S ABÉLARD ET
ou ne l'esl pas? C'est ainsi que dans nos Églises nous voyons souvent des gens simples , ignorant le sens des langues, commettre souvent des erreurs qui leur sont plus nuisibles qu'utiles ; car lorsqu'on dit : « Ut sic transeamus per bona tem- » poralia, ul non amillamus œtcrna. » L'affinité même de deux mots presque semblables trompe quelques personnes, au point de leur faire dire : « Ut >~os amitamus œterna ; » il y en a d'autres qui prononcent ainsi : « Ut non admitt.oius d œlcrna. » C'est pour prévenir ce danger que l'Apôtre dit : « Au reste, si vous louez Dieu de cœur, » (c'est à d'ire : si vous formez seulement avec le souffle les paroles de la bénédiction, sans en apprendre le sens à relui qui vous écoule,) « qui tiens «ira la place des simples? » (c'est à dire : qui, des assistant, chargé de répondre , répondra ce que le peuple ne saura et ne devra pas même faire?) « Comment dira-tri) Atnenl» (puisqu'il ignorera si ce sont des bénédictions ou des malédictions que vous prononcez sur sa télé?) Enfin ceux qui ne comprennent pas les Saintes Écritures,1 comment pourront-ils prononcer des discours édifians, exposer ou interprêter la Règle, ou enfin en réformer les abus?
Je suis très étonné, et c'est encore là un piège du démon, que dans les monastères la Règle soit seulement de chanter et de former des sons, sans entendre les Saintes Écritures et le sens qu'elles renferment; comme si le bêlement de la brebis était plus utile pour elle que de paître. L'intelligence des Saintes Écritures est en effet la nourriture spirituelle de l'âme. C'est ainsi que Dieu , destinant Ézécbiel à la prédication, le nourrit d'abord de sa parole, qui découla aussitôt de la bouche du prophète, comme du miel. C'est de celte nourriture qui! est écrit dans Jérémie : « Les enfans ont demandé du pain, et il ne
1 Ce passageprouve que la Bible et les ouvrages des Saints Pères n'étaient pas encore traduits en langue vulgaire. Abélard pose ici les opinions que Calvin développa et Ot adopter dans la Réforme, qualre siècles plus tard.
AiiÉLARU ET HÉLOISE. 549
t. se trouva personne pour leur en couper ; » car c-est couper du pain aux enfans, que de donner aux simples le sens des Ecritures. Ces enfans qui demandent du pain, sont ceux qui désirent nourrir leur esprit par l'intelligence de l'Écriture, ainsi que le dit ailleurs le Seigneur : ' « J'enverrai la faim sur la » terre, non pas la faim du pain ni la soif de l'eau , mais la b faim d'entendre la parole de Dieu. »
Le Démon, au contraire, a envoyé dans les cloîtres des monastères la faim et la soif d'entendre la parole des hommes et les rumeurs du siècle; en sorte que nous sommes d'autant plus dégoûtés de la parole de Dieu, que, sans la douceur et l'assaisonnement de l'intelligence, elle nous paraît insipide. C'est de là que David disait , ainsi que je l'ai l'apporté : « Que » vos paroles sont douces à mon gosier! elles le sont plus » que le miel dans ma bouebe. » Il explique aussitôt en quoi consiste celle douceur, en ajoutant : - « Vos préceptes m'ont » donné l'intelligence; » c'est à dire : a J'ai plutôt reçu l'in- » lelligence de vos préceptes, que de ceux des hommes; ce » sont eux qui m'ont instruit et donné la sagesse. » Il n'oublie pas de montrer quelle est l'utilité de celte intelligence, en disant plus loin : « C'est pour cela que j'ai haï toutes » les voies de l'iniquité. » 11 y a, en effet, beaucoup de voies d'iniquité tellement ouvertes, qu'on les évite ou méprise facilement; mais ce n'est que par la connaissance de la parole divine, que nous pouvons les connaître toutes et les éviter. C'est de là qu'il dit encore : « J'ai caché vos paroles dans mon b cœur, afin de ne point vous offenser. » Elles sont plutôt cadans notre cœur que sonnailles dans notre bouche, lorsque la méditation nous en a donné l'intelligence. Ainsi , moins nous nous appliquerons à celle intelligence, moins nous connaîtrons toutes les voies de l'iniquité, moins nous éviterons et moins nous pourrons nous prémunir contre le péché.
