La LVIe des Posthuma, inédite en français
ce qu'il y a d'important dans la chose; et j'estime que non seulement les choses vraies, mais encore les chimères et les imaginations peuvent m'être de quelque utilité.
Laissons de côté la question de savoir si les spectres sont des illusions et des imaginations, puisque non seulement les nier, mais encore en douter, c'est une énormité, pour vous, non moins forte, que pour celui que toutes les histoires racontées par les anciens et les modernes ont pleinement convaincu.
La grande estime et la considération que J'ai toujours eues, et que j'ai encore pour vous, ne me permettent pas de vous contredire, et bien moins encore de vous flatter. Le moyen que j'emploierai est celui-ci :
Entre tant d'histoires de spectres que
vous avez lues, veuillez en choisir une ou deux, desquelles Ton ne puisse douter en nulle façon, et qui montrent de la manière la plus évidente qu'il y a des spectres. Car, à dire vrai, je n'ai jamais lu un auteur digne de foi, qui fît voir clairement qu'il en existe. Et, jusqu'ici, j'ignore ce qu'ils sont, et personne n'a jamais pu me le dire.
Il est certain, cependant, qu'une chose que l'expérience montre si manifestement, nous devons savoir ce qu'elle est; autrement, nous aurons beaucoup de peine à conclure, d'une histoire quelconque, qu'il y a des spectres. On conclut, en effet, qu'il y a quelque chose; mais personne ne sait ce que c'est que cette chose. Si les philosophes veulent appeler spectres, ce que nous ignorons, je n'y contredirai pas, parce qu'il y a une infinité de choses qui me sont cachées.
Enfin, monsieur, avant de m'expliquer plus au long sur cette matière, dites-moi, je vous prie, ce que sont ces spectres ou ces esprits. Sont-ce des enfants, des innocents ou des insensés? Car ce que j'en ai ouï dire, convient à des gens détraqués, bien plus qu'à des êtres jouissant de leur bon sens, et ressemble, pour interpréter la chose au meilleur sens, à de vaines puérilités, ou aux divertissements des fous.
Avant de terminer, je veux vous faire remarquer ceci : c'est ce désir qui tient la plupart des hommes de raconter les choses, non comme elles sont réellement, mais comme ils désirent qu'elles soient; et l'espérance qu'ils nourrissent de se faire connaître par des narrations de spectres et d'esprits, bien plus facilement que par des récits sérieux.
Quelle est la raison principale de ce fait?
La voici, à mon avis : c'est que les histoires de ce genre n'ayant d'autres témoins que leurs narrateurs, les inventeurs y peuvent ajouter ou en retrancher, à leur fantaisie, les circonstances qui leur paraissent les plus favorables ou les moins avantageuses, sans craindre que qui que ce soit les contredise. Ainsi, l'un inventera de ces histoires, pour justifier, à ses yeux, la terreur qu'il a ressentie de songes et de visions. Un autre en forgera pour étayer son audace, pour consolider son autorité et son opinion.
Outre ces raisons, j'en ai trouvé d'autres qui me poussent à douter, sinon des histoires elles-mêmes, tout au moins des circonstances qui y sont rapportées, et qui contribuent puissamment à la conclusion que l'on s'efforce de déduire de ces histoires.
Je m'arrête ici, jusqu'à ce que je connaisse quelles sont ces histoires qui vous ont convaincu à tel point, qu'en douter vous semble une absurdité, etc.
B. de Spinoza.