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cendu dans l'humble demeure d'un colon; il parla surtout de la Vierge Immaculée, qui protège d'une façon toute spéciale les humbles et les petits; il exhorta tous les assistants au zèle et à la persévérance dans la foi.
Mais l'heure s'avance, les chemins sont mauvais; il faut songer au retour. Nous devons passer la nuit aux Moulins-Nantais, et reprendre le train pour Sherbrooke à six heures du matin.
Notre petit cheval aura moins de mal qu'au départ — nous le croyons au moins — car M. le curé de Pinpolis nous offre, au R. P. Jérôme et à moi, une place dans son traîneau. Au moment où deux vigoureux chevaux, impatients de revoir leur écurie, nous emportent au grand trot, le vent du nord souffle avec violence, la neige nous aveugle, et un bücheron, sortant de la forêt, nous crie que nous rencontreron. de nombreux obstacles.
Cette prédiction sinistre n’effraie nullement notre vail- *,1t conducteur. Sa paroisse est grande comme une pro- ,:.ce belge, et il est sans cesse contraint de parcourir les plus longues distances par tous les temps et par tous les chemins:
A certains moments, les chevaux ont de la neige jusqu’au poitrail, le traîneau penche tantôt d’un côté, tantôt de l'autre, mais nous avançons toujours, nous abritant le mieux possible contre le vent glacé.
Tout à coup nous nous trouvons devant une barrière infranchissable. Cinq ou six arbres, déracinés par la tempête, nous barrent le chemin. Pendant que je me demandecomment nous allonsnoustirer de ce mauvaispas, le rév. M. Cousineau est déjà dans la forêt, la hache à la main, pour nous y tracer un chemin. Mais il n’a pas besoin de se donner cette peine. Un jeune Canadien,
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M. Hubert, nous a vus de loin; il accourt et, en moins de dix minutes, il a abattu six arbres d'une -grosseur de 45 à à 25 centimètres. J'oublie la neige et le vent à la vue de ce prodige. J'ai à peine le temps de regarder l'arbre condamné et le voilà à terre. Il faut avoir vu à l'œuvre un défricher canadien pour se faire une idée de son agilité, de sa force et de son adresse.
Voilà donc l'obstacle tourné. Nous reprenons notre course accélérée ; il s'agit de regagner le temps perdu, car M. le curé doit célébrer sa messe à Piopolis et ses paroissiens l'attendent.
Cependant la route devient de plus en plus mauvaise, et nos chevaux sont tout essoufflés lorsque nous arrivons à la cure. Ce n’est pas sans inquiétude que je songe à la dernière étape que nous aurons à parcourir.
Après la messe, MM. Chicoyne et Noël viennent nous
rejoindre. Nous restaurons nos forces, nous prenons un peu de repos. et la neige tombe toujours.
Maintenant, lecteurs compâtissants et lectrices sensibles, préparez vos mouchoirs.
Ici commence l’histoire lamentable de ma première mésaventure au Canada.
MM. Chcoyne et Noël prirent les devants. Fauvez, la petite pouliche, secouant gaîment sa crinière, n'avait pas l'air de se douter qu'elle allait bientôt être soumise à une rude épreuve.
M. le curé, retenu à Piopolis par les devoirs de son ministère, pria un de ses paroissiens, M. Dubois, de nous conduire jusqu'au lac. Nous pouvions partir un peu plus tard, car notre cheval, très vigoureux et bon trotteur, aurait bientôt rejoint nos précurseurs.
. Jérôme imite son exemple, et je me mets bravement de la
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C'était un vrai temps de chien. La neige « poudrait » d'une façon désespérée et s'amassait en bancs épais.
L'obscurité commençait « descendre, lorsque nous vimes au loin MM. Chicoyne et Noël qui paraissaient s'amuser énormément. C'est du moins ce que je m'imaginais, car il me semblait qu'ils dansaient. Je riais de bon cœur, mais ma gaîté fut de courte durée. Lorsque nous eûmes rejoint nos compagnons de voyage, il nous fallut descendre du traîneau et danser comme eux. Nous avions de la neige jusqu'a la poitrine, et tout ce que nos pauvres chevaux pouvaient faire, c'était de trainer les véhicules vides.
