LIBRAIRIE FRANÇAISE
E. MAILLET, LIBRAIRE-ÏDITEUH
mut TltUNCHET, 1S (PDËS LA HADILEIKl)
LETTRE A S. £XC. H. DDRDY
MINISTRE DE l/lNSTR UGTION PUBLIQUE
Monsieur le ministre,
Nous nous sommes connus autrefois. Jadis vous étiez le professeur, moi Télève. La distance qui nous séparait s'est encore accrue avec le temps. Aujourd'hui vous êtes mon ministre, moi votre administré*
Depuis répoque où je m'asseyais, en face de vous, sur les bancs du collège de Saint-Louis, il s'est passé plusieurs olympiades, pour compter comme les Grecs, ou plusieurs lustres, pour parler comme les Romains» dontvousavezécritl'histoire. Maintenant, je suishomme
dans la plénitude des forces de la vie et dans la maturité des ans. Taime, à mes heures de solitude et d'ennui, à remonter le fleuve des jours écoulés et à revivre, en songe, ce vieux passé qui nous console du présent morose. C'est en nous souvenant que nous rajeunissons.
n me semble, monsieur le ministre, que vous devez être de ceux sur» qui les années glissent et n'appuient pas. Vous n'avez rien perdu à vieillir, et si je résiste au plaisir de vous peindre tel que vous êtes demeuré dans ma mémoire, qui commet peu d'oublis, c'est que j'aurais peur que la simple vérité ne vous parût un trop grçs éloge et la ressemblance du portrait une flatterie du peintre.
L'âge travaille lentement à notre ruine, quand il y travaille seul; les bons traitements entretiennent la santé : c'est ce que disent tous les médecins, c'est ce que pensent tous les fonctionnaires.
Je vous dois, monsieur le ministre, une bonne partie du peu que je sais. S'il vous souvient de moi, ce que je n'ose espérer, j'avais quelques bonnes dispositions gâtées par une facilité trop grande. On n'est pas parfait, et un élève n'a jamais pu contenter deux personnes à la fois, lui-même et son professeur. Quoi qu'il en soit, j'ai appris l'histoire à votre école, et j'ai même écrit, sur ce César qui n'aimait pas les gens maigres, des Commentaires que j'ai la fatuité de croire assez intéressants. J'aurais été digne peut-être d'apporter ma pierre au monument élevé à la gloire du Romain qui vainquit nos pères, et d'être un des ouvriers employés
à la construction de Tédifice dont une main illustre vient de poser le couronnement si longtemps attendu.
Quand vous nous enseigniez l'histoire de France en rhétorique, c'était sous cette bonne république de 48, à laquelle je sais bien bon gré de tout le mal qu'elle ne nous a pas fait. Vous aviez laissé, de vous à nous, s'établir un aimable courant d'égalité. Nous discutions en classe sur les événements d'autrefois, et même un peu sur ceux du jour. Je me rappelle vous avoir entendu émettre, sur la vieille monarchie française, si riche de gloire et si féconde en bienfaits, des idées que je trouvais tout bas bien plus irrévérencieuses que je n'osais vous le dire tout haut. Nous étions vous et moi d'une coloration bien différente : l'un pareil à la neige des Alpes, et celui-ci l'écolier ; l'autre semblable aux tissus de Sidon, et celui-là le maître.
Mais les couleurs passent au soleil, et vous avez approché de près l'astre souverain, — de si près que vous avez fini par devenir un de ses rayons. — Et je n'ai rien à répondre.
D'ailleurs, je ne suis pas bien sûr moi-même de ne pas avoir commencé un léger mouvement de rotation. Vous me confondiez jadis par l'audace de vos doctrines ; je vais vous surprendre peut-être par la liberté des miennes. — Ce qui me retient, c'est que j'ai un peu plus peur de vos pensums aujourd'hui qu'autrefois.
J'ai salué avec joie votre avènement, parce que je savais qu'il y aurait beaucoup du vieil homme dans le nouveau ministre. En effet, votre nomination fit tressaillir de joie la vieille Université ; l'œuvre de votre
prédécesseur chancela sur ses bases mal affermies, et dans les régions où vous alliez régner circula un flot d'air pur et comme un souffle de liberté.
toi , le plus cher de nos espoirs et le plus noble de nos amours, trois fois sainte Liberté! est le bienvenu parmi nous quiconque se présente ayant aux lèvres ton nom sacré; et il semble qu'en songeant toujours à toi, nous attendons avec plus de patience ton retour sans cesse promis et sans cesse différé.
Que ne nous promettait pas un ministre libéral ? Peut-être plus qu'il ne pouvait tenir. Mais les bonnes intentions, même paralysées dans leurs effets, sont d'un grand prix âmes yeux, et je sais par expérience que les tnarchandises livrées sont le plus souvent inférieures aux échantillons offerts.
Ce n'est pas à vous, monsieur le ministre, vous professeur d'histoire et historien de profession, que je pourrais apprendre quelque chose sur les événements de nos dernières années. Yous savez combien nous avons trouvé dur l'airain des tables de la loi nouvelle, combien nous semblèrent sévères les commandements du Seigneur, dont la crainte fait la moitié de la sagesse et la totalité de la prévoyance en ce monde.
C'était chose triste que de vivre perpétuellement sous l'inspection de deux vigilants censeurs , l'un M. le ministre de l'intérieur, l'autre, M. le préfet de police.
On nous disait : «Mes enfants, pas de réunions, cela occasionne des troubles ; pas d'attroupements, cela fait toujours quelque bruit. Journalistes, mettez de l'eau
dans votre encre, et n'oubliez pas qu'un bon averti ne vaut plus que la moitié d'un. »
Pour les écrivains trop hardis, pour les causeurs trop bruyants, il y a des lois toutes neuves et des prisons déjà vieilles.
Bientôt cependant il se fit une notable amélioration. La sténographie progressa à vue d^œil, et la grammaire fut remise en honneur, ce dont l'ombre de Yaugelas s'entretient avec l'ombre de^Chapsal. On imprima les harangues des députés sans une faute d'impression, sans une lacune volontaire, et le procès-verbal des chambres devint une vérité. Nos législateurs s'exprimèrent à la première personne ;> on ne lut plus au Moniteur : « Il semble à l'orateur que..., » mais ces mots, en gros caractères : « M. Picard, » et ensuite : « Je crois que si la pluie vient du ciel, la boue vient du macadam. » (Longue ef bruyante interruption.]
Enfin Malherbe vint, enfin vous fûtes ministre. Quelques esprits ingénieux, mais téméraires, se demandèrent si un ministre de l'instruction publique aussi éclairé que vous l'êtes pouvait donner à cet adjectif public un sens moins étendu que celui que l'Académie lui assigne en son laborieux dictionnaire, tome II, page 315, colonne 3. « Public veut dire : qui concerne tout a un peuple, qui intéresse tout le monde. » Tel est l'avis formel de ce fameux concile des Quarante, dont les décisions sont obligatoires en matière de langage.
L'instruction publique, étantchose commune et nécessaire à tons, est, par suite, essentiellement libre. Le die-
tionnaire prouve la première, et la raison la seconde de ces deux affirmations.
Il est de toute évidence qu'un bien à la possesion .duquel peut et doit aspirer chaque membre tle la famille humaine est transmissible à Tinfini sans qu'aucune loi fiscale, sans qu'aucun droit de mutation en entrave la répartition ou en diminue la valeur ; l'État n'a donc ni à le céder, ni à l'aliéner, ni à l'amoindrir ; ce n'est ni un monopole qu'il puisse garder, ni un privilège qu'il puisse vendre. La liberté d'enseigner est une conséquence forcée de la nécessité d'apprendre .
Ces idées, monsieur le ministre, parurent un moment les nôtres, et un mot de vous fit sortir de terre plus de bons professeurs qu'un coup de pied du grand Pompée n'en faisait jaillir de mauvais soldats.
Il y a tant de gens qui vivent au beau pays de France sans avoir la plus faible notion de sa géographie, le plus léger soupçon de son histoire ! De tous le& pauvres, les plus communs sont les pauvres d'esprit. Que d'électeurs qui ne savent ni lire, ni compter, ni écrire ! J'en sais bon nombre, pour ma part, qui seraient incapables . de déchiffrer une seule ligne des beaux livres que vous avez composés, ou de comprendre un seul mot des discours éloquents que vous avez prononcés. Je les plains, monsieur le ministre, moi qui pense que la privation d'un plaisir délicat est un châtiment véritable, et que l'on doit s'affliger de ne se pouvoir réjouir.
L'ignorance disparaîtra, je le crois comme vous, mais quand ? Les laboureurs peuvent savoir leur bonheur, mais ils ne savent pas leurs lettres, et ce n'est pas un
bflton de maréchal que je voudrais voir dans la giberne de tout soldat qui s'engage, c'est une grammaire française.
Bon nombre de savants, monsieur le ministre, se sont adressés à vous pour tâcher de faire disparaître cette lèpre de lesprit, l'ignorance. Ils se proposaient d'ouvrir des cours d'instruction publique où le pauvre pût venir puiser le nécessaire et le riche le superflu. Offrant aux uns l'occasion d'apprendre, aux autres celle de se souvenir, ils prenaient pour devise le vers du poète :
Indocli discant et ament meminisse peritU
Les conférences, monsieur le ministre, naquirent sous votre patronage. Elles ne furent pas longues à s'acclimater et à réussir. Elles ne purent malheureusement se faire gratuites ; mais le produit de leurs recettes fut appliqué au soulagement des infortunes d'ici-bas, et l'enseignement devint une forme ingénieuse et nouvelle de la charité. Ces cours, hélas ! ne peuvent se multiplier, et leur existence, surveillée dans ses progrès et entravée dans sa marche , ne dépend que du plaisir des ministres , lequel est rarement bon.