' Amos. 1.— ^Psalm. 118.
550 ARÉLARD ET HÉLOISE.
Cette négligence est d'aillant plus blâmable parmi les moines
qui aspirent à la perfection, que la science leur est plus facile, puisqu'ils ont en abondance les livres saints et qu'ils jouissent des loisirs de la solitude. Dans les Vies des Pères, * ce vieillard blâme fortement ces moines, qui sont orgueilleux d'avoir une quantité considérable de livres, et qui n'en font aucun usage : « Les prophètes, dit-il , ont écrit des livres ; nos pères, » qui sont venus ensuite, ont beaucoup travaillé sur ces lift vres; puis, leurs successeurs en ont rempli leur mémoire. » Mais la génération présente les écrit sur des papyrus ou des » peaux , et les oublie ensuite dans les bibliothèques. » L'abbé Pallade , en nous exhortant fortement à apprendre et à enseigner, disait : « 11 faut qu'une âme qui veut se conformer à la a volonté de Jésus-Christ, apprenne fidèlement ce qu'elle » ignore, ou enseigne clairement ce qu'elle sait. Or, si elle ne » suit ni l'un ni l'autre de ces avis lorsqu'elle le peut, elle est » assurément atteinte de folie. »
En effet, on commence h s'éloigner de Dieu quand on prend en dégoût sa doctrine. Et comment peut-on l'aimer, lorsqu'on ne désire pas ce dont l'âme a toujours besoin? Aussi, saint Alhanase, dans son Exhortation aux moines, 2 leur recommande tellement la lecture et l'élude des livres saints, qu'il leur conseille même , pour s'y livrer, d'interrompre la prière: « Je vais, dit-il, vous tracer votre conduite. D'abord , » le soin de l'abstinence, la patience du jeûne, l'assiduité à » la prière et à la lecture, ou enfin, si quelqu'un de vous » n'était pas encore versé dans les lettres, le désir d'écouter » dans le but d'apprendre; ce sont là véritablement les preo miers élémens de la connaissance de Dieu. » Et plus loin \ « Il faut, dit-il, être continuellement en prières, de sorte d qu'il y ait à peine entre elles un intervalle. » Ensuite, il