Je me suis déja trouvé à des divertissements qui étaient plus de mon goût que cet exercice-là. Descendre dans la neige, c'est assez commode. Mais en sortir, s'enfoncer de nouveau, et parcourir ainsi au moins un: quart de mile, ce n’est pas gai du tout !.…
Enfin, nous atteignons la terre ferme, le banc est traversé. En voiture ! Je me secoue de mon mieux, j'allume ma pipe, je suis le premier à rire de mon désappointement, lorsque tout à coup le traîneau s'arrête. La danse recommence, mais d'une façon plus sérieuse. Notre cheval s'enfonce dans la neige; seule sa tête se voit encore et nous sommes autour de lui aussi « piantés » que la pauvre bète, et nous demandant ce qui nous reste à faire. C’est la première fois que pareille chose m'arrive, et je propose tout bonnement de passer la nuit à la belle — je pourrais dire à la laide — étoile.
Mais les Canadiens ne se « démontent » pus si facilement. M. Dubois se met > tasser la neige. Le R. P.
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partie, sans trop comprendre à quoi peut servir cette gymnastique forcée. Bientôt le cheval est dégagé.
M. Dubois enjambe la clôture d'une propriété, sonde le terrain et revient nous dire que là il y a moins de neige. Nous démolissons une partie de la barrière, nous soulevons le traîneau et, en effet, nous avançons, difficilement, c'est vrai, mais nous avançons.
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Avant d'arriver aux Moulins, la même scène se renouvela encore cinq ou six fois. J'ai fait à quatre pattes au moins une bonne demi lieue. Lorsqueje pus enfin m’asseoir au coin du feu, à l'Hôtel Canadien de Nanies, j'étais à bout de forces. Mais un bon grog au brandy me restaura complètement, la sempiternelle tasse de thé me remit en bonne humeur, et je me déclarai prèt à recommencer. À
M. Noël trouva que la chose était loin d'être nécessaire, et il me conseilla charitablement d'achever la nuit, ‘4 déjà passablement avancée, dans mon lit.
1l . C'est ce que je fis et je vous prie de croire, cher | lecteur, qu’il ne fallut pas me bercer pour m'endoriir. Et maintenant que je me retrouve dans mon petit cabi- | net de travail, bien chauffé, je ne donnerais ni pour or | ni pour argent le plaisir que m'a causé mon voyage à 4 " Channay.
J'ai vu ce village, à peine fondé, en septembre dernier, alors que les arbres étaient encore couverts de feuillage M et que la première moisson se dorait au soleil; je l'ai revu en plein hiver, alors que les humbles toits disparaissaient sous la neige, et aujourd'hui comme autrefois c'est dans toute la sincérité de mon âme que je dis : Heureux habitants de ce paisible village, j'envie votre
bonheur! Vous ne connaissez pas les plaisirs trompeurs des prétendus centres de civilisation et de progrès, mais vous vivez dans l'abondance. vous jouissez Œune liberté entière, dont vous n'abusez jamais; vous aimez, vous travaillez, vous priez; tous les t'ésors de la terre n'ajouteraient rien à votre bonheur.
L'an prochain, s’il plaît à Dieu, j'irai fèter avec vous
l'anniversaire de la première messe célébrée dans votre Ts paroisse. À cette époque, vous aurez une église et un Fe curé. Mais j'espère y rencontrer, comme vendredi dernier, & le Rév. Père Jérôme et le digne M. Cousineau, vos pasis teurs bien-aimés. Puissent-ils être de longues années "A encore les premiers invités à cetle fête religieuse, éminé nemment fraternelle et patriotique, car ils méritent, avec ne M. Chicoyne, le titre glorieux de fondateurs du beau village de Channay. A cette époque aussi j'espère voir le nombre Le des/maisons pourle moins décuplé, et l'Hôtel Sanit-Joseph it, trop petit pour loger les hôtes qui ne manqueront pas d’accourir pour réclamer leur part de la fète. ler Agréez, mon cher directeur, l'assurance de mon " dévouement très sincère.