Je me plains, je l'avoue, de voir au droit commun se substituer un régime de tolérance et des lois arbitraires; mais je suis de ceux qui pensent que vivre misérablement vaut encore mieux que de cesser d'être. Le mieux n'est pas l'ennemi du bien, et prendre tout ce qu'on nous accorde ne saurait nous empêcher de demander tout ce qu'on nous refuse. Tout l'avenir est
dans ces quatre mots : savoir espérer, pouvoir at* tendre.
a Monsieur le ministre, vous dit un savant, je voudrais traiter de la pisciculture. — Traitez, mon ^mi, je ne m'occupe que de ce qui se passe sur terre, et non de ce qui se fait dansTeau. Le poisson est un être innoffensif, et quand il se pervertit au point de devenir rouge on renferme dans un bocal. » — a Monsieur le ministre, dit un autre, je voudrais m'occuper de la génération spontanée. — Belle question ! occupez-vous->en quand bon vous semblera ; seulement, soyez discret et n'o* pérez pas en public. »
Quand sur le terrain des discussions veulent descendre les adversaires et les partisans de FÉglise, ne semble-t-il pas que les premiers jouissent d'une plu9 grande latitude et qu'ils puissent s'attaquer à une religion qu'il ne leur sera jamais donné d'ébranler? L'Église de Dieu est la seule puissance connue qui puisse gagner les batailles en se passant de soldats.
Qu'on tente d'escalader le ciel tant qu'on le voudra; mais comme les palais des grands sont construits d'une pierre qui n'est pas inébranlable, on nous saura bon gré de n'en pas approcher de trop près. Ne touchons ni à la morale, ni à la politique, ni à l'histoire, ni à la reine; en littérature même, soyons réservés. L'autre jour un comédien retraité, M. Beauvallet, voulait lire en public un drame d'un certain Victor Hugo, — que nous ne connaissons plus. 11 lui fut répondu : «Lisez le Cid du vieux Corneille, x> un Normand qui savait son métier. Un ministre libéral patronne cette œuvre, pro-
scrile jadis par un cardinal intolérant. Qui, après cela, pourrait nier les conquêtes que, depuis Richelieu, la liberté a faites en France ?
L'an dernier, on avait ouvert la salle Barthélémy aux amis de la Pologne ; ce fut une faute qu'on ne commettrait plus. On y vint trop, on y parla trop; on y applaudit trop. Le bien se fait en silence, et les bonnes œuvres doivent se cacher ; d'ailleurs, depuis le P. Lacordaire à Saint-Roch, on se méfie, ajuste titre, des sermons de charité.
La salle Barthélémy est maintenant un boulevard, et H. Haussmann a passé par là. Ce serait franchement être bien simple de permettre à des adversaires de s'en aller prêcher en ville, et de prendre avec eux de petites tribunes portatives.
Il est des conférenciers illogiques qui vous reprochent de leur retirer, après réflexion, une autorisation que vous leur aviez accordée sans difficulté. Mais le droit de donner implique celui de refuser, et parce que Toa s'est repenti d'une dangereuse bonté, s'ensuit-il que l'on soit devenu injuste ? Il paraît tout simple de dire à MM. dé Lavergne, Chochin et de Broglie, qui frappent à la porte du local de la rue Bonaparte :
Montrez-nous patte blanche, ou vous n'entrerez pas.
Après examen, il était trop facile de trouver M. Cochin trop catholique, M. de Broglie trop académicien, M. de Lavergne trop agriculteur, et vous avez jugé à propo de renvoyer le catholique au Correspondant^ l'académicien à l'Institut et l'agriculteur à ses moutons.
Monsieur le ministre,
Quand les Pharisiens d*autrefois s'approchaient du Christ, dont ils voulaient éteindre la parole, proscrire renseignement et tenter la vertu, ils subissaient malgré eux l'ascendant du Dieu fait homme et ne trouvaient pas de plus bel éloge à lui adresser que celui-ci : « Maître, nous savons que tu es vrai, et que la qualité des personnes est indifférente à tes yeux. Non respicis ad personam hominum. » C'est cette louange, monsieur le ministre, que je voudrais vous voir mériter. Soyez sûr que certains de vos amis sont plus dangereux que beaucoup de ceux que vous croyez vos ennemis, et j'oserai vous affirmer encore qu'il n'est pas besoin de montrer une pièce de monnaie à MM. de Lavergne, de Broglie et Cochin pour leur apprendre à rendre à César ce qui appartient à César.
Puisque vous êtes puissant, pourquoi faites-vous à certains personnages l'honneur de paraître les craindre? Le propre de la force est la confiance en soi et le dédain de tout ce qui n'est pas elle. Il serait peut-être plus sage d'user d'une rigueur moins grande et de ne pas refuser à un poète absent, à un prince historien ou à un orateur disponible, le droit d'avoir encore un théâtre, un éditeur, un public.
. Ne nous répondez pas : a Nous réservons la liberté pour le jour où nous ne rencontrerons plus de dissidents et où les anciens partis seront devenus de l'histoire ancienne; » ce serait mal juger son temps et mal profiter du passé. Ce qui a renversé les goUverniements
précédents, ce ne sont pas leurs ennemis, ce sont leurs fautes. La cause de leur chute n'est pas dans Tabus qui fat bit de leurs bienfaits, elle est dans des résistances maladroites ou dans des concessions tardives. D'ailleurs, il existe un proverbe qui dit que les petits cadeaux entretiennent Famitié. Comment voulez-vous convertir des gens à qui vous ne donnez rien !
Je vous le dis, monsieur le ministre, avec regret et conviction, il^st dur pour ceux qui, comme moi, sont arrivés à Tâge où besoin est de dépenser son activité et d'utiliser ses forces, de rencontrer à chaque pas des barrières infranchissables et de se heurter à un perpétuel non volumus. Nous sommes sans arrière-pensée, et nous ne demandons qu'une place à ce soleil qui ne luit pas pour nous.
Si vous m'objectiez qu'il ne dépend pas de votre volonté seule d'abaisser ces barrières et de supprimer ces obstacles, je m'étonnerais, non sans raison. Yous occupez dans rËtat une éminente fonction, et au-dessus de vous je ne vois personne, si ce n'est celui que vous avez appelé vous-même l'homme le plus libéral de son empire.
Quand donc ceux qui gouvernent comprendront-ils que ce qui est simple est préférable à ce qui est com pliqué, et que les grandes règles qu'il faut confirmer souffrent toujours des exceptions que l'on multiplie. Or, voici les deux grandes règles : au-dessus de tous la loi ; pour tous la liberté. Tout le reste est peu d« chose.
Telles sont nos demandes : laissez-nous les croirr.
justes ; tels sont nos vœux : laissez-nous penser qu'ils se réaliseront.
Veuillez excuser, monsieur le ministre, les deux libertés que j'ai cru devoir prendre : celle d'être importun et celle de longuement écrire; elles ne me consolent pas des autres.
Je suis monsieur le ministre, avec le plus profond respect, votre très-ancien élève, votre très-modeste administré et votre très-humble serviteur.
Henri IV, au plus fort de sa lutte contre les anciens partis de son temps, disait à Gasaubon : « Si vous sauviez, monsieur le savant, quel mal je me donne pour que vous ayez le loisir d'étudier un peu ! » Aujourd'hui, les dieux qui nous font des loisirs s'occupent à nous distraire et travaillent pour nous instruire. L'histoire est ouverte, et sur ses vastes domaines on peut large^ ment et impunément récolter. Aucun des chemins qui mènent à Rome d'autrefois ne nous est défendu, et permission nous est acquise de poursuivre à travers les siècles écoulés le fantôme de la liberté, qui hante les ruines des cités et s'asseoit sur les tombeaux des morts.
Eh bien, soit : allons à Rome, où tout le monde va« Je ne prends pas pour guide de mon voyage le beau
livre de Banich, dont, ifooins heureux que La Fontaine, je n^ai encore lu que la préface; mais j'emporte le volume du professeur Duruy. Les heures s'écoulent et le temps s'efface. Voici, baignée par le Tibre aux eaux jaunes, la ville qui contient le monde : Rome ! Voici la porte Esquiline et la porte Triomphale, le Janicule, le Gœlius et TAventin, les temples des dieux, les palais des sénateurs, le théfttre de Pompée et la roche immo* bile de Tarpéîa surmontée du Capitole éternel !
Dans la grande cité tout est joie, fête et bruit. Autour de vingtrdeux mille tables à trois lits s'est assis le peu-< pie romain : le chio et le falerne coulent des fontaines publiques, et le plus pauvre se nourrit des murènes pêchées dans les viviers fameux. Gloire à César qui triomphe des Gaules, de l'Egypte, de Pharnace et de Juba ! Devant ^on char marchent les images des rois vaincus, les effigies des villes prises, et la peinture du vaste Océan traversé par les flottes victorieuses. Le soir, le héros parcourt la ville entre quarante éléphants (i) portant sur leurs larges fronts des lustres aux lumineux rameaux. Largesses à la plèbe et aux légions, à chaque citoyen cent deniers, à chaque légionnaire cinq mille deniers, à chaque centurion dix mille. L'or du monde entier ruisselle entre les sept collines. Aujourd'hui c'est la fête des hommes, mais demain sera voué aux dieux, et César en personne fera la dédicace du temple qu'il a élev^ à sa mère, Vénus, volupté de la terre et du ciel.
