‹ Lettres d'Elvire à LamartineChapitre 6 sur 15 · LE LAC · texte numérisé non relu

LE LAC

CETTE femme pensive et triste, d'une culture si raffinée, d'une sensibilité si vive et si délicate, inclinée vers le sentiment religieux et respectueuse de l'amour, comment croire qu'elle n'ait pas influé profondément sur Lamartine ? Notons qu'elle était plus âgée que lui de six années. C'était une femme qui avait vu le monde, tandis que lui n'était encore qu'un écolier de la veille. Il est douteux qu'il l'ait convertie, mais il est certain qu'elle a renouvelé son cœur. Il a compris auprès d'elle combien les sentiments, à l'expression desquels il s'était complu jusque-là, étaient de caractère superficiel et de qualité médiocre. Vienne le jour où il désespère de jamais revoir celle qu'il avait attendue vainement aux lieux où ils s'étaient aimés, cet amour lui apparaît désormais dans le passé ; le regret et le souvenir en dégagent la poésie : il écrit le Lac.

Depuis longtemps déjà, et bien avant qu'il eût connu Julie, l'idée du Lac hantait l'imagination de Lamartine. Elle lui était venue par ses lectures ; il l'avait trouvée dans un sonnet de Pétrarque ; et sur un exemplaire du poète italien, daté de 1810, il

avait crayonné cette traduction du sonnet : Valle elle di miel lamenti sel picna :

Vallons remplis de mes accords, Ruisseaux dont mes pleurs troublaient l'onde, Prés verdoyants, forêt profonde.

Oiseaux qui chantiez sur ses bords,

Zéphirs qu'embaumait son haleine, Sentiers où la grâce autrefois Me guidait sous l'ombre des bois, Où l'habitude me ramène.

Ce tems n'est plus. Mon œil glacé Vous cherchant à travers ses larmes, Sur vos bords jadis pleins de charmes Ne retrouve plus le passé.

La colline est pourtant aussi belle L'air aussi riant que jamais.

Ah! je le vois, ce que j'aimais, Ce n'était pas vous, c'était elle ^

Mais ce n'était encore là pour lui qu'un lieu commun de la poésie lyrique : l'émotion ressentie par un poète en présence d'un paysage où tout lui rappelle le souvenir de l'amante disparue. C'était un thème encore abstrait, un cadre qui attendait le

I. M. Emile Ollivier qui possède l'exemplaire de Pétrarque ayant appartenu à Lamartine, a bien voulu nous confier les deux précieux petits volumes, où nous avons pu lire ces vers, un peu autrement qu'on ne l'avait fait avant nous.

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