bi- JEAN LACHARRUE.
or 6 à P.-S. — Un ami m'écrit qu’on me reproche en Belgique de prècher l'émigration au Canada. C'est singulier, on er, me reproche toujours toutes sortes de choses quand je ge n'y suis pas!
l'ai Vous ferez en tout cas de mes correspondances ce pa- qu’il vous plaira. Jamais je n'ai dit, jamais je ne dirai Éois à qui que ce soit— sauf à quelques rares amis— : allez
ici ou là, faites ceci ou cela. C'est surtout lorsque je confie mes lettres à un journsl, que je m'impose la plus grande
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réserve. Je suis venu m'établir au Canada, parte qu'il me plaisait d'y venir : je n’ai nulle envie de pousser qui que ce soit à imiter mon exemple. Si je n'étais pas content ici, je retournerais au pays, toujours sans prier mes compatriotes, fixés dans cette contrée, de partir avec moi.
Je tiens trop à ma liberté personnelle pour songer jamais à porter la moindre atteinte à la liberté des autres. |
Je suis persuadé que le Canada est le plus beau pays du monde. D'autres trouvent que je me trompe. La belle affaire! Le monde serait bien triste si nous étions tous du mème avis. J. L.
Sherbrooke, le 4 janvier 1883.
Mon cher directeur,
Nous voici donc en pleine... période des fêtes. Pendant l'été, le Canadien n'a pas le temps de s'amuser beaucoup, car, généralement, les bras manquent pour les travaux de la campagne. Mais comme on se rattrape bien en hiver ! Ce n’est pas quelques heures, ce n’est pas un jour ce n'est pas mème une semaine qu'on consacre aux visites entre parents et amis, aux fêtes et réjouissances; c'est une bonne partie de la saison.
Surtout depuis la Noël jusqu'aux Rois, on s’en donne à cœur joie.
Comme cela se faisait autrefois dans notre pays, enfants et petits enfants se rassemblent volontiers dans la demeure du grand’père, qui a parfois le plaisir de voir autour de lui un nombre considérable de descendants, et la corvée — bien agréable — de loger et de nourrir tout ce monde pe. ‘dant plusieurs jours.
Mais cela n’effraie personne ici. On achète une vache ou un bœuf et un porc, on les expose au froid et, quand ils sont bien gelés, on les met dans un han gar, sous une
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couche de neige, et les provisions ne manquent pas pendant tout l’hiver.
N'étant pas encore grand-père, je n'ai pu imiter cet exemple ; mais j'ai dans mon garde-manger une centaine de livres de bœuf, parfaitement gelé, que j'ai pu acheter à raison de vingt centimes — quatre cents canadiens — la livre. Si vous voulez m'honorer d'une visite, à toute heure du jour ou de la nuit, on est capable de vous recevoir amicalement et confortablement. Pour les vendredis, j'ai une bonne provision de saumon et d'anguilles : cela vaut ici dix cents, c'est-à-dire cinquante centimes la livre.
Depuis que je vous ai annoncé l’arrivée de la première neige, le tapis blanc sanss'épaissir beaucoup, a été entretenu parfaitement.
Ma petite famille et moi, nous souffrons beaucoup moins du froid que lorsque nous étions en Belgique; la différence est mème assez grande. Ce qui m'incommode le plus, ce sont les grands feux qu’entretiennent chez eux mes amis Canadiens. Sous prétexte de vous chauffer, ils vous grillent. Ils ont des poëles énormes dans lesquels ils fourrent des bûches colossales.
Je crois vous avoir déjà dit que le vrai Canadien ne va au café que lorsqu'il est en voyage. Cela ne l'empêche pas de s'amuser; au contraire. On se réunit tantôt chez un ami, tantôt chez un autre, et l’on passe des soirées d'autant plus gaies qu'on ne s’y occupe jamais de politique.
Tenez, c'est aujourd'hui même mon tour de recevoir une douzaine de bons amis. Si le cœur vous en dit, vous serez le bienvenu et je vous ferai faire la connaissance de gais compagnons, qui ne vous laisseront pas le temps de vous ennuyer.