1 Pars II, 1. de discret.
1 II est presque certain que YExhort. ad Monacli. n'est pas de saint Alhanase, quoique ce traité figure dans ses œuvres.
ajoute : « Il faut qu'elles ne soient interrompues que par la » lecture. » Saint Pierre n'a-t-il pas dit ailleurs : ! « Mes frè- » res, soyez toujours prêts à rendre raison de votre foi et de » votre espérance, à tous ceux qui vous le demanderont. » Et saint Paul : 2 a Nous ne cessons de prier pour vous, afin que » vous soyez remplis de la connaissance de la volonté de Dieu, » dans la sagesse et l'intelligence spirituelles. » Et encore : 3 « Que la parole de Jésus-Christ demeure en vous avec pléniy> lude, et vous remplisse de sagesse. »
Et dans l'Ancien Testament, on conseille aux hommes de s'instruire aussi des préceptes de la Loi ; car David disait : v « Heureux l'homme qui ne se laisse pas aller au conseil des » impies , qui ne s'arrête pas dans la voie des pécheurs , et » qui ne s'assied pas dans une chaire de peste, mais dont la » volonté est dans la loi du Seigneur. » Dieu lui-même dit à Jésus-Nave : 5 a Ce livre ne sortira pas de vos mains, et vous j le méditerez jour et nuit. »
A ces occupations se mêlent fréquemment les mauvaises pensées; et quoique notre esprit soit assidûment tendu vers Dieu , cependant le soin dévorant des choses du siècle nous tourmente toujours. Or, si avec le travail nous sommes encore exposés à des tentations aussi fréquentes, que serait-ce donc si nous restions dans l'oisiveté? Le pape saint Grégoire dit, dans son dix-neuvième livre des Morales : 6 «Nous gé- » missons de voir déjà arrivé le temps où nous trouvons dans » l'Église beaucoup de chrétiens qui ne veulent pas exécuter » ce qu'ils comprennent, ou qui font peu de cas d'entendre » et de connaître la parole de Dieu ; car ils ferment leurs » oreilles à ia vérité pour écouter des fables, tandis qu'ils » cherchent tout ce qui est de ce monde, et nullement ce qui » est de Jésus-Christ. Partout les divines Écritures sont expli-
mp,S. Pet. I, i.— %Bp. ad Colos. 1. — • Ibid. S.—'Psal. 1. — Jesu. 1. — • C. 6, in Ep. ad Tim. II, H.
352 ABÉLARD ET IIÉLOISE.
» quécs ; partout , elles sont mises sous nos yeux. Si les hom- » mes dédaignent de les connaître, aucun ne cherche assuré- » ment à savoir ce qu'il croit. »
La Règle des monastères et les exemples des Saints Pères nous y exhortent pourtant. Saint Benoît, en effet, ne donne aucun avis sur la science ou sur Fétude du chant; mais il donne beaucoup de préceptes sur la lecture, et il en assigne exactement le temps, ainsi que celui du travail. Il a tellement pourvu à l'occupation de dicter ou d'écrire, qu'il n'a pas oublié le papier et les plumes parmi les objets nécessaires que l'abbé doit fournir aux moines. Il ordonne même, entre autres choses, qu'au commencement du carême on remette à chaque moine quelques livres de la bibliothèque, qu'ils liront à la suite et en entier. Quoi de plus ridicule que de lire sans apporter tous ses soins à comprendre ce qu'on lit ? Car on connaît ce proverbe du Sage : 1 « Lire sans entendre , c'est perdre son temps. » C'est à une semblable lecture qu'on peut appliquer avec raison la pensée du philosophe grec: Un âne devant une lyre; car un lecteur qui tient un livre et qui n'en sait pas faire l'usage auquel ce livre est destiné, est comme un âne devant une lyre. Il serait plus convenable d'employer de tels lecteurs à d'autres emplois où ils pourraient être de quelque utilité, que de les laisser perdre leur temps sur des livres qu'ils n'entendent pas et dont ils tournent inutilement les feuillets. Ces lecteurs-là remplissent bien la prophétie d'Isaïe:2 « Toutes les visions des prophètes vous seront comme » les paroles d'un livre fermé qu'on donnera à un homme qui o sait lire % en lui disant : « Lisez ce livre; » et il répon- » dra : » Je ne le puis, parce qu'il est fermé. » Et on don- » nera le livre à un homme qui ne sait pas lire , et on lui » dira : « Lisez; » et il répondra : « Je ne sais pas lire. » » C'est pourquoi le Seigneur a dit : c< Parce que ce peuple
'Saloiunn. — s C, 29,
• s'approche de moi , seulement de bouche , et me glorifie » des lèvres; mais que son cœur est éloigné de moi, et qu'il )) ne me craint que par les maximes et les ordonnances hu- » mairies , je ferai donc encore une merveille dans ce peuple , » un prodige étrange, qui le surprendra; car la sagesse de » ses sages périra , et l'entendement de ses habiles sera » obscurci. »
En effet, on appelle lettré, dans les cloîtres, quiconque a appris à prononcer des mots; car pour ce qui est de l'intelligence , ils avouent qu'ils ignorent la Loi ; et le livre qu'on leur donne est pour eux un livre fermé , comme pour ceux qu'ils appellent illettrés. C'est à eux que le Seigneur fait ce reproche : « Ces gens-là s'approchent plutôt de moi par la » bouche et les lèvres que par le cœur, » puisqu'ils ne peuvent comprendre toutes les paroles qu'ils profèrent. Privés de la science des divines révélations, ils se soumettent plutôt à la coutume des hommes qu'à l'utilité de l'Écriture. C'est par cette raison que le Seigneur les menace d'aveugler les sages et les docteurs qui sont parmi eux.