(i) M. Dumy, Histoire romainei chap. XXVI.
, Gloire k César consul, gloire à César grand pontife ! An théâtre jouent les mimes ; au cirque luttent quatre cents lions (d); dans Tamphithéâtre, changé en lac, les galères deTyretd^Égypte donnent au peuple assemblé la représentation d*une bataille navale, et pendant ce temps les triumvirs égorgent au TuUianum le Yercingëtôrix gaulois, que six années de captivité ont fait assez vieux pour la mort.
Dans son dernier discours, César a raconté les œu-^ vres de la guerre et les travaux de la paix ; il a rappelé la gloire des aigles romaines et sept provinces nouvelles ajoutées à Timmense empire; les applaudissements éclatent lorsqu^il annonce le percement futur de risthme de Corinthe et qu'il se vante d'avoir trouvé Rome bâtie en briques et de Tavoir rebâtie enmarbre. Il parle de nouvelles lois qu'il compte présenter au sénat, et fait remise d'une partie de leurs dettes aux débiteurs trop pauvres pour s'acquitter. Il protège l'ordre équestre, il nomme dix sénateurs, il vient de payer cinq millions la conversion de deux pompéiens endurcis. Autour du dictateur se déploient les longues files des cohortes et des centuries. Le monde a un vainqueur, l'Italie un maitre, et nul ne voit passer dans l'ombre et dans la solitude le pâle Cassius murmurant quelques basses paroles à l'oreille de Brulus indécis.
. Si jamais un homme eut droit au titre de grand, c'est celui dont je viens d'écrire le nom, Caius Julius
(1) M. Duruy, Histoire romaine^ chap. XXVL
César, descendant de Vénus et d'Anchise, gendre de- Ginna, neveu de Marius, rival de Pompée, vainqueur des Gaules et de Tltalie, et fondateur de Tempire ro« main.
Riche, noble, il commence par éveiller les soupçons de Sylla, qui, dans ce jeune homme à la robe flottante, devinait plusieurs Marins. Doué de toutes les séductions de Tesprit et du corps, roi de la mode et portant sa loge avec une grâce inimitable qui désespérait les élégants de son temps, il essaya sur les femmes des autres ses goûts de conquête et son pouvoir de vain* cre. Prodigue à étonner les débauchés dealers, qui cependant ne s'étonnaient guère, il convie le peuple à •des fêtes splendides et fonde sa popularité sur les tiiines de son patrimoine intcQligemment dispersé. Gi^ toyen d'une ville vénale, il conçut le dessein d'être pour une cité cherchant à se vendre l'opulent acheteur que rêvait Jugurtha. Il n'a plus rien, mais Grassus lui prêté ses millions, et, chose plus rai^, les usuriers se confient à l'étoile et placent à fonds perdus, sur l'avenir de ce conquérant futur. Avant d'avoir exercé aucune fonction publique, il doit treize cents talents, c'est-à-dire treize cents fois 6,000 francs (i). Il a le génie qui prévoit le hasard, et l'audace qui commande à la fortune, et il se sent supérieur aux autres hommes par son estime pour lui et son mépris pour eux.
Vient la conjuration de Galilina: il y trempe à peine et s'en dégage à temps. Il avait prévu l'insuccès avec
(1) M. Duruy, Histoire romaine^ chap. XXIV.
la clairvoyance d*une ambition dédaigneuse du second rôle; s*il conspire, c'est à Técart, et il ne dévoilera ses projets que le jour où il aura, pour les appuyer, la complicité du peuple et le glaive des légionnaires.
Quel fin diplomate et quel merveilleux politique ! Il fait la guerre au sénat et monte chaque jour d'un de* gré dans la faveur populaire. Il est le chef naturel des jeunes nobles perdus de dettes et de vices, et rattache à son parti sans cesse accru les enfants perdus de Catilina. Par Glodius il se fait débarrasser de* sa femme d'abord et de Gicéron ensuite. Nommé consul, il triomphe de Topposition de son collègue Bibulus et de la résistance de Caton. Il paye les dettes des personnages obérés et offre des palais aux tribuns sans logement. Il sait au prix de combien de sesterces on peut acquérir un dévouement solide, et pénètre chez les hommes politiques comme son aïeul Jupiter entrait chez Danaé. Nous vivons heureusement dans un temps où de tels procédés n'ont aucune chance de succès. Nous ne comprenons plus ces métamorphoses soudaines et ces conversions rétribuées, nous ne courtisons que le malheur, et nous survivons à nos espérances mortes et à nos affections perdues. Serviteurs persistants d'une même cause, que nous soutenons triomphante et que vaincue nous aimons encore, et inébranlables à la façon des héros d'Homère, nous luttons contre la tempête, la fortune et les dieux.
Vivant aujourd'hui. César eût échoué ; mais il habitait l'ancienne Rome, et non le Paris moderne : il devait triompher. II emprunte l'argent de Crassus, et,
devenu veuf, il épouse la fille de Pompée. Lui, son créancier et son beau-père forment le premier triumvirat et se partagent la toute-puissance. II faut à César une armée, une guerre, une province, une fortune. Pour avoir tout cela, il se fait donner le gouvernement des Gaules soulevées, et met à les conquérir le temps qu'il fallut aux Grecs pour s'emparer de Troie. Un illustre historien dira (1) la prodigieuse activité, les inépuisables ressources et les gigantesques travaux du vainqueur. Il racontera la défaite d'Ârioviste, la chute de Gergovie et la prise d*Alesia, les trente batailles où avaient combattu quatre cents peuples et trois millions d'hommes, les limites de l'empire romain reculées jusqu'aux extrémités de l'Occident, la mer franchie, et la Bretagne inconnue foulée par les pas victorieux des légions.
Les événements se pressent, la guerre des Gaules est terminée, la guerre civile va commencer. On dit que César, arrivé sur le bord du Rubicon, vit se dresser devant lui l'image de la patrie en deuil, et qu'à cette apparition il éprouva un triple sentiment de respect, de défaillance et d'effroi. Il hésita à franchir ces eaux étroites, au delà desquelles commençaient le crime et la rébellion. C'est l'honneur de notre nature et le propre des âmes également capables des grands desseins et des actions perverses, d'exécuter les premiers, si laborieux qu'ils puissent être, et de trembler devant les secondes, si faciles qu'elles se présentent. Ce qui décida
(i) Il Ta dit!
le héros, ce fut la nécessité de sauver la république en péril, prétexte toujours invoqué par les grands contempteurs des lois ! Il franchit la rivière en s'écriant : ce Le sort en est jeté ! » Le sort était jeté, en effets et il ne lui restait plus qu'à en appeler au glaive fidèle et à la fortune amie.
Il .triompha! Gicéron fut le premier à ranger son éloquence du parti du vainqueur. « Il ne faut pas poser les armes, mais les jeter, » disaitr-il. a L'empire est fait. Nascitur imperium, » Le nouvel imperator agirait probablement besoin de placer à la tête de son sénat, considérablement accru, un homme expert dans Tart de bien dire, et Gicéron, qui avait comme avocat défendu les partisans de tous les partis, se sentait comme orateur disposé à servir toutes les causes.
Gontre toute attente, Gésar fut clément : il ne proscrivit personne. Il fit vendre à l'enchère les biens de Pompée; mais il pensait que les biens de ceux qui avaient commandé à la République devaient, après leur mort, rentrer dans le domaine de tous. Gette mesure, prise par décret, fit le plus grand honneur au dictateur. Il pouvait confisquer sans mot dire, et il avait daigné dire pourquoi il confisquait.
« L'indulgence de César était une manière de corrompre. Pour avilir les charges, il les multiplia; pour déconsidérer le sénat , il y appela des soldats. — L'homme civil n'est plus rien, l'homme de guerre tout; le règne des armées approche (i). »
(1} M. Duruy, Histoire romaine, chap. XXVI.
Il y avait alors à Rome deux républicains décidés. Ce fut assez pour empêcher rétablissement d*un empire. Le premier, Brutus, tua son fils, violateur des lois; le second tua son père, usurpateur de la souveraine puissance. Montesquieu, cité par M. Duruy, dit a qu'une opinion établie dans toutes les républiques de Grèce et d'Italie faisait regarder comme un homme vertueux le meurtrier d'un tyran. A Rome surtout, depuis l'expulsion des rois, la loi était précise, les exemples reçus. La République armait le bras de chaque . citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l'avouait pour sa défense. »
Les avis ne manquèrent pas à César, qui n'y voulut pas croire. «Brutus, disait-il en se touchant, attendra bien la fin de ce corps misérable. » Le jour des ides de mars venait de se lever, et le dictateur parut au sénat, où les conjurés l'entourèrent. Gasca le frappa le premier, et Brutus, le bras armé, s'avançait jaloux de porter le second coup. César, poussant alors ce grand cri de douleur et de résignation qui résonne encore aux oreilles de la postérité attendrie : « Et toi aussi, mon fils ! » n'essaya pas de fuir la destiiiée, et, se couvrant la tète de sa robe pour ne pas voir les meurtriers et la mort, sans une plainte, sans un regret, s'en fut rouler aux pieds de la statue de Pompée.
