensible. (Ici une ligne a disparu effacée par l'usure du papier. )/i7 crois vous l'avoir déjà dit, je ne comprendrai jamais que le bonheur que vous me souhaiteriez hors de vous soit une preuve d'amour. — Mon amour à moi c'est ma vie et si j'ai quelques vertus

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bonnes on sensibles^ cest à lui que je le dois. Ole;le-moi et vous m'oterei tout le fnérite que vous croye^ me voir. Je ne serai plus quiine femme si ordinaire que vous ne me regarderiez^ plus et vous aurieiraison. — Mais il ne dépend, cher Alphonse, ni de vous, ni de Dieu hii-même de niôter V amour que f ai pour vous. Il est devenu V essence de ma vie, et quand je quitterai la terre je V emporterai avec moi. Renonce:^ donc à détruire un sentiment indestructible. Vous pouvez^ tout sur moi, hors cela. Si vous Vordo7ine:{, toute malheureuse que je me trouve en ce moment., je supporterai ma douloureuse existence. Mais si vous voule:^ qu'elle soit longue, o mon bien-aiîné! prouve:{-moi do7ic quelle vous est nécessaire et rendez-la moi aussi douceqiielle m'est quelque/ois à charge. Hélas î pourquoi donc une seule plainte fait-elle sur moi tant d'impression quelle éloigne jusqtiajt souvenir du bonheur que je vous ai dïl jusqu'ici ? Cest que mon âme est faite pour la douleur, qu'elle est à peine accessible à la joie et que le bonheur ne me parait que comme une ombre qui s'évanouit. Ah \ pourtant, mon amour, que je suis coupable l J' oublie les biens si réels que je vous dois pour ne m'occuper que des craintes que peut-être voîis n'ave:^ accueilli qu'un moment et que vous ave^ repoussé. Ah ! mon a7igc, pardonne. Je ne suis pas ingrate, crois-le bien, mais je redoute plus que la mort de perdre mon Alphonse! Ah! qu'il me reste cet ange chérit ce fils adoré! Qu'il dispose de moi à quelque titre que ce soit, et je suis à lui!

Ces lettres ne sont à coup sûr qu'une faible partie du trésor qu'avait longtemps conservé le poète. Mais elles forment un tout. Et elles nous donnent le ton de cette correspondance. Ce quirendaitsi précieuses à Lamartine ces lettres d"Elvire, c'est la fidélité avec laquelle s'y reflète l'âme de celle qui les écrivait. '^ Ses lettres avaient plus d'accent dans une phrase que les miennes dans mes huit pages ; on respirait son souffle dans les mots. On voyait son regard dans les lignes ; on sentait dans les expressions la chaleur des lèvres qui venait de les inspirer. Rien ne s'évaporait d'elle dans cette lente et lourde transition du sentiment au mot qui laisse refroidir et pâlir la lave du cœur sous la plume de l'homme. La femme n'a pas de style, voilà pourquoi elle dit tout si bien I » Faisons la part de l'émotion personnelle et de la gratitude : cette appréciation, dans son fond, est juste. Les lettres d'Elvire sont d'une femm.e qui n'a pas de style et qui ne cherche pas à en avoir. Uniquement soucieuse d'exprimer «l'ardent amour qui la consume », elle emploie, comme il est naturel, le jargon et la rhétorique en usage, aucune langue plus que celle de l'amour n'ayant accoutumé de subir l'influence de la mode. Elle ne dirige pas sa plume, elle ne choisit pas ses mots; l'expression la plus transparente est à son gré la meilleure. Et voilà pourquoi ce sont vraiment ici des lettres d'amour.

Sur l'ardeur de cet amour elles ne laissent aucun doute, et on n'imagine guère que la passion puisse s'exprimer avec plus déloquence. « Quand on aime, comme Elvire et moi, jusques à en mourir... Xe

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crains que l'excès d'une passion que je ne puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour... Je regrette plus que la mort de perdre mon Alphonse... qu'il dispose de moi, à quelque titre que ce soit, et je suis à lui ! » Mais cet amour traversait alors une crise qu'aucun biographe n'avait pu soupçonner encore, puisque aussi bien les seuls indices s'en trouvent ici. Ces lettres vont donc, par leur sincérité même, nous permettre de reconstituer cet épisode de la vie morale des deux amants et nous faire entrer dans l'intimité de cette crise qui fut douloureuse.

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