Saint Jérôme, ce grand docteur de l'Église, qui fut l'honneur de la profession monastique, nous exhorte à l'amour des lettres, quand il dit : 1 « Attachez-vous à la science des » lettres, et vous détesterez les péchés de la chair. «Nous apprenons aussi par son témoignage combien il a dépensé de temps et de travail pour l'intelligence des Saintes Écritures. Entre les différentes choses qu'il a écrites au sujet de ses élu des, afin de nous instruire sans doute par son exemple , il dit, dans quelque endroit, à Pammache et à Océanus : 2 « Lors- » que j'étais jeune, je brûlais de l'amour d'apprendre. Je » ne me suis pas instruit moi-même , suivant la présomption o de quelques uns, mais j'ai écouté fréquemment Apollinaire § à Antioche ; je l'ai chéri, lorsqu'il m'instruisait sur les Sain-
'Epist. û. — Iàid. 65.
» tes Ecritures. Ma tête blanchissait déjà, et il me convenait » plutôt d'être maître que disciple : je suis allé pourtant » à Alexandrie écouter Didyme; je lui ai l'obligation de m'a- » voir appris beaucoup de choses que j'ignorais. Chacun s'i- » maginait que je cesserais enfin d'apprendre , lorsque je o retournai encore à Jérusalem et à Bethléem, où j'obtins à d grande peine et à grands frais, que le docteur hébreu Bao rannias me donnerait des leçons la nuit ; car il craignait les d Juifs, et il se montrait pour moi comme un autre Nico- » dème. » Sa mémoire lui avait sans doute gravé dans le cœur ce précepte de l'Ecclésiastique : a Mon fils , commen- » cez à vous instruire dès votre jeunesse ; car jusqu'en vos » vieux ans vous trouverez la sagesse. » Instruit non seulement par ces paroles de l'Écriture, mais encore par l'exemple des Saints Pères , parmi les éloges qu'il donne à cet excellent monastère, il ajoute ceci, au sujet de l'étude particulière qu'on y faisait des Saintes Écritures : « Nous n'avons jamais » vu tant de méditation, tant d'intelligence des Écritures di- » vines, ni tant d'exercices de la science ; en sorte qu'on pren- » drait la plupart d'entre eux pour des docteurs dans la sa- » gesse divine. »
Saint Beda, suivant l'histoire d'Angleterre , ayant été curé fort jeune dans un monastère, disait : « Tout le temps de ma » vie que j'ai passé dans le même monastère , je l'ai em- » ployé à l'étude de l'Écriture ; et dans les momens que me » laissaient l'observance de la Règle et le soin quotidien de » chanter à l'église, j'ai toujours trouvé doux d'apprendre, o d'enseigner ou d'écrire. » Mais à présent, ceux qui sont élevés dans les monastères , arrivent à un tel degré de démence , que, contens de former des sons, ils ne cherchent point à comprendre ce qu'ils disent ni à instruire leur cœur, mais bien leur langue. Salomon , dans ses Proverbes, leur fait ce reproche ouvertement : « Le cœur du sage, dit-il, cherche la » science, et la bouche de l'i -ensé se repaît d'ignorance; »
4BÊLARD ET HÉLOISE. 355
sans doute lorsqu'il se réjouit de prononcer des paroles qu'il n'entend pas. En vérité , ceux-là peuvent d'autant moins aimer Dieu et s'enflammer pour lui, qu'ils sont plus éloignés de l'intelligence de Dieu et du sens de l'Écriture qui nous le fait comprendre.