Près de vingt siècles ont passé sur ce grand séducteur d'hommes, et cette merveille de corruption a trouvé grftce devant l'histoire. On a oublié ses crimes pour ne se souvenir que de sa gloire. On ne voit que l'orateur accompli, le général vainqueur et le politique
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aux larges vues ; on ne songe plus au complice de Ga-tilina et au hardi passager du Rubicon défendu. L'humanité tout entière se complatt en César, comme au plus réussi et au mieux doué de ses enfants.
Il eût été désirable peut-être qu'il atteignît le but que se proposait son insatiable ambition. Rome était prête pour la servitude : au lieu des antiques vertus républicaines, partout des mœurs avilies et des exemples honteux ; Brutus, tombant sur le champ de bataille de Philippes, désespère de l'avenir, et Ton a retenu le cri suprême du vaincu : « Vertu , tu n'es qu'un nom! »
La supériorité de César ressort plus visible encore de tous les rapprochements tentés. Entre lui et Napoléon» quelle différence et quelle distance ! César a tout à faire et tout à créer, chacun de ses pas est un effort et une victoire. Il lui faut triompher d'une armée commandée par Pompée, d'un sénat dirigé par le génie de Caton et l'éloquence de Cicéron, et enfin de l'aversion du peuple pour le titre et le nom royal. Napoléon, au contraire, surgit dans des temps troublés, où, toute règle ayant été violée, toute exception devient possible. Qu'on se reporte à la fin du siècle dernier : — Vit-on jamais circonstances plus favorables, théâtre plus vaste , hommes secondaires plus éminents, gloire plus vite acquise et mieux récompensée ?
César règle ses audaces, répare vite, voit de près et prévoit de loin ; la victoire lui obéit et la fortune maîtrisée l'accompagne. Plus il s'élève, plus il s'étaye ; et plus il peut, moins il ose. Généreux et clément, il
— bidonne partout et pardonne à tous. Il s'attendrit sur les morts tombés sur le champ de bataille, arrête le carnage et rappelle les exilés. Napoléon veut tout avoir et croit que le génie peut tout acquérir. Il commet des crimes et, pis que cela, des fautes; il saigne la France aux quatre membres, et, arrivé aux frontières nuageuses où la folie commence, il poursuit jusque sur les neiges de la Russie le fantôme sanglant de Tempire universel.
Ayant fatigué la victoire, lasse de le suivre partout; ne sachant plus ni se commander à lui-même ni diriger les autres, il en est réduit à combattre, non pour la domination, mais pour le salut. La France est envahie par les armées coalisées. Paris, deux fois a^ siégé, est pris deux fois, et le grand agitateur des choses humaines, précipité du trône où il n'a pas su s'enraciner, est enchaîné sur un rocher désert, au fond des vastes mers.
De son œuvre il ne reste rien que des ruines amoncelées. — Tout est ombre, souvenir et regret. L'empereur, vaincu, ne peut ni se consoler du pouvoir perdu, ni se résigner à la captivité qi^i commence. A Sainte-Hélène, il accuse tout le monde de sa chute, hors lui, le grand coupable. Il se plaint des hommes et du destin, se brisant aux petites choses, lui qui avait manié les grandes. Il pose devant l'histoire, dont il craint la justice, et il essaye de colorer des apparences de la réalité les chimères vaines qui bouillonnent encore dans sa tête puissante.
Qu'eût-on pensé de César, dit un écrivain contem-
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porain, si, après avoir déchaîné sur Tltalie rinvasion des peuplades barbares, et perdu six armées romaines dans le désert libyen, il fût allé mourir sur une île lointaine, n'emportant qu'une renommée meurtrie et une gloire diminuée? Je ne sais. Ajiais, en manière de conclusion, je rends grâce à Bien qui donne à Thumanité plus de bieiifaiteurs que de grands hommes, plus de sages que de héros. L'humanité n'çn est pas reconnaissante, il est vrai, et elle s'éprend d'un incroyable amour pour les conquérants qui la ruinent et la déciment sur les champs de leurs victoires. Mais ses préférences importent peu, et Bien fait bien ce qu'il fait.
César venait de monter au ciel, et de l'homme on avait fait un Bien. — Quelques années plus tard, le ciel s'ouvrait et Dieu se faisait homme.
Les siècles anciens sont fermés, la bonne nouvelle va rajeunir la terre, et le Christ naît à Bethléem pour le salut et le rachat du monde.
M. le duc de Morny est un de ceux qui légueront un nom à l'histoire. Il a exercé sur les événements une action parfois décisive, sur les hommes une influence souvent prépondérante. A la vivacité des regrets qu'il inspire, on peut mesurer l'importance des services
qu'il a rendus. Ce serait, toutefois, dépasser les bornes d'une légitime douleur que de pleurer en lui, non pas un ami dévoué, mais un serviteur nécessaire de TEmpiré. Les hommes éminents ressemblent moins aux colonnes qui soutiennent le temple qu'aux statues qui le décorent. Le vent peut renverser sur le sol ces périssables images, mais il n'ébranle pas Tédifice destiné à braver le, poids des siècles et l'effort des tempêtes. — C'est ce que m'ont affirnaé des gens trè&-bien pensants.
M. Troplong Fa dit un jour : les hommes passent, que les institutions restent. Je lui suis obligé de ce souhait pieux.
M. de Morny était à Tftge viril, où Ton récolte les firuits semés dans la jeunesse. Ayant connu les désirs et les joies de Tambition, il s'avançait dans Tavenir, riche des dons reçus et fort de l'expérience acquise. La nouvelle de sa fin prématurée a retenti douloureusement parmi nous. Nous avons conservé le respect et la piété des tombes. Enfants d'une même famille et rattachés les uns aux autres par la certitude d'une destinée commune, nous nous inclinons devant ces triomphes de la mort, qui nous rappellent la poussière originelle où ùous retournerons tous.
En parlant de M. le duc de Morny, je voudrais dire ce qu'il fut plutôt que ce qu'il fit. Louer chez un adversaire les qualités de l'homme, l'esprit qui éblouit, la grâce qui séduit et le talent qui s'impose, c'est, en même temps qu'une chose facile, un plaisir rare et délicat. Hais apprécier le rôle du politique et l'œuvre
du ministre, c'est une pénible tâche dévolue à ceux qui, plus tard, écriront Thistoire de ce temps. Engagés dans les luttes contemporaines, témoins et souvent acteurs dans les batailles journalières, nous sentons que, pour parier des combattants, Timpartialité nous manque et la liberté nous échappe. Il faut attendre, pour bien juger les morts, que le bruit de leurs actes se soit éteint dans la distance et que la fumée de leur vie ait disparu de Thorizon.
M. de Morny naquit en 4811, Tannée où son parent le roi de Rome vint au monde. Parmi les ombres du passé qu'il aimait à évoquer, il revoyait, à côté dé M""® de Sousa, sa grand'mère, une autre figure plus illustre ei plus aimée. Â Taurore de ce siècle, les dieux puissants daignaient se faire hommes pour séduire, et les fières déesses s'attendrissaient parfois aux prières dés mortels. Les reines, se souvenant d*êtrè femmes, se consolaient du pouvoir perdu par la grâce demeurée , et Ton dit que sur le berceau de l'enfant se pencha un front charmant et couronné.
M. de Morny commença par être soldat, et se fit remarquer par sa bravoure dans une armée où tout le monde est brave. Aimant la gloire de toute F ardeur d'un cœur intrépide et jeune, il saisit l'occasion de faire briller au soleil d'Afrique l'or de ses nouvelles épaulettes : il se distingue à tous les engagements, sauve la vie du général Trésel, cherche les balles et en reçoit quatre devant Constantine. Mais bientôt, las de ja vie de militaire, il donna sa démission et rentra en France. Il quittait la cavalerie après avoir gagné
ses éperons et cueilli du bout de son épée, comme une fleur enviée du désert africain, le ruban rouge de la Légion d'honneur.
Le monde était le véritable champ de bataille où il devait triompher; rien en lui n'était négligé, et chaque détail concourait à Tharmonie de Tensemble. Grand, mince, d'une élégance qui n'avait rien d'apprêté et d'une grâce qui n'excluait pas la force, il semblait que la nature, en le créant, eût voulu faire une œuvre d'art.
Figure aimable, aux traits expressifs, au front dégarni, aux lèvres finement souriantes, qui l'a vu n'a pu l'oublier. Il avait de tous les dons le plus rare, celui de plaire, qui ne s'acquiert jamais ; il en usa dans sa jeunesse. Ce n'est pas manquer de respect à sa mémoire que de dire avec M. de la Guéronnière qu'il effeuilla les roses faciles sans se blesser à leurs épines ; s'il s'adonna aux plaisirs, il sut ne pas s'y abandonner tout entier, semblable à ces oiseaux ra^ pides qui, volant sur la surface des fleuves, trempent leurs ailes dans les flots, assez pour les mouiller, trop peu pour les charger.
Héritier du charme des siens, spirituel comme un Hortemart, fait comme un comte de Guiche ou d'Orsay, grand seigneur de tous les temps et de tous les pays, mais tempérant la légèreté française d'une dose convenable de gravité britannique, il affirmait à chaque mouvement la noblesse de son origine. Net de tout alliage et réussi des pieds à la tète, il fut, si je puis ainsi parler, un des pur sang de la race humaine.
