‹ Lettres de B. de Spinoza inédites en françaisChapitre 27 sur 36 · La LVII° des Posthuma, inédite en français · texte numérisé non relu

La LVII° des Posthuma, inédite en français

des insensés, etc. ; et vous ajoutez que tout ce que vous en avez appris part de gens détraqués, plutôt que d'êtres sains du cerveau.

Le proverbe est bien vrai qu'un jugement préconçu empêche la recherche de la vérité.

Je crois, moi, qu'il y a des spectres, et voici pour quelles raisons :

1° Parce qu'il importe à la beauté et à la perfection de l'univers qu'il y en ait;

2° Parce qu'il est vraisemblable que le Créateur en a créé; ces esprits lui ressemblant beaucoup plus que les créatures corporelles;

3° Parce que, de même qu'il y a des corps sans âme, de même il y a des âmes sans corps ;

4° Enfin, parce que dans Pair, dans les régions ou dans les espaces supérieurs, j'estime qu'il n'y a aucun corps obscur qui

n'ait ses habitants; et, par conséquent, l'espace incommensurable qui s'étend entre nous et les astres, n'est pas vide, mais rempli d'esprits qui l'habitent. Peut-être les plus hauts et les plus éloignés sont-ils des esprits purs; tandis que les plus bas, dans l'air inférieur, sont des créatures d'une substance très subtile et très ténue, et, en outre, invisibles.

J'opine donc qu'il y a des esprits de tous genres; mais, peut-être, n'y en a-t-ilaucuns du genre féminin.

Ce raisonnement ne convaincra, en nulle manière, ceux qui croient témérairement que le monde a été fait par hasard. Mais, laissant ces raisons, l'expérience quotidienne ne nous montre-t-elle pas qu'il y a des esprits? Et ne reste-t-il pas, à leur sujet, quantité d'histoires tant anciennes que nouvelles?

Nous voyons de ces histoires dans le livre des hommes illustres de Plutarque,et dans ses autres ouvrages; dans les vies des Césars, de Suétone; dans le livre des spectres de Wier * et de Lavater 2, qui ont traité abondamment de la matière, et rassemblé les histoires des écrivains de toutes espèces. Cardan 5, célèbre par son érudition, parle des esprits dans ses ouvrages de la Subtilité, de la Variété, et dans sa propre vie, où il montre, par l'expérience, que les esprits lui ont apparu à lui, à ses parents et à ses amis. Le sage Mélanchton, ami de la vérité, et une foule d'autres témoignent la même chose, par leurs propres expériences.

i. Wier, médecin, né à Grars, dans le Brabant, en .1515, mort en 1588, a écrit différents ouvrages sur les démons.

2. Ce Lavater n'est pas le célèbre médecin suisse, créateur de la physiognomonie, ou l'art de connaître le caractère de l'homme par l'inspection du visage; mais probablement un Lavater, théologien protestant, né à Kibourg, canton de Zurich, en 1527, et mort en 1586.

3. Cardan, médecin, astrologue et mathématicien, né' à Pavie, en 1501, mort en 1576.

Un certain consul, homme docte et prudent, qui est encore vivant, me racontait un jour qu'il avait entendu achever, pendant la nuit, dans le laboratoire à bière de sa mère, l'ouvrage commencé, de la même façon qu'il était mis à point, le jour, quand la bière était soumise à la cuisson. Et, m'affirmait-il, le fait s'est reproduit fort souvent. Une chose à peu près semblable m'est arrivée, qui ne sortira jamais de ma mémoire. Et c'est pourquoi ces preuves, et les raisons que j'ai données plus haut, me forcent de déclarer qu'il y a des spectres.

Quant aux mauvais esprits, qui tourmentent les misérables humains pendant cette vie et dans l'autre, de telles histoires concernent la magie; et, pour ma part, je les regarde comme des fables.

Dans les traités qui s'occupent des esprits, vous trouverez une foule de particu-

larités. Et, outre les auteurs déjà cités, vous pourrez, s'il vous convient, consulter Pline le Jeune, livre Vil, dans sa lettre à Sura; Suétone, dans la vie de Jules César, chapitre XXXII; Yalère Maxime, livre premier, aux sections 7 et 8 du chapitre VIII; Alessandro Alessandri, dans son ouvrage des jours de fête '. Je pense que tous ces livres sont en votre possession .

Je ne parle pas des moines et du clergé qui rapportent tant d'apparitions et de visions d'âmes et de mauvais esprits, et, pour m'exprimer plus exactement, tant de fables de spectres, que le lecteur succombe d'ennui sous leur nombre. Le jésuite Thyaus traite aussi de ce sujet, dans son livre sur les apparitions des esprits. Mais tous n'abordent ces histoires que dans un but de lucre, pour mieux prouver l'exis-

1. Alessandro Alessandri, jurisconsulte, littérateur, né à Naples, en 1461, mort en 1523.

tence du purgatoire; mine dont ils tirent pour eux tant de monceaux d'or et d'argent. Mais cela ne s'applique pas aux auteurs que je vous ai cités, non plus qu'aux autres écrivains modernes, lesquels, étant sans esprit de parti, méritent par cela même une plus grande créance.

Au lieu de répondre au passage de votre lettre où vous parlez des innocents et des insensés, je vais vous citer la conclusion du savant Lavater, par laquelle il termine, en ces termes , son premier livre sur les spectres et les esprits :

« Celui qui ose nier, dit-il, tant de témoignages unanimes, et anciens et modernes, me paraît indigne de foi. Car, de même que c'est un signe de légèreté de croire sur-le-champ tous ceux qui affirment avoir vu certains spectres; de même, contredire témérairement et effrontément

tant (Thistoriens dignes de foi , tant de Pères et d'écrivains jouissant d'une grande autorité, c'est une insigne impudence. »

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