Je crois que l'ignorance des moines actuels provient de deux causes: d'abord, de l'envie des frères laïques ou convers et même des supérieurs ; ensuite, de la nonchalante oisiveté qui règne aujourd'hui dans les cloîtres. Ces moines, qui désirent nous attacher comme eux aux choses terrestres plutôt qu'aux spirituelles, ressemblent aux Philistins qui persécutaient Isaac , lorsqu'il creusait des puits , et comblaient ces puits avec de la terre pour le priver d'eau. • C'est ce que saint Grégoire a bien défini dons son seizième livre des Morales, 2 lorsqu'il dit : « Souvent, lorsque nous nous appliquons aux d Saintes Écritures , nous nous laissons aller aux embûches des » Esprits malins, qui obscurcissent nos yeux par la poussière » des pensées terrestres , et qui les ferment à la lumière de la » vue intérieure. » Ce que David n'avait que trop éprouvé, lorsqu'il disait : 3 « Éloignez-vous de moi, Esprits médians, » et je scruterai les commandemens de mon Dieu ; » faisant entendre clairement qu'il ne pourrait scruter les commandemens de Dieu, tant que son esprit serait en proie aux embûches des Esprits malins : ce que nous désigne aussi la méchanceté des Philistins, qui comblaient de terre les puits qu'Isaac faisait creuser.
Nous creusons assurément des puits, lorsque nous portons l'intelligence dans la profondeur du sens de l'Écriture ; niais les Philistins les comblent secrètement, quand il- nous suggèrent les idées terrestres de l'Esprit immonde, au moment où nous nous élevons vers la science, et ils nous privent, pour ainsi dire, de l'eau de la science divine. Mais comme personne
' Gcn. 26. - ' G. 8, in Job. — * Ptalm. 118.
ne peut surmonter de tels ennemis par sa propre vertu, i! nous est dit par Éliphat : l a Le Tout-Puissant sera contre » vos ennemis, et vous amasserez des trésors. » C'est comme s'il était dit : « Tandis que le Seigneur, par sa puissance , éloi- » gnera de vous les malins Esprits, le trésor de l'Écriture s'ac- » croîtera en vous par l'intelligence. » Il avait sans doute lu, si je ne me trompe , l'Homélie - du grand Origène, sur la Genèse, et il avait puisé dans les écrits de ce grand philosophe des chrétiens ce qu'il nous dit à l'égard de ces puits; car non seulement il mettait la plus grande ardeur à creuser des puits et à nous inviter a venir boire de leur eau, mais encore il nous exhortait à en creuser nous-mêmes, ainsi qu'il parle dans sa douzième Homélie : « Essayons de faire ce que la sagesse » nous enseigne , en disant : 3 « Buvez de l'eau de vos fonlai- » nés et de vos puits , et ayez une fontaine à vous. » Tâchez » donc, mon cher auditeur, d'avoir une fontaine et un puits » qui vous appartiennent en propre , afin que , lorsque vous » prendrez un livre des Saintes Écritures , vous puissiez , avec » votre propre intelligence, y comprendre quelque chose, se- » Ion ce que vous avez appris dans l'Église; tâchez d'étancher » votre soif à la source de votre esprit. L'eau vive qui existe » au dedans de vous, ce sont les veines intarissables et les » fleuves coulans d'une intelligence raisonnable , pourvu qu'ils » ne soient pas comblés de terre et de pierres. Mais creusez » fortement votre terre , purgez-la de ses ordures, c'est à dire » arrachez de votre cœur la paresse et l'engourdissement. » Écoutez les paroles de l'Écriture : « Piquez votre œil , et il )) en sortira des larmes ; piquez votre cœur, et il en sortira de » l'intelligence. » Purifiez donc votre esprit, afin que vous » buviez de l'eau de vos fontaines et que vous puisiez de Peau d vive à votre puits ; car si vous avez gardé en vous la parole p de Jésus -Christ, si vous avez reçu de lui l'eau vive et que
kJob. — '• Hom. 12. in Gen. c. 26. — * Prov. 5.