Tout en lui élait de son temps : goûts, défauts et qualités. Il avait la passion des belles choses, qu'il sa* tisfit largement dès qu'il eut fixé pour jamais la fortune, plus d'une fois inconstante. Dans sa galerie, riche comme le musée d'une capitale, il avait réuni les œuvres de^ artistes de tous les temps, et les merveilles des grands peintres qui ont enfermé tout un monde dans une toile grande comme la main. Amateur zélé et artiste intelligent, il savait que la peinture et la poésie sont sœurs, et que l'écrivain vaut le peintre. Sachant allier les choses graves aux choses frivoles et les plaisirs aux affaires, il se consolait de la politique par la littérature et de la Chambré par le théâtre. Maniant d'une main habile un gentil brin de plume, il composa en se jouant quelques proverbes aimables où retentissait d'un bout à l'autre un rire prolongé sans effort. Ces bluettes sont signées d'un pseudonyme connu dans l'histoire, et le faux Saint-Rémy fit rire plus de Sicambres que le véritable n'en convertit.
Il y avait deux hommes en lui, l'homme d'Éj,at et l'homme du monde ; c'est du dernier que je m'occupe, M. de Morny fut une des célébrités du sport et un des patrons des courses. Possesseur d'une écurie nombreuse, il assistait aux victoires de ses élèves sur les hippodromes, et plus d'une fois il les lança de l'autre côté de la Manche à la poursuite des guinées britanniques. Plusieurs de ces chevaux, ayant fait leur chemin plus vite que leurs rivaux, ont conquis la célébrité et mérité les honneurs de la photographie, qui reproduit indistinctement les illustrations du monde
du théâtre et de l'écurie. C'est au duc qu'appartenaient les poulains les plus estimés des parieurs, les principaux favoris des luttes prochaines, et les vainqueurs présumés du Derby futur. Ce fut lui qui fonda ce grand prix de 100,000 francs que se disputent, sur la pelouse riante de Boulogne, les plus nobles animaux du monde civilisé. L'année dernière, on s'en souvient, les honneurs de la journée appartinrent à un Français, et M. de Morny applaudit un des premiers à cette revanche d'Azincourt et de Waterloo. La France prenait le pas sur l'Angleterre, — le pas de Vermout, bien entendu. — La gloire et la fortune se trouvaient, ce jouNlà, sous les pieds d'un cheval.
Bien loin déjà sont tous ces souvenirs, bien triste de les évoquer. Hélas ! les couleurs du duc ne paraîtront plus sur les hippodromes. Sa voix est muette et sa main' froide. Une vie mêlée à tant de choses, dépensée en tant d'endroits, utile à tant de gens, observée de tant de côtés, ne peut se retirer brusquement des scènes variées où elle s'était répandue sans laisser après elle vide, regret et solitude.
Il eut le rare mérite d'acquérir des amis, et le mérite encore plus rare de les garder. Il fut vraiment noble, car il obligea souvent ; gardant pour lui la re^ connaissance dont il dispensait les autres, il ne se souvint que des services qu'il reçut et oublia ceux qu'il put rendre. 11 tint plus encore que ne promettait la devise aimable qu'il s'était choisie ; car, s'il garantissait aux uns un silence d'argent qui n'excluait pas la mémoire.
en faveur des autres il parlait d'or, et c'est en agissant qu'il se montrait fidèle.
M. de Morny mena la vie à grandes guides, et il savait conduire. Il lui fallait toutes les splendeurs du luxe et le contentement des appétits satisfaits. Il voulut être un des rois de la finance et se lança dans les af^ faires, où il apportait plutôt Thabileté d'un industriel que l'honnêteté d'un négociant. Non content d'attendre en sage que la fortune vînt s'asseoir h sa porte, il poursuivit la capricieuse déesse dans le temple qu'elle habite et les sentiers détournés qu'elle fréquente. J'aime à croire qu'il fut beau joueur, mais il eut le tort d'être joueur, et le sénateur qui s'est constitué son indulgent biographe lui conseille de retirer son nom des afîaires où il figure, « afin de gagner en importance et en autorité morale, » M. de la Guérounière a raison : c'est un honneur de sortir des fonctions publiques plus pauvre qu'on n'y est entré, et il ne faut pouvoir soupçonner ni la femme ni les ministres de César.
Ce fut un homme d'État selon la méthode anglaise, qui néglige la théorie pour la pratique et le brillant pour le solide ; concevant bien et énonçant clairement, il avait le sens droit, l'esprit juste et la vue nette. Il maniait la langue ferme et sobre de la politique, et, à défaut de Téloquence qui entraîne, il était doué de la raison qui éclaire. Évitant de s'amuser aux digressions brillantes, il allait à son but d'un pas égal et mesuré. Sain appréciateur des choses présentes, et prophète poussant lui-même au succès de ses prédictions, il connaissait assez les hommes pour savoir que, dans
les grandes occasions, ils résistent à la douceur et plient devant Taudace.
M. de Morny fit à son heure de la politique militante; aucun commentaire n'est possible après les faits accomplis. Prompt à se décider et hardi à entreprendre, il gagna une partie décisive dont sa vie était Tenjeu. Prouvant une fois de plus à la toge la supériorité des armes, il trancha militairement le nœud trop serré des lois. Armé pour l'action d'une énergie virile, il porta fièrement le poids des responsabilités périlleuses. Ceux-là sont rares, qui, servant leur cause avec un dévouement qui ne sait ni s'épouvanter ni mollir, bravent la mer agitée des révolutions pour conduire au port la barque fameuse, pleine de la grandeur d'un homme.
On sait la part qu'il prit au rétablissement de l'Empire. M. de Girardin, qui ne se gène guère et qui se sent toujours à l'aise, affirme « que l'on jugera le coup d'État du 2 décembre comme on juge un arbre, — par ses fruits. » Si M. de Girardin est assez semblable aux enfants pour que la vérité découle de ses lèvres, négligeons les racines pour nous occuper de la récolte, et souhaitons, non-seulement que des fruits savoureux pendent aux branches de l'arbre de décembre, mais encore que le souffle de la liberté promise agite son feuillage et fortifie ses rameaux.
M. de Morny avait ce que l'on a appelé « une main de fer dans un gant de velours, » et il ne se dégantait que quand il le fallait absolument. Il ne déployait la vigueur que là où avait échoué la persuasion. Il ne
haïssait personne, et respectait, même dans les défenseurs d'une cause qui n'était pas la sienne, la fidélité des convictions et la dignité du caractère. S'il se compromit, il ne se démentit pas, et, comme les gentilshommes de Fontenoy, il salua ses adversaires, avant la bataille comme après la victoire. Dans les traverses d'une vie souvent difficile, exposée aux coups de vent, aux coups de fortune et aux coups d'État,
II resta grand seigneur tel que Dieli Tavait fait.
Ceux qui l'ont vu au Corps législatif savent qu'il présidait avec autant d'esprit que M. Dupin, et — infiniment plus de distinction. Passé maître dans l'art .de lâcher et de rassembler les rênes, il semblait aussi habile qu'impartial, et aussi ferme que courtois ; il possédait l'art difficile des convenances, et rendait à chacun selon ses œuvres et selon ses discours. Modéré sans cesser d'être fort, il connaissait le pouvoir d'un joli mot mis en place. Les manuscrits revenaient intacts de sa censure ; et s'il laissait à peu près tout dire, c'était moins un droit reconnu qu'une faveur accordée ; mais on remerciait sa tolérance de ressembler à la liberté. D'ailleurs, appuyé sur le grand nombre, il ne pouvait que gagner en ménageant l'élite, et l'étude des mathématiques comparées lui avait appris à tenir autant de compte d'une unité éloquente que d'une dizaine silencieuse.
Ce qui frappe dans M. de Morny, c'est la multiplicité des aspects, la variété des aptitudes et l'unité de la * personne; il se modifia sans se transformer et changea
-aide position sans cesser d'être à sa place ; il n'égara en chemin ni le moindre défaut, ni la plus petite qualité, et, comme un fleuve grossi du tribut de ses affluents, il s'accrut sans se dénaturer. Malgré les soucis du pouvoir et le contact des premières neiges, il conserva sa verdeur et se garda de dépouiller le jeune homme« Tout ceci est plus facile à comprendre qu'à exprimer, et j'oserai comparer un personnage à la fois si divers et si un à ces plantes qui sur une même tige voient s'épanouir plusieurs fleurs.
Ce fut à la fin du règne de Louis-Philippe que M. de Morny eut l'ambition de devenir quelque chose. En ce temps-là, plusieurs membres du Jockey-Club, pénétrés des avantages de l'équitation, voulurent cavalcader sur l'arène politique et entrèrent au Parlement, laissant leur cravache au vestiaire. Ces gentlemen riders avaient le louable désir de donner un coup d'éperon aux ministres retardataires, et d'imprimer à la politique de leur pays des allures cavalières et le train de leurs chevaux anglais.
On eût dit que les héros de Balzac s'étaient échappés de leurs romans pour courir par la ville, tant quelques jeunes hommes d'alors avaient figure de Rastignac ou de de Marsay. Ce dernier, de tous les personnages qui s'agitent dans les nombreux volumes de la Comédie humaine , était le plus séduisant à imiter et l'original dont circulèrent les plus charmantes copies. Cet incomparable de Marsay, bâtard d'un grand seigneur anglais, noble, riche, élégant, beau à faire retourner toutes les têtes, spirituel jusqu'au bout des ongles.
roi de la mode, astre aux nombreux satellites, et passant peu à peu des plaisirs aux affaires, des amours à la politique, des ruelles au ministère, est une des créations les plus réussies du romancier et un des types les plus accentués de ce monde imaginaire, ombre et reflet du monde réel. Balzac, qui aimait son héros, Ta fait mourir jeune et premier ministre.
