‹ Lettres d'exil à Michelet et à divers amisChapitre 76 sur 233 · A M. DUVERGIER DE HAURANNE A PARIS · texte numérisé non relu

A M. DUVERGIER DE HAURANNE A PARIS

Veytaux, lljuiUet 186G.

Monsieur et cher ancien collègue,

Il n'est pas trop tard pour vous féliciter du mariage de monsieur votre fils. C'est là une image et une promesse de ionbeurqui viennent bien à propos pour reposer l'esprit 30 beau milieu des horreurs de ce mois de juin 1866. Fous ne doutez pas que je ne prenne une vive part à tout ce qui peut arriver d'heureux à mes anciens et aimables FOisins du bois de Géry.

Que ne puis-je causer avec vous de cette grande guerre

i30 LETTRES D'EXIL.

qui prend au dépourvu ceux qui, chez nous, l'ont tramée et poussée par derrière.

Ils sont, en ce moment, visiblement dupes; mais personne n'ose ou ne peut le leur dire. Quelle belle occasion pourtant, de montrer, pris dans son traquenard, celui que M. de Falloux a le courage d'appeler le Régulateur des destinées européennes! Eh bien, le Régulateur est tombé dans son piège ; il s'y démène tristement, à l'heure qu'il est. S'il en sort, ce sera non par son habileté, mais par a complaisance de l'opinion, décidée à tout admirer de celui qui la bâtonne.

Quelque chose de singulier m'est arrivé, ces jours-ci. J'ai voulu relire une brochure que j'ai publiée sur V Allemagne et la Révolution^ en 1831 ; et quel a été mon étonnement de voir là, en quelques pages, tout ce qui vient de se passer ! Je signalais, (en sentinelle perdue, car j'étais alors en Allemagne) les projets arrêtés de la Prusse ; je montrais le danger qu'il y avait pour la France à laisser se former sans obstacle l'unité gigantesque du despotisme germanique, et j'ajoutais (il y a trente-cinq ans) : Ce despotisme est intelligent, entreprenant; il ne lui manque qu'un homme qui regarde et connaisse son étoile en plein jour y etc.

Toute l'opinion libérale, démocratique, fut d'accord avec moi ce jour-là. Elle était unanime pour reprocher à Louis-Philippe de laisser se préparer ce que le régime actuel peut se vanter d'avoir consommé : l'unité teutonique avec la Prusse pour tète.

Voilà donc le résultat de cette fameuse habiletéy tant célébrée, et qui aboutit à créer contre la France le plus

grand danger qui se puisse imaginer! Se figure-t-on que les destinées de la Prusse, annoncées, préparées, jour par jour, depuis trente-cinq ans, et aujourd'hui lancées avec la puissance d'un boulet de canon, vont reculer devant quelques lignes de M. Drouin de THuys ou de M. Guéroult?

Quelle pitié! Et comme tout ce charlatanisme est percé aux deux coudes! Que devient cette friperie dans les grandes occasions? La Prusse, à Theure qu'il est, a seule la puissance. Elle a été déchaînée par les Tuileries. Elle suivra sa voie! Elle ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait dans sa main toute la race germanique, pour dominer ou ravaler la France. Et c'est Louis Bonaparte qui aura machiné, comploté, ce magnifique résultat!

Pense-t-on que cette fièvre nationale qui dévore, en ce moment, l'Allemagne, va s'éteindre au premier mot du Régulateur? C'est montrer à quel point on s'est enferré. Les petits moyens de rouerie ne valent rien ici, où l'on a affaire à des passions nationales que chaque opposition enflammera davantage.

Il resterait bien à confesser que la grande habileté a abouti à une sottise insigne; que l'on a fait, en un jour, plus de mal à la France, que tous ses ennemis ensemble. Mais, au lieu de cet aveu, on recourra aux scènes de Franconipour masquer la réalité; et pendant que la Prusse, aidée, poussée par le Régulateur, saisira les choses, et atteindra ses destinées, nous serons trop heureux, trop glorieux d'attraper quelque banderole vénitienne pour

lious en pavoiser.

Adieu. Ne faut-il pas dire aussi : au revoir. Monsieur et

cher ancien collègue? Mes hommages à madame Duvergier.

Recevez, etc.

EDGAR QUINET

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