ABÊLARD ET HÉLOISE. 3$7
» vous l'aviez reçue fidèlement, eiîe deviendra pour vous une t> source d'eau jaillissante dans la vie éternelle. » Et encore dans l'Homélie suivante, ' au sujet des puits d'Isaac dont je vous ai parlé plus haut : « Ces puits , dit-il , qui avaient été » comblés par les Philistins, ce sont certainement ceux qui » ferment l'intelligence spirituelle, en sorte qu'ils n'y boivent » pas eux-mêmes et qu'ils ne permettent pas aux autres de » boire. » Écoulez le Seigneur lorsqu'il dit : « Malheur à vous, » scribes et pharisiens, parce que vous avez perdu la clé delà » science : vous n'êtes pas entrés vous-mêmes et vous n'avez » pas laissé entrer ceux qui le voulaient. »
Quant à nous, par notre assiduité à creuser des puits d'eau vive , à approfondir l'Ancien et le Nouveau-Testament, devenons semblables à ce Scribe de l'Évangile, dont le Seigneur dit, « qu'il tire de son trésor nouvelles et anciennes pièces de » monnaie. » Imitons Isaac, et creusons avec lui des sources d'eau vive; persévérons dans nos travaux, même si les Philistins s'y opposent, même s'iis en viennent aux mains avec nous, afin qu'il nous soit dit : « Buvez de l'eau de vos vases et de » vos puits. » Creusons si profondément , que l'eau abonde dans nos places publiques, afin que nous puissions non seulement nous désaltérer dans la science des Saintes Écritures, mais encore en rafraîchir les autres et leur apprendre à boire. Il faut que les hommes et que les bêtes boivent , suivant cette parole du Prophète : 2 a Seigneur, vous sauverez les » hommes et les bêtes. »Et ensuite : «Le Philistin et celui qui » se borne à la science terrestre, ne peuvent trouver de l'eau » dans toute la terre ni rencontrer la véritable intelligence. »
A quoi donc vous servirait d'avoir de la science, si vous n'en faites aucun usage? d'avoir la parole, et de ne pas savoir parier? Ce serait être semblable aux enfans d'Isaac, qui creu saient des puits d'eau vive dans quelque terre que ce fût. Poui
lHorru 13 . c. 26. — ■ Salomon. PsaLZ^ 7-
358 ABÊLARD ET HÉLOISE.
vous, agissez autrement , fuyez toute vaine conversation, et que foules celles de vou- qui ont le don d'apprendre s'instruisent à fond de ce qui regarde Dieu, ainsi qu'il est écrit sur le saint homme:1 a Sa volonté est dans la loi du Seigneur, et i! la méditera h nuit et jour, b Or, ce qui prouve l'utilité de l'étude assidue de la loi du Seigneur, c'est ce qui est dit ensuite : a Et ii sera » comme un arbre planté au bord d'un ruisseau. » Car on ressemble à un arbre sec et infructueux, lorsqu'on n'est pas arrosé par l'intelligence des Saintes Écritures, desquelles il est écrit : a II coulera de son sein des fleuves d'eau vive. »
Ce sont là ces fleuves que l'Epouse, dansle Cantique desCantiques, chante à la louange de l'Époux, quandelledit:2« Ses yeux » sont comme des colombes sur le bord des eaux; qui sont la- » véesdans du lait, et qui séjournent près des fleuves abon- » dans. » Soyez donc aussi lavées dans le lait, c'est à dire éclatantes parla candeur de votre chasteté, semblables à ces colombes restées auprès des fleuves, afin qu'en y buvant à longs traits la sagesse, vous puissiez, non seulement apprendre vous-mêmes , mais encore enseigner les autres, et leur montrer, du regard , pour ainsi dire, la voie à suivre, afin que vous puissiez non seulement apercevoir l'Epoux, mais encore le dépeindre aux autres. Car nous savons qu'il est écrit de l'Epouse qui mérita de concevoir l'Epoux par l'oreille du cœur: 3 « Or, Marie conservait toutes ces paroles et les » portait dans son cœur. » Cette mère du Verbe éternel avait donc plutôt rfans son cœur que dans sa bouche les paroles divines , et elle les gardait précieusement. Elle les méditait avec soin, elle les comparait ensemble, et elle voyait comme toutes ces paroles s'aecordai°nt bien ensemble. Elle savait, suivant le mystère de la Loi, qu'on appelle animal impur celui qui rumine et qui a la corne fendue. * En effet , il n'y a
Psat. 1. — * Cent. 5, 12. — *La Sainte Vierge. Bvang. S. Luc. 2, 19. — »JLei'i'Ml,26.