C'est ce de Marsay qui écrivait à un de ses amis une lettre dont je détache ce joli morceau : « Quelques a bons vivants et moi, nous nous sommes amusés au a sein de la civilisation parisienne comme un bœuf c( dans la boutique d'un faïencier. Pendant douze ana nées, nous ne nous sommes rien refusé, pas même « une entreprise de flibustier par-ci par-là. Mainteot nant, nous allons nous mettre à secouer les prunes « mûres dans Tâge où l'expérience a doré les mois- <c sons. Viens avec nous, tu auras ta part dans le puda ding que nous allons cuisiner. »
Cette école mondaine, dit M. Forcade dans la Revue des Deux Mondes^ a a fourni à la politique des ministres et des diplomates qui ne se sont pas tirés d'affaire plus mal que d'autres. » M. de Momy, qui n'était pas en tète du groupe au moment du départ, fut celui qui, mettant le mieux à profit les accidents du terrain et les hasards de la route, arriva au plus haut sommet des fortunes humaines. S'il en est tombé soudain, au moins il ne connaîtra ni les défaillances de l'âge ni les difficultés de l'avenir, et il descend tout entier dans la tombe. Il meurt d'autant plus regretté des siens, qu'ayant déjà beaucoup donné, il promettait plus en-
core, et il laisse la réputation d'un pilote également propre à gouverner dans le calme et dans la tempête.
Ses funérailles ont eu lieu au commencement de la semaine dernière. Une foule immense encombrait les boulevards que le cortège devait parcourir. Les troupes avaient été convoquées pour rendre les honneurs militaires au grand dignitaire de TËtat ; la Chambre des députés était tendue de noir. Le char, richement décoré, traîné par six chevaux, était gardé à ses quatre coins par des statues ayant Texpression de la douleur et Taltitude de la prière. Dans Téglise de la Madeleine s'élevait un catafalque recouvert de drap noir semé de larmes d'argent , éclairé des mille lueurs des cierges fiinéraires. A midi , le cortège s'ébranla , et la voix du canon retentit, annonçant que le service divin commençait.
Tous ces détails, et bien d'autres que j'oublie, sont connus de tout le monde, et je n'y reviendrais pas si je ne trouvais que, dans cette triste solennité, la part des hommes fut trop grande et la part de Dieu trop petite.
Taurais voulu que, la messe dite, — en présence de cette foule composée de tout ce qui, aujourd'hui, tient ^^S^ dignité, charge ou fonction, — devant ce mort auquel à cette heure suprême toutes les vanités et les splendeurs de ce monde faisaient encore cortège, — un prêtre eût jeté, du haut de la. chaire, la célèbre parole de Massillon : oc Dieu seul est grand, mes frères. »
L'orateur eût rappelé les détails et les accidents de
•cette vie tiux diverses fortunes : les travaux, les lattes et les épreuves, les services rendus, le pouvoir conquis et la sérénité de cette fin résignée et chrétienne.
Parlant du duc défunt, il eût su louer ses qualités et déplorer ses erreurs. Après avoir invité la foule à méditer les leçons de la mort et les enseignements de réternité, il eût salué une dernière fois celui qui .venait de partir pour les mystérieux rivages et les jugements du juste Juge.
, Il eût dit « que le succès qu'adorent les hommes ne sert de rien devant Dieu. Bienheureux ceux qui aiment la justice, la souffrance et la pauvreté, parce qu'ils seront récompensés, consolés et enrichis. Bienheureux ceux qui, gardant la foi, respectant le droit, dédaigneux des triomphes chèrement achetés, se sont faits humbles et patients, et n'ont combattu que. pour le devoir, et pour la vérité : ceux-là prennent place dans la tribu sainte des élus et des fidèles. »
I) eût dit avec Bossuet : a Jetez les yeux de toutes parts... des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus, des fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste, et rien ne manque à tous ces honneurs que celui à qui on les rend. » Il eût montré la main de Dieu dans ces surprises de la mort et ces brusques passages d'un palais à une tombe.
Au lieu d'une oraisoB funèbre, nous avons eu un discours-ministre; au lieu de Bossuet, M. Rouher. Nous avons lu ce panégyrique officiel et parfois irritant, cette glorification du 2 décembre et d'un acte
qui reste pénible, même aux yeux de ceux qui Tont jugé nécjiiiàire. S'il est des paroles qui doivent être conciliantes et pacifiques , ce sont celles que Ton prononce sur la terre fraîchement remuée du jardin des morts.
Les hommes d'autrefois disparaissent, et on ne> sait quels seront les successeurs appelés à continuer leurs œuvres. Les temps sont difficiles, et da graves que&lions s'agitent qui ont besoin, pour être résolues, du concours des gens de bon conseil et de grande volonté. Faut-il plaindre ceux que Dieu retire avant le temps, ou dire comme Luther errant dans le cimetière de Worms : Invideo quia quiesçunt^ Je les envie parce qu'ils dorment?
J'arrête ici ces lignes, dont le seul mérite est d'être sincères; elles justifient toutefois le titre qui leur est donné, apportant au lecteur l'écho d'une voix perdue dans la foule et l'humble avis d'un passant.
Chaque année, s'assemblant aux premières neiges, pour se sùparer aux derniers lilas, les députés font d'une œuvre d'adresse un travail de patience, et, reprenant la toile inachevée de Pénélope, ajoutent quel-* quesfils nouveaux au tissu compliqué des lois.
Le Palais-Bourbon est redevenu le temple de Télo-
— séquence, temple où n'entre malheureusement qu'un petit nombre d'élus* Les profanes auxquels l'entrée du sanctuaire est interdite lisent le matin, en déjeunant, le Moniteur gonflé des discours de la veille. « Dieu ! se disent-ils, que M. Thiers est donc agréable à la lecture! » et les privilégiés répondent comme EsÂhine obligé de vanter Démosthènes : a Que serai^ce si vous aviez entendu .parler le monstre lui-même ? » Trois fois Jieureux les députés s'ils connaissent leur bonheur ! Ils reçoivent des sourires qui font palpiter le cœur de l'bomme sous l'écorce du législateur; ils entendent de douces paroles qui arrachent de leurs mains fermées les billets qui ouvrent l'accès des tribunes, et voient tournoyer autour d'eux les plus jolis échantillons de ce sexo qui étend autour de sa faiblesse des murailles de soie et des cerceaux d'acier.
Les prédicateurs eux-mêmes cèdent le pas aux ora-^ teurs, et les dames trouvent que les meilleurs sermons ne sont pas faits par les jeunes curés, mais par les vieux députés. Les tribunes de la chambre sont assiégées d'une armée de curieuses, et aux premières places siège une double rangée de femmes élégantes, arborant leur toilette des jours fériés, et toutes de neuf harnachées. Ayant roses au visage, fleurs au chapeau, dentelles au corâage, elles manient des lorgnettes trois fois plus longues que leurs mains, et répandent les parfums, les couleurs et les mille drapeaux du printemps. M. de Morny passait, dit-on, une partie des séances à dessiner d'une plume légère les figures féminines qui lui paraissaient les plus agréables à cro-
quer. Qu'adviendrait-il,— qu'on me pardonne cette irrévérencieuse digression, — si un président, né malin, voulant jouer à ses collègues quelque tour de Babel, s'avisait de dire un jour : « Messieurs, depuis longtemps nous abusons de Téloquence, aujourd'hui la parole est aux dames. )> On aurait, j'imagine, le spectacle d'une nouvelle confusion des langues, et le lendemain le même président ouvrirait la séance par ces paroles, toutes de circonstance : « Messieurs, mettons à profit cette leçon renouvelée des Grecs : « Jadis, pour prémunir les jeunes Spartiates contre les dangers de l'ivresse, on amenait devant eux un esclave ramassé dans les vignes du seigneur Bacchus. Je me suis souvenu de mes classiques, et si j'ai déchaîné la discorde et troué les outres d'Éole, c'était afin de vous faire mieux sentir le prix du silence et les charmes de l'harmonie. »
Les auditeurs sont à leur poste, mais l'hémicycle est encore vide. Les députés bourdonnent dans les couloirs, comme les abeilles autour de leur ruche, et puisent au dehors les éléments divers du miel législatif. Enfin voici venir le bataillon sacré des orateurs du gouvernement. En tête du groupe s'avance M. Rouher, le ministre de la parole, le général qui décide les victoires incertaines. Sa démarche trahit le maître : verus et incessu patuit Detis. Semblable au chêne de la fable, il a de profondes racines et le front dominateur. Grâce à son expérience des orages parlementaires et à son habitude des hommes assemblés, l'aquilon qui parfois ébranle ses collègues n'est qu'un zéphyr qui le caresse.
Sft voix autorisée ramène la sérénité des hauteurs aux vallées, et quand s'est éteint le bruit décroissant des applaudissements prolongés, on entend les boules blanches tomber dans Turne des scrutins avec un murmure de cascatelle.
Derrière lui viennent ses principaux lieutenants, chargés des affaires d'avant-garde et de la conduite des batailles secondaires. M. Yuilry, ministre présidant le conseil d'État, visage bienveillant, politique conciliant, faisant à ses adversaires les honneurs d'une courtoisie où n'entre rien de dédaigneux, rompu aux affaires, dont il parle la langue facile et claire ; élevé à l'école de M. Thiers, dont il reproduit, à un moindre degré, les qualités dominantes, et enfin soigneux de se munir d'un peloton de fil toutes les fois qu'il s'aventure dans le labyrinthe inextricable des finances. M. Ghaixd'£st-Ânge jadis si à son aise sous la robe de l'avocat, et aujourd'hui guindé sous le frac brodé d'or des conseillers d'État ; on dirait qu'il a laissé son talent dans les plis de sa toge d'autrefois, et qu'il ramasse pour la défense des causes officielles les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. Enfin (1) M. Thuillier, martial et belliqueux, impétueux comme le fils de Télamon, conduisant au plus 4|l|^s de la mêlée des charges parfois imprudentes; M. Thuillier, éclos d'un œuf républicain, mais ayant enfoui au plus profond de la terre des oublis les fragments de sa coquille scrupuleusement brisée.
(1) Depuis le moment où ces lignes furent écrites, M. Thuillier a été appelé à d'autres fonctions.
L'heure s'avance, les députés prennent place ; dans rhaque tribune un obligeant cicérone indique à ses voisins les notabilités de la chambre. Voici H. le marquis d'Havrincourt, dont, malheureusement pour lui, les paroles passent et les circulaires restent; M. Achille Jubinal, qui écrit en faveur de Tindépendance, celle qui nous vient de Belgique, et qui, de temps en temps, ne peut franchir la frontière; M. Josseau, dont Téloquence fait prime dans les pensionnats de jeunes filles, et qui se hasarde de temps à autre à sortir de son fromage de Coulommiers. Voici enfin la phalange méditative des platoniques amis de la liberté : M. Segris, couvert des lauriers d'Angers; M. Larrabure, assez modeste pour se contenter du second rôle, assez distingué pour briller au premier; M. Latour du Moulin, le seul Latour véritable, tous les autres, même le cardinal, s>bstinant à placer en Auvergne la tour imaginaire qui se reflète dans les eaux trompeuses de la Garonne.
' L'opposition est au grand complet, ses généraux sont à leur poste de combat. On les compte, car ils sont peu nombreux, mais on se les nomme à voix basse et on les lorgne complaisamment. Parmi eux. M. Pelletan, qui iplgnerait comme écrivain h écrire moins pompeusement qu'il ne parle, et comme orateur à parler plus simplement qu'il n'écrit; MM. Havin et Guéroult, ces deux modestes flambeaux de la presse agréée; M. Jules Simon, philosophe disponible; M. Glais- Bizoin, hardi et verveux, qui presse la raison des aiguillons de la salire, et dont le crâne, aussi dénudé
que celui du poète Eschyle, semble inviter Taigle à laisser choir la tortue.
Je ne passe pas les meilleurs. Voici M. Emile Ollivier, la cinquième roue de Tantique carrosse des cinq, roue désireuse maintenant de rouler sous le char de rÉtat et de s'adapter à un des huit ressorts du pouvoir. M. OUivier a exécuté son petit virement, et le nouveau converti raconte les effets de la grâce et les charmes du chemin de Damas. Sous la plume de quiconque veut parler de lui, les comparaisons abondent : c^est, si Ton veut, un Orphée au bout de son pèlerinage lyrique et ne tirant plus de son instrument faussé que des notes agréables et des plaihtes adoucies ; c'est, si Ton préfère, un Démosthènes, au génie près, qui, au sortir de la bataille de Chéronée, ayant reconnu la puissance de Philippe, ne plaide plus que pour la couronne et le couronnement de Tédifice incomplet.
M. OUivier a fait ses premières armes dans Tannée républicaine; c'est comme avocat qu'il a remporté ses premiers succès, et, à l'exemple de tant d'autres, il a rebondi du barreau dans la politique. De nos jours, que de robes noires jetées aux orties ! Il y a tant d'avocats qui partent et qui arrivent, qu'en vérité on est dispensé de faire une croix. M. OUivier est un beau parleur qui n'a pas un seul instant négligé d'arroser les vieilles fleurs de sa rhétorique. Disert plutôt qu'éloquent, il plaît plus qu'U ne persuade, et s'efforce, en se montrant agréable, de hâter l'heure d'être utile. Il porte des messages concUiateurs, cherche à rapprocher les extrêmes, tend le rameau d'OUivier et laisse
croire qu'il tient dans ses mains la clef des problèmes difficiles. Il ressemble singulièrement à ces artistes de plein vent qui font admirer à la foule ébahie la sou* plesse de leurs allures et l'habileté de leurs procédés. Tant que durent leurs exercices, la foule s'amasse autour d'eux, et ils se croient célèbres parce qu'ils sont applaudis. Sitôt la représentation terminée, le cercle se rompt, le vide se fait, le désert s'étend, et la solitude reprend ses victimes.
Je ne voudrais désobliger personne; mais, si je peux croire àla sincérité de M. OUivier (1), il m'est impossible de le trouver modeste. Son ambition est au-dessus de son talent, et parce qu'il se déplace, il se figure que le soleil tourne. S'il est pavé de bonnes intentions, il se dépave trop facilement, et, faute de connaître l'art des transitions, il perd le bénéfice de sa franchise. Ses amis le quittent après cinq ans de vie commune et d'efforts réunis, et il a affirmé sa séparation de si éclatante façon qu'il a chargé son bagage de tous les torts de la rupture. C'est une pauvre tactique que de s'offrir; toute la science consiste à se tenir prêt et à se faire demander. On n'apprécie que les gens qui résistent, tant il est vrai que la constance dans la foi, la persistance dans les doctrines et l'unité dans les croyances commandent le respect et rehaussent le talent. L'erreur même est presque pardonnée à quiconque s'y obstine honnêtement, et il vaut mieux se donner les apparences d'une borne que des airs de tonton.
(i) Je n'y crois plus.
Je ne dirai rien de M. Darimon, le clair de lune de M. OUivier, et j'arrive à un avocat célèbre, M. Jules Favre. C'est l'Antinous des Hottentots : grand talent, grande recherche, faibles résultats. Sa voix est sourde et lente, et il scande ses paroles d'une sorte de hennissement venu de la gorge ou de la poitrine. Quel ciseleur du langage ! quel musicien brodant sur un thème oratoire d'étincelantes variations ! Il possède la science des effets, il polit l'ironie et lance à ses adversaires des sarcasmes arrondis. Passant à travers les adjectifs de choix et les épilhètes de distinction, s'accroissant de mots harmonieux et d'images fratchement cueillies, butinant les fleurs oubliées et battant les buissons de la route parcourue, de retards en retards, de poses en poses, de virgules en virgules, il poursuit sa période traînante, tantôt reprise et tantôt suspendue, jusqu'au point d'admiration qui la termine. M. Jules Favre a des admirateurs qui l'écrasent du pavé des éloges : on lui prêle du génie; il ne peut rendre que du talent, et c'est déjà beaucoup.
 côté de lui siège M. Picard, lequel a pris naissance au Palais de Justice et revient quelquefois à sa source. Je ne connais personne qui convienne mieux à son succès et soit plus digne de sa fortune. Il a toutes les qualités aimables, s'il n'a pas toutes les grandes, et il n'a jamais forcé ni son talent ni sa nature. Maître de lui, même quand on croit qu'il s'égare, il est toujours prêt, sinon toujours préparé. Il ne se réserve pas pour les solennités oratoires, mais il prend aux cheveux toutes les petites occasions. Sa parole est nette, simple,
facile et mordante ; elle tourne autour des questions^ cherchant les points vulnérables et les côtés mal gardés pour y placer un mot qui fasse brèche et une plaisanterie qui demeure.
Il n'est point éloquent, à vrai dire, mais utile sou* vent, efficace quelquefois. Il ne transporte pas son auditoire, il le déplace et fait rire ses adversaires, sans croire pour cela qu'il les désarme. Il a de Tesprit, assez pour enrichir plusieurs pauvres sans s'appauvrir notablement; de l'esprit de bon aloi, celui qui se montre sans apprêts, vit sans emprunts et se dépense sans fatigue. Il a le don précieux d'être lui-même, et le mérite de ne devoir qu'à lui ce qu'il est, ce qu'il dit et ce qu'il pense.
Je m'aperçois, un peu tard, que j'ai dépassé les limites où j'avais voulu m'enfermer, et que je me laisse aller à dessiner les silhouettes de nos Lycurgues et de nos SO'Ons. Qu'y faire, puisque c'est fait, et pourquoi ne pas poursuivre ce que j'eus le tort de commencer ? Je ne puis passer sous silence deux personnages considérables: l'un, M. Tlîiers, qui réunit tant de titres; l'autre, M. Berryer, dont l'honneur est de n'avoir accepté qu'un titre, — celui d'académicien.
M. Tbiers, — à tout seigneur tout honneur, — petit, court, replet, vert comme les premières pommes, visage rose couronné de neige, et doué de cet embompoint aimable qui dénoie une santé florissante. Il a été ministre tout comme un autre et même plus souvent qu'un autre ; il a passé une partie de la vie à courir du pouvoir à l'opposition, et réciproquement, toujours
convaincu que tout vient au poing de qui sait attendre. C'est lui qui fit faire à Napoléon mort le grand voyage de Sainte-Hélène aux Invalides; c'est lui qui a serré la taille à la bonne ville de Paris dans une. riche et coûteuse ceinture de murailles et de forteresses.^ Encore s'il n'avait fait que ces deux choses-4à ! Malheureusement on aperçoit plus d'une tache au beau soleil de M. Thiers ; mais à quoi bon jeter les tuiles de M. Thuillier dans les jardins endormis du passé ?
Il est décoré de plusieurs ordres et fait partie de beaucoup de sociétés. C'est un des quatre académiciens qui ont de l'esprit comme quarante. Il est peu de fonctions qu'il n'ait occupées, peu de genres où il n'excelle, et peu de sujets qu'il n'ait traités d'une main familière et exercée. Non content d'avoir travaillé pour l'histoire, il s'est mis à l'écrire à ses heures de loisir et a consacré dix volumes à raconter la Révolution et vingt à conduire l'empire de son aurore à son coucher : trente volumes, ce n'est pas trop. Ceux-là même qui contestent plusieurs de ses 'appréciations rendent hommage au talent déployé. Il s'est entouré de documents, il a fouillé les archives et remonté aux sources de l'histoire; il dispose avec méthode, il décrit avec clarté ; il place les corps d'armée comme les pions sur un échiquier, et s'entend aux manœuvres comme un vétéran de la grande armée. C'est un de ces hommes comme Napoléon les aimait tant : bourreaux de travail, diplomates militaires, prompts à comprendre, prêts à agir, pardonnant les moyens employés en fa-
vear du résultat obtenu, et n*ayant pas de scrupules en face de la nécessité qui n'a pas de lois.
Il s'^st arraché depuis tantôt deux ans aux loisirs que lui avait faits le nouvel empire, dont il avait annoncé Tavénement. Les électeurs de Paris Font choisi pour leur député à Texclusion de M. Devinck, rayé de leurs tablettes. Chose remarquable, ses adversaires ont plus aidé que ses amis à sa nomination, un instant incertaine ; mais jamais le suffrage universel en quête dWteursne s*est montré plus heureux dans son choix. M. Thiers n*a pas vieilli, et sa parole rajeunie s'est retrempée aux sources du silence : les heures passent à récouter, et il semble qu'il ait le don d'arrêter les ailes du temps. II séduit et persuade ; promenant de sujets en sujets son élégante causerie, il sème sur le présent les souvenirs des temps qui ne sont plus. Voyageur venu de loin, il parle des hommes qu'il a connus, des naufrages d'où il s'est retiré et des pays où il aborda , c'est un politique qui ne pratique plus, mais qui rend des oracles; un ministre consultant, qui, las du pouvoir et fatigué des flots, reconnaît humblement que la liberté est le phare des navigateurs et l'étoile des peuples errants.
Son dernier discours est un témoignage de bon sens et un chef-d'œuvre d'esprit. Les interruptions ne l'arrêtent pas, il joue avec elles ou passe à travers; tou jours le ton qu'il prend s'adapte au sujet qu'il traite, et sa phrase est à sa pensée un vêtement qui la rehausse sans la gêner. Il ne tient pas à briller, mais à convaincre, et il aime mieux les terrains solides où
l'on s'appuie que les nuages où Ton s'égare; quand il s'élève, c'est par degrés, et à la fin de ses discours il donne deux ou trois coups d'aile pour gagner les hauteurs d'où l'œil peut revoir encore les stations de sa route et l'ordonnance de son œuvre.
Avec M. Berryer on se sent à l'aise. L'éloge que Ton fera de lui restera toujours au-dessous de ce que le inonde en pense. Dire que c'est un grand orateur, quelle banalité ! Vanter sa constance et son intégrité, c'est moins flatteur pour lui que ce n'est humiliant pour bien d'autres. Parler de ses soixante-dix-sept ans si vaillamment et si noblement portés, c'est upe louange mêlée de trop de regret. A contempler les soirs des splendides journées et les lueurs sereines des soleils qui déclinent, qui peut se défendre d'un charme mélancolique et d'un regret attendri?
M. Berryer est une des gloires les plus hautes d*un siècle où rarement les hommes ont su allier le talent aux convictions. C'est, depuis Mirabeau, la voix la plus éloquente qui ait retenti au sein des assemblées politiques et sur les sommets de la justice. Orateur, il s'est mêlé à ceux qui font les lois ; avocat, il a lutté devant ceux qui les appliquent; il a couvert des plis de sa robe les victimes et les coupables, et s'est voué à la noble tâche de défendre ceux qui ont droit à la justice ou besoin de la pitié des hommes. Dédaigneux de se rattacher aux branches cadettes et aux rameaux parasites, il est demeuré le courtisan d'une cause vaincue, qu'il a illustrée par son génie, consolée par son dévouement. En face des défaillances et des trahisons,
il se dresse, comme un reproche pour les déserteurs, comme un soutien pour les faibles, comme un exemple pour les vaillants. Nul ne Tentend sans Tapplaudir, ne le rencontre sans s'incliner, et en récompense d'une existence fidèle il a accueilli la triple couronne de gloire, de respect et d'admiration.
En terminant, j'eusse voulu traiter quelques questions à l'ordre du jour, et passer des hommes aux choses, et même un peu aux bêtes. Les hommes parlent et les animaux font parler d'eux. Nous sommes au temps des chevaux qui courent et des mulets qui s'obstinent. En même temps, le soleil reparaît à l'ho* rizon, le ciel est d'un bleu qui réjouit l'œil, et les trains enfouis dans les neiges de ces derniers jours vont reprendre leur marche interrompue. U m'eût été agréable de me livrer à une étude sur les poissons, dont la fête tombe le i''' avril; mais, bien que j'aie laissé passer l'heure de la marée, je ne juge pas utile de m'abandonner au désespoir incurable de Vatel.
J'imagine que le joli savant qui répond au nom de M. Geste aura reçu la visite de se^ protégés et la dépu*tation des aquariums parisiens. Si La Fontaine rêve* nait au monde, que de jolies choses il ferait dire aux poissons, que l'on croyait muets avant lui! Quel plaisir d'entendre parler le turbot, qui eut sous Domitien les honneurs d'une discussion au sénat, et délire les mémoires de la carpe de Fontainebleau, qui a vu passer plus de gouvernements que M. Troplong n'en a servi !
On a signalé dans le lointain la liberté marchant à pas pressés, Poisson d'avril. Le dernier avertissement
est à son dernier soupir, Poisson d'avril; M* un tel, qui est homme d'État, se croit encore ministre; M. X..., qui est peintre, tapisse de ses œuvres les murs du grand salon ; M. Trois Étoiles, qui est sportsman, est reçu membre du Jockey-Club ; M. de Talleyrand, qui est Périgord, passe sans obstacle au titre de Montmorency : Poissons de mer et d^eau douce, poissons volants, poissons de carême et d'avril ! Il n'y a que la nomination de M« Haussmann à TAcadémie qui soit une vérité.
Le droit de réunion est enfin reconnu : on peut s'assembler sans délit au nombre de plus de vingt personnes. Erreur; mais ce que Ton refuse aux gens on l'accorde volontiers aux chiens : l'exposition de la race canine va s'ouvrir, les chemins de fer transportent à prix réduits lévriers, carlins et terre-neuve. Les chiens payent moitié place, comme messieurs les militaires, et les aboiements sonores des meutes en renom célë» brent sur tous les tons toutes ces faveurs octroyées. Pourquoi nous plaindre, après tout? Et BufTon n'a-t-il pas dit, ou à peu près, que le chien était ce qu'il y avait de mieux dans l'homme?
Le seigneur comte de BufTon avait, j'imagine, arboré sa plus triomphante paire de manchettes le jour où,
poar écrire les lignes qui suivent, il trempa dans Ten* cre sa plume d*académicien : « Il sait concourir auK desseins de son maître, veiller à sa santé, Taider, le défendre, le flatter; il sait se le concilier par des services assidus, le captiver par des caresses réitérées, et de son tyran se faire un protecteur... » Lecteur curieux et bienveillant, — i/, — ce n'est pas l'homme, c'est le chien.
Tu vaux bien l'espèce humaine, race fidèle aux mer» veilleux instincts. C'est toi qui as fourni à l'ingrat Alcibiade un compagnon, à saint Hubert des alliés, à Mon« targis une illustration. C'est à toi que, suivant Buffon« ( nous devons la conquête et la possession paisible de la terre, to C'est toi qui, prenant en pitié les poètes et les guerriers aveugles, donnes des guides aux pas tremblants des mendiants divins. Sans le chien, il n'est plus ni bergers ni chasseurs. Sans lui, l'onde a plus de dangers, la neige a plus d'effroi. Enfin, s'il faut en croire une tradition touchante, c'est lui que notre premier père demandait à Dieu dans sa première plainte, et qui marchait aux côtés d'Adam dans les jardins merveilleux d'Ëden. Ne souriez pas. Dans ces temps d'innocence, l'homme, avant le désir d'une compagne, sentait le besoin d'un ami.
Ces réflexions m'avaient mené loin, c'est-à-dire aux Champs-Elysées, à l'endroit où s'élève le palais de planches consacré à l'exposition des produits de la race canine. Le fronton de l'édifice est surmonté d'une multitude de drapeaux, et ce déploiement des trois couleurs a quelque chose de national et de guerrier