Mais je bats la campagne, j'oublie de vous parler de nos fêtes et des grandes réunions de famille.
A Brompton, à deux lieues d'ici, un brave travailleur, M. Théodore Cheva'ier, voyait le jour de l’an à sa table huit enfants, quatre gendres et brus, et vingt-huit petitsenfants. En tout, une famille de quarante personnes. munies de billets de logement. M. Chevalier n'est âgé que de 56 ans, et sa respectable épouse de 60 ans.
Le jour du nouvel an a été, aussi bien que la Noël, joyeusement fêté à Sherbrooke. Tout s'est passé convenablement, nous pouvons dire honorablement. La prospérité dont ils jouissent, pour la plupart, permet aux habitants de ce pays de faire quelques sacrifices pour se réjouir avec leurs amis et leur faire bonne et cordiale réception.
Chose rare pour un étranger : parmi ces milliers de personnes se livrant à la joie que procurent toujours les visites du jour de l'an, aucune n'a mérité d’être « rappelée à l'ordre » par ces messieurs de la police qui pouvaient ainsi, en compagnie de leur famille, faire leurs visites traditionnelles.
Les choses ne se passent pas ainsi au vieux pays, surtout à Paris, à Bruxelles et dans les autres prétendus centres de civilisation et de progrès, où les violons, les amigos et autres asiles ouverts aux disciples de Bacchus, sout toujours trop petits les jours de fète. :
Les visites à l'évêché, au séminaire, chez les bonnes Sœurs et chez les Frères, ont été plus nombreuses que jamais. C'était un spectacle vraiment touchant, que la réunion de tous ces groupes d'habitants de Sherbrooke dans les salons de notre vénérable évèque. Ce n'était pas ici un simple hommage, bien mérifé sans doute, rendu
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au pasteur bien aimé par ses ouailles dévouées; c'était une manifestation chrétienne, une imposante profession de foi. Monseigneur eut une parole affectueuse pour chacun de ses visiteurs et il leur donna des étrennes bien précieuses : ses bons souhaits que le Seigneur exaucera, nous n'en doutons nullement, et sa sainte bénédiction que tous reçurent avec joie et reconnais sance.
Le temps était magnifique et, n’eût été la blanche couche chère aux poètes, on pouvait très bien se croire en plein printemps, tellement le soleil était brillant et le ciei d'un azur sans tache. Aussi la circulation fut-elle joyeuse et animée, jusqu’à une heure assez avancée.
Oui, on s’est parfaitement bien amusé ici, le jour de Noël et le jour du nouvel an, et on s’amusera encore parfaitement bien le jour des Rois, mais on le fera honnètement, sans se préparer, par des excès ou des désordres, des chagrins ou des remords pour le lendemain.
J'ai fait, le jour de l'an, pour le moins une cinquantaine de visites. Ce qui m'a frappé le plus, c'était, après l'accueil cordial que je trouvai partout, cette espèce de tranquillité d'esprit, de confiance en l'avenir, qui règne dans toutes les familles.
La population du Canada ne connaît pas, en général, les soucis de la politique dont on est toujours préoccupé dans notre pays, ni les soucis causés par la triple crise qui éprouve en ce moment la vieille Europe. Je l'ai déjà dit bien souvent et je veux le répéter en terminant cette lettre : tous ceux qui veulent travailler courageusement et se conduire honnêtement trouveut au Canada paix, bonheur et abondance. Il y a peut-être, il y a sans doute des exceptions, mais je n'en ai pas encore ren contré.
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« Dans quelques jours. le 20 de ce mois, je m'embarquerai à Halifax, sur le bâteau à vapeur qui m'a amené ici : le Polinesian. Quelle coïncidence! Seulement, je ne voyagerai pas tout à fait de la mème façon. Le voyageur d'entrepont aura une cabine. — Mon coupon est déjà, prèt — et le cœur du père de famille ne battra pas d'inquiétude au sujet du « pain quotidien. » Ce pain m'est assuré aujourd’hui et. quelque chose avec. Voilà pourquoi je pars heureux et content. — A bientôt!
Vetre tout dévoué | JEAN LACHARRUE.
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