AUÈLAUb ET HÉLOISE. 5û?
d'âme pure que celle qui rumine , autant qu'elle peut par ia méditation, les préceptes divins, et qui a assez de discernement pour les suivre, afin de ne pas seulement faire le bien, mais de le bien faire, c'est à dire avec une droite intention. La corne du pied fendue, c'est le discernement de l'esprit, duquel il est écrit : « Si vous offrez justement, mais que vous » ne pratiquiez pas de même, vous péchez. »
« Si quelqu'un m'aime , dit Jésus-Christ, l il conservera ma » parole. » Or, qui pourra garder l'obéissance aux paroles et aux commandemens de Dieu, s'il ne les a pas compris auparavant? Personne ne sera exact à obéir, s'il n'a été attentif à écouter; comme faisait cette sainte femme, 2qui, dédaignant tout le reste, s'assit aux pieds du Seigneur pour entendre sa parole, sans doute avec les oreilles de cette intelligence qu'il demande lui-même, lorsqu'il dit : « Que celui-là écoute, qui ;i a des oreilles pour écouter. »
Si vous ne pouvez être enflammées de la même ferveur de piété, imitez au moins, dans l'amour et l'étude des Saintes Écritures, ces bienheureuses disciples de saint Jérôme, Paule et Eustochie,à la demande desquelles ce grand docteur a, par tant d'ouvrages, illustré l'Église
Sva ig.S. toh. S.— : Marie- j.ladelaiae.
3W ABÉLARD ET IIÈLOIffl
nu.
LETTRE
A ir<,a très vénérée et très aimée sœur en Jésus-Christ , Hêloïse.
Après avoir dernièrement achevé un Recueil d'hymnes et d'antiennes, que vous m'aviez demandé, je me suis hâté , contre mon habitude, d'écrire, en outre, quelques Sermons, selon votre désir et celui de vos filles spirituelles du Paraclet. Or, moins occupé du sermon lui-même que de la leçon qu'il renferme , je m'attache à l'exposition des vérités chrétiennes plutôt qu'à la perfection de l'éloquence , et au sens de la lettre, plutôt qu'aux ornemens de la rhétorique. Et peut-être ce style naturel sera-t-il, par sa simplicité même, plus accessible qu'un style orné, à l'intelligence des simples; et eu égard à la condition des personnes à qui ces Sermons sont destinés , la naïveté et l'incorrection du langage seront une sorte d'ornement et d'élégance, et, pour ainsi dire, un assaisonnement qui aidera la compréhension des esprits faibles. Dans le classement et la rédaction de ces Sermons, j'ai suivi l'ordre des fêtes de l'Église , et j'ai commencé aux commencemens mêmes de notre Rédemption.
Salut en Jésus-Christ, servante du Seigneur, vous que j'ai chérie autrefois dans le siècle et que je chéris maintenant davantage en Jésus-Christ : vous étiez alors mon épouse charnelle, vous êtes aujourd'hui :na sœur spirituelle et ma compagne dans la profession religieuse.