La LVIIIe des Posthuma, inédite en français
peut-être aucuns du genre féminin.
Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que je n'avais pas sous la main les ouvrages que vous citez, et que je n'ai trouvé que Pline et Suétone. Mais ces deux-là me dispenseront de la peine de chercher les autres, parce que je suis persuadé qu'ils extravaguent tous de la même manière, et qu'ils se complaisent dans les histoires de choses extraordinaires, qui frappent les hommes d'étonnement et les ravissent en admiration.
Je demeure stupéfait, je l'avoue, non pas tant devant les histoires que Ton raconte, que devant ceux qui les écrivent; et je suis surpris que des hommes, doués d'intelligence et de jugement, fassent un tel usage de leur talent, et en abusent à ce point de vouloir nous persuader des niaiseries pareilles.
Mais laissons les auteurs de côté, et attaquons la chose elle-même. J'aborderai tout d'abord la conclusion de votre dernière lettre.
Voyons, est-ce moi, parce que je nie qu'il y ait des spectres et des esprits, qui ne comprends pas les auteurs qui ont traité de ce sujet; ou n'est-ce pas vous, plutôt, qui, affirmant leur existence, faites de ces écrivains plus de cas qu'ils ne méritent?
Que vous ne mettiez pas en doute, d'une part, qu'il y ait des esprits du genre masculin ; mais que vous doutiez, d'autre part, qu'il en existe du genre féminin, cela ressemble à de la fantaisie bien plus qu'à un doute réel. Et, si telle était votre opinion, elle s'accorderait beaucoup, ce semble, avec l'imagination du vulgaire, qui a établi que Dieu est du genre masculin, et non du féminin. Je m'étonne que ceux qui ont
aperçu des spectres dans l'état de nudité, n'aient pas jeté les yeux sur leurs parties sexuelles; c'est sans doute par crainte, ou par ignorance de cette différence.
C'est là plaisanter, répondrez-vous, et non raisonner. Et je vois par là que vos raisons vous semblent si solides et si bien établies, que personne, à votre jugement du moins, n'y peut contredire; si ce n'est l'homme qui penserait faussement que le monde a été fait par hasard.
Mais, avant d'examiner vos premières raisons, j'ai hâte de traiter cette question : (f. Si le monde a été créé fortuitement, » et de vous donner brièvement mon opinion à cet égard.
Je vous dis donc : De même qu'il est certain que le fortuit et le nécessaire sont deux contraires, de même il est évident
que celui qui affirme que le monde est un effet nécessaire de la nature divine, que celui-là nie absolument que le monde ait été fait par hasard. Mais celui qui affirme que Dieu a pu négliger la création du monde l, celui-là confirme, bien qu'en d'autres termes, que le monde a été fait par hasard, puisqu'il procède d'une volonté qui pourrait ne pas exister.
Mais, comme cette opinion et cette manière de voir sont complètement absurdes, on accorde, d'ordinaire, unanimement que la volonté de Dieu est éternelle, et n'a jamais été indifférente. Et c'est pour cela que l'on doit accorder aussi nécessairement, remarquez-le bien, que le monde
1. Spinoza parle ici le langage de son correspondant ; mais il n'admet, en nulle façon, la création, au sens où l'entend la théologie catholique, c'est-à-dire faire quelque chose de rien,
« Je vous prie de considérer, mon ami, écrit-il à Henri Oldenburg, que les hommes ne sont pas créés, mais seulement engendrés; et que leurs corps existaient déjà auparavant, quoique formés d'une autre manière. »
est un effet nécessaire de la nature divine.
Que les philosophes appellent cela volonté, entendement, ou de tout autre nom qu'il leur plaira, ils en arriveront toujours à ceci : qu'ils expriment une seule et même chose sous des noms différents.
Si vous leur demandez, en effet : Est-ce que la volonté divine ne diffère pas de la volonté humaine? Ils vous répondront que la première n'a de commun avec la seconde, que le nom; outre qu'ils accordent, la plupart du temps, que la volonté de Dieu, son entendement, son essence ou sa nature sont une seule et même chose.
Et de même, pour moi, afin de ne pas confondre la nature divine avec la nature humaine, je n'assigne pas à Dieu les attributs humains, tels que la volonté, l'entendement, l'attention, l'ouïe, etc.
Je dis donc, comme je l'ai dit tout à l'heure, que le monde est un effet nécessaire de la nature divine, et qu'il n'a pas été fait par hasard.
Gela suffit à vous persuader, je pense, que l'opinion de ceux qui disent (s'il en est de tels) que le monde a été fait par hasard, est absolument contraire à la mienne; et, m' appuyant sur ce fait, je passe à l'examen des raisons par lesquelles vous concluez qu'il y a des esprits de tous genres..
Ce que je puis dire en général de ces raisons, c'est qu'elles me semblent des conjectures, bien plutôt que des raisons, et qu'il m'est très difficile de croire que vous les tenez pour raisons démonstratives.
Mais conjectures ou raisons, voyons s'il est loisible de les prendre pour fondées.
— Voici donc votre première raison :
« 11 importe à la beauté et à la per-
fection de l'univers qu'il y ait des esprits. »
Veuillez le* remarquer, monsieur, la beauté n'est pas tant une qualité de l'objet que l'on considère, qu'un effet en celui qui regarde un objet. Si notre vue était plus étendue ou plus courte, ou si notre complexion était autre, les choses que nous trouvons belles aujourd'hui, nous paraîtraient laides, et réciproquement. La plus belle des mains, aperçue au travers d'un microscope, nous paraîtra épouvantable.
Certains objets, aperçus de loin, sont admirables; vus de près, ils deviennent affreux. C'est pourquoi les choses, .considérées en soi, ou rapportées à Dieu, ne sont ni belles ni laides.
Quant à ceux qui disent que Dieu a créé le monde pour qu'il fut beau, ils doivent, de nécessité, poser l'une ou l'autre de ces al
ternatives : ou Dieu a fait le monde pour les désirs et les yeux des hommes; