LETTRES ET BILLETS NON DATÉS
A Mademoiselle de. . . {La Chaise) .
Je voulois vous demander, ou vous donner à souper aujourd'huy; mais comme vous allés à la campagne, je compte de souper ailleurs, et désire que vous vous amusiés beaucoup où vous allés. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous amuserés beaucoup ceux qui auront l'honneur de souper avec vous. A mon gré, il est dangereux de vous voir, on ne peut plus souffrir les autres femmes, et ce seroit bien pis, si je vous voyois souvent moins entourée de gens qui me dérobent la moitié de vos attentions, c'est-à-dire la moitié de mes plaisirs. Il n'est cependant pas juste de s'opposer aux vôtres, ni à ceux des personnes qui, comme moy, vous rendent justice. Ne doutez plus de ma constance. Je ne vous manqueray jamais la première, et fussiés-vous dans le Palais de la Gloire, à mes dépens, en dépit de l'envie, je vous aimerois toujours. Ne vous formés point une idée importune de cette chimère que vous croyés qui vous annonce
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de nouveaux malheurs, et qui me présage une espèce de bonheur. Un rien peut me rendre plus mal'heureuse que jenel'ay encore été, et vous ne pouvés qu'espérer mieux ; avec l'esprit que vous avés, on peut, de reste, braver l'envie et le sort même ; mais toute ma prudence, et l'attention que j'apporte à me bien conduire, ne mettent pas à couvert des accidents qui peuvent arriver, et contre lesquels ma sensi- •bilité ne peut s'endurcir. Vous n'avés qu'a prendre sur vous, vous touchés peut-être au moment que je souhaite, et que vous mérités. Quelques apparences flatteuses que vous puissiés envisager pour moy, vous me verres toujours tranquile, eussent-elles même tout l'effet que vous en espérés. Il est des erreurs bien douces où je ne puis plus me livrer. De trop tristes expériences ont éclairé ma raison. Adieu, je vous embrasse, je vous aime, et vous aimeray toute ma vie. Je vous verray le plustôt que je pourray. En attendant songes à moy.
A la même.
Vous avés tort de vous plaindre de moy, ma chère amie. Je vous aime plus qu'aucune femme que je connoisse, et je me flatte aussi que vous m'aimes plus que toute autre. Fiés
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vous à mon discernement, quel qu'il puisse être, du soin de vous rendre justice ; il sera toujours aidé par mon cœur, bien que vous n'en ayés pas besoin. Je sens bien ce que vous valés au-dessus des autres, et c'est votre mérite personnel qui m'a attachée à vous, par préférence même à l'amitié que vous avés paru avoir pour moy d'abord. Prêtés vous à ma situation sur ma conduite, et comptés sur un attachement vif et solide de ma part. Adieu, je vous attends à dîner. Je ne me porte point bien du tout; mais vous me guerirés.
A Mademoiselle...
Assurément, je veux que vous m'écriviés, et je le veux plus que jamais. Je douteray de votre amitié, je vous chercheray querelle, enfin je mettray tout en usage pour recevoir d'aussi jolies lettres que celle que vous venés de m'écrire. Si vous avés autant de constance et d'amitié pour moy, que je vous trouve de grâces et d'esprit, je suis trop heureuse; mais ce n'est pas assés que de me les laisser voir et connoître. Ne pourries vous point m'en infuser quelqu'unes.f^ Vous y gagneriés, puisque j'en deviendrois plus digne de votre affection. Enfin, telle que je suis, je suis à vous, pénétrée de reconnoissance, animée de goût, et
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charmée de votre mérite. Tout vous sied, la folie même, et je ne sçache rien qui puisse vous résister et qui ne s'applaudisse même de sa défaite. Que ne vous ay-je offert mes premiers soins? Je serois encore fidelle.
Adieu, Madame. T... vous remercie, vous entend, vous embrasse, et vous verra tantôt.
LU A la inesme.
J'eus tant de regret de vous avoir quittée hier, que je meurs d'envie de vous voir pour vous en faire mes excuses. Il me semble que j'aurois grand plaisir à vous voir tout à l'heure et à vous embrasser de tout mon cœur. Vous sériés bien aimable, si vous vouliés prendre la peine de venir chés moy prendre du thé ou du caffé. Je vous previendrois sans doute si je n'étois obligée de rester chés moy pour des raisons que je vous diray. Volés donc, si vous m'aimes, et venés m'assurer que vous êtes sensible à tout ce que je sens de vif et de tendre pour vous. Adieu, ma Reine. Si vous ne veniés pas ce matin, je ne pourrois vous voir d'aujourd'huy, et j'en serois au désespoir.
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LUI A la mesme.
Je ne sçais, ma chère amie, si je pourray avoir le plaisir de souper avec vous ce soir. Je ne sçais même si je souperay. Je ne me porte point bien du tout. Ma santé me désespère et je ne suis pas maîtresse de la tristesse qu'elle m'inspire. Je trouve qu'il est plus difficile de prendre son parti sur une langueur éternelle, que sur une maladie bien vive et bien déclarée. Je conviens avec vous, que ma façon de penser me fait tort, je dis à ma santé; mais cela ne sera pas sans remèdes avec vos conseils et le tems. Donnés m'en toujours, ma chère amie, et continués de vous intéresser à la personne du monde qui vous aime le plus. Vous aurés de mes nouvelles, sitôt que j'en auray reçu.
A la mesme.
Vous vous plaigniés l'autre jour de mes yeux, je me plains aujourd'huy de votre silence. Que faites vous donc, Madame, et d'où vient que je n'entends plus parler de vous.^ Qu'est devenu ce goût, cette amitié si vive.^
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En avés vous perdu jusqu'au souvenir FÉclaircissés mes doutes, je vous prie, et m'apprenés ce que vous faites ce soir et même dès à présent. Je vais remplir un des devoirs de Mlle Quinault', sans cela j'irois m'informer moy même de tout ce que vous pensés sur moy. Adieu, faites moy réponse je vous prie, ou tremblés de la vengeance que je médite. Songes y.
A la mesine.
Taises vous., impertinente. Je ne suis ni ingrate ni inconstante. Il m'importe peu que M... se conduise bien ou mal. Je ne songe point à elle, je suis même dans mon tort à son égard, selon les règles de la politesse, dont je ne veux cependant point m'écarter. J'ay toute autre chose à présent dans la teste; mais, quoi que vous disiés, je pense à vous, et je vous aime par goût. Vous ne me vites point hier, parce que je fus forcée d'aller chés Mad. de R... J'y fus même en robe de chambre, et j'y restay jusqu'au soir. De là, bien que fatiguée et très foible, j'allay chés les nouveaux mariés qui pouvoient avec justice
I. Le samedi 28 juin 172 1, Adrienne doubla Mlle Quinault dans Marianne de V Avare.
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se plaindre de moy. J'y restay jusqu'à dix heures, et je revins me coucher. Je n'ay point dormi , dont j'enrage. Les papillons noirs entouroient mon imagination agitée par deux ou trois frayeurs. Aujourd'huy, je joue au Palais Royal ' dont je suis si fâchée, que la contrainte de ce métier me donne presque du dégoût pour la vie. Adieu, je ne puis vous rien dire de plus agréable pour aujourd'huy. Passés moy cette mauvaise humeur, je vous en tiendray compte en tems et lieu. Bonjour, ménagés bien votre santé, c'est le bien le plus précieux de la vie. J'en connois trop le prix pour mon malheur. Faut-il vous le redire encore .f* Comptés sur moy ou... suffit. Adieu.
Lettre à M' ...
J'étois sortie hier quand on apporta votre billet, on ne me le rendit que î'après dînée assés lard. Je n'eus jamais le tems de vous faire réponse et j'en fus très fâchée. Je conviens d'avoir eu, et d'avoir trop souvent de l'humeur, je n'en suis pas la maîtresse; mais je ne conviens pas d'en avoir moins pour
I. Adrieiine joua quarante-deux fois au Palais-Royal, du 3 juin 1717 au 21 juin 1723. On sait que le Régent mourut le 2 décembre suivant.
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d'autres que pour vous. Je ne vois point d'heure à vous donner, puisque vous êtes engagé à dîner et à souper, que dans la soirée, avant votre souper, et lorsque je seray revenue de chés de Tr... Vous faites très bien de ne manquer ni à M... ni à M. deL... et vous ferés encore mieux de ne vous point inquiéter de mon humeur. C'est un deffaut très commun à mon sexe, et que l'on n'a pas toujours la bonne foy d'avoûër. Il ne faut pas s'en appercevoir pour y remédier ; au bout du compte, ce que j'en ay ne me paroît pas si insupportable pour les autres que pour moy. Je m'en apperçois toujours la première et cela me jette ordinairement dans des reflexions déplaisantes et tristes. Adieu. C'est trop en raisonner, ne m'en parlés plus, je vous prie, et comptés absolument sur moy.
A Monsieur d'A .
En rentrant hier, je trouvay une lettre de M. de V..., qui me manda que M. de S... avoit tout ranimé et qu'il seroit chés moy à six heures aujourd'huy. On compte sur M. L. de B..., M. D... le P... et sur vous et M. votre frère, que je devois nommer les premiers.
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Proposés à Madame de venir entendre la pièce, son souper est rompu chés Mad. de T...', ainsi elle pourra nous faire ce plaisir si elle veut. Comme le Chev"" n'y sera pas, elle pourroit amener notre amie sans scrupule. N'allés pas montrer ce billet; mais acquîtes vous de cette négociation en homme habile, et qui veut me plaire. Je me trouvay si mal hier de mon indigestion, que je ne pus jamais aller souper chés Mad. de B...-. Je luy fis faire des excuses, et je me couchay sans manger. Je n'ay point dormi et ne me porte point bien du tout ce matin. Je viens cependant de prendre six tasses de thé. Je voudrois avoir au moins de la santé pour tantôt. Il me semble que l'on n'a pas prié M. D... le fils; mais ce n'est pas ma faute. J'ay crû devoir laisser à M. le D. de S... la liberté de nommer. Je me suis contentée d'apprendre que vous en etiés et de désirer que Mad. votre mère y vînt. A... ^ m'a écrit avec beaucoup de modestie sur Artemire. Il dit que sa muse est aussi timide auprès de moy que vous. Je souhaite que cette timidité cache autant de vray mérite, nous aurons grand plaisir à le demesler. Adieu, mon bon ami. Ne vous lassés ni d'être sage ni de m'aimer. Les sentimens que j'ay pour vous valent mieux que la passion la plus violente et la plus déréglée. Si je pouvois vous les exprimer comme je les sens, vous en sériés