A BRUXELLES
Vcjtaux, 21 novembre 1£67.
Monsieur,
Veuillez croire qu'il m'en a beaucoup coûté de ne pas répondre sur-le-charap à votre belle lettre. Si vous avez jeté les yeux sur le journal le Temps du 7 novembre, vous aurez vu (et je m'en félicite) que j'allais au devant de votre pensée. Voilà encore une fois l'Italie replongée dans le papisme par la main du Deux-Décembre. Vous sentez combien cette nouvelle expérience, dont je ne doutais pas, m'a été cruelle. Les Italiens sont beaucoup trop abattus de la journée de Montana. Si l'on réfléchit à l'immense inégalité des armes, il est certain que cette journée est militairement très glorieuse pour eux. On a jeté d'abord cette fausse nouvelle : déroute, débandade de Montana. Et, commetoujours, le mensonge, en prenant les devants, a été universellement accueilli. L'Histoire aura toutes les peines du monde à rétablir la vérité, et, encore une fois, ce sera trop tard. Attendons-nous à un petit ouragan de réaction papaline et césarienne.
Vous devez voir. Monsieur, qu'un grand malheur, c'est qu'une partie du libéralisme français est à la fois athée
de cœur et catholique papiste de bouche et d'opinion. A quoi cela peut- il aboutir? Les classes supérieures riches en sont là ! Quiconque touche à ce saint des saints est excommunié au nom du bon goût, de la convenance et de la saine politique.
J'ai osé dire en France ce que je pense; mais Dieu sait les difficultés que j'y ai trouvées, et de plus en plus étouffantes! 11 semble que les libéraux ont horreur de la liberté. Ils ne pardonneront jamais à celui qui en veut autre chose que l'ombre. N'importe ! continuons le bon combat, tout bâillonnés que nous sommes par les amis autant que par les ennemis.
Je vous lis, Monsieur, avec le plus grand intérêt, la plus vive sympathie. Donnez-moi, je vous prie, souvent cette satisfaction. J'en ai besoin.
Recevez, etc.,
EDGAR QUINET
Combien je serais heureux de faire quelque chose qui pût être utile comme vous le dites à ce petit pays où mes sept années d'exil m'ont enraciné par tant de bons souvenirs, et aussi de cruels.
30i LETTRES D'EXIL.
DCLXXXVII
A M. RIGOPOULOS, DÉPUTÉ A ATHÈNES
Veytaux (Suisse), 21 novembre 1867.
Cher Monsieur,
J'ai lu cet été votre beau discours dçins votre belle langue, et, Dieu merci, je n'en ai pas perdu un mot. Je le relis aujourd'hui en français, avec la plus vive gratitude pour le souvenir que vous m'avez donné. Comment ne vous serais-je pas très reconnaissant d'avoir attiré sur mon nom les témoignages et les sympathies de l'Assemblée hellénique? Quand, en 1829, j'entrai dans Athènes, au milieu du siège, parmi les cadavres à demi calcinés, qui m'eût dit que je recevrais un jour pareil écho du bruit de mes pas dans ce qui n'était alors qu'une ruine pestiférée? Vivez, grandissez et prospérez dans la liberté, chers et nobles Hellènes ! Je vous ai vus dans l'esclavage et la détresse. Je vous vois dans la résurrection, en pleine possession de vous-mêmes. Puissé-je un jour en dire autant de mon pays!
Je voudrais faire quelque chose pour là Crète. J'en cherche les moyens.
Croyez, cher monsieur Rigopoulos, à ma véritable affection. Je me suis toujours et partout informé de vous.
LETTRES D'EXIL. IJOS
Mon adresse est à mon nom : Edgar Quinet à Yeytaux. Votre sincèrement dévoué de cœur
J'envoie votre discours à Victor Hugo.
DCLXXXVIII
A M. JULES GLARETIE A PARIS
Veytaux, 23 novembre 1867.
Oui, Monsieur, j'ai reçu et lu avec le plus vif intérêt, la plus parfaite sympathie, les Derniers Montagnards. Il m'est bien doux, je vous l'assure, de me trouver en si complet accord avec vous, qui êtes le printemps de Vannée. Vous avez eu le courage d'être vrai. Cette bravoure de l'esprit est certainement plus difficile que les merveilles du chassepot !
Votre talent vous fera, je l'espère, des imitateurs. Nous y gagnerons tous.
Veuillez recevoir. Monsieur, etc.
EDGAR QUINET
DCLXXXIX
A M. NADROY A PARIS
Veytaux, l«r décembre 1867
Monsieur,
C'est avec empressement que je vous enverrais, si j< les possédais, les documents dont vous avez besoin pou Touvrage que vous avez entrepris. Malheureusement j( n'ai en ma possession ni documents inédits, ni manuscrits sur la Révolution et la République de 1848. Mei papiers, comme mes livres, ont été dispersés par l'exil Quant à mes Discours de 1848 à 1851, mes publications malettre sur Tamnislie, etc., tout cela se trouve, en grandi partie, dans les deux volumes de mes Œuvres politiques Je regrette de ne pas les avoir ici pour vous les offrir.
Vous aurez sans doute bien pesé la principale diffi' culte de votre ouvrage. Elle consiste en ceci : Vous fere; la critique de la République de 1848 et vous aurez tout liberté pour cela. Mais, quant à la critique du Deux Décembre, elle vous sera impossible. Or le plus gram plaisir que vous puissiez faire au Deux-Décembre est d< faire le procès aux hommes de 48. Car le coup d'Éta apparaît alors comme le digne justicier qui exécute li sentence. Voilà l'écueil. Je vous le signale.
Recevez, Monsieur, etc.
EDGAR QUINET
DCXC
A MADAME BEGK B.ERNARD A LAUSANNE
Veytaux, 2 décembre 1867.
Madame,
Au milieu des cruels événements de nos jours, vos paroles de sympathie m'ont bien touché. Veuillez croire à ma sincère gratitude. J'ai foi, plus que jamais, dans l'avenir de Tllalie. Heureux qui verra ce lendemain.
Mais, aujourd'hui, faire le procès à Garibaldi, n'est-ce pas faire le procès à l'héroïsme et à la patrie?
Hier, j'ai reçu un mot de lui, daté de Varignano; il me dit : Je vous écrirai une longue lettre quand je serai libre de le faire.
Ainsi ils le tiennent au secret! Esecrabile Varignano!
Ses ennemis viennent de parler; ils ont dit leur secrète pensée, et cette pensée est la mort de la justice. Mais le monde ne veut pas mourir ni à la justice ni à la liberté. Il répète le mot : Jamais! appliqué à l'avenir d'un peuple*. C'est la première fois qu'on a osé condamner à perpétuité une nation au néant.
1. M. Rouher venait de prononcer le mot Jamais! à propo» de rUnité italienne : « Nous ne sertirons jamais de Rome ! »
L'avenir répondra et il rira de ce qui nous indign( aujourd'hui.
Agréez, Madame, etc.,
EDGAR QUINET
■* ff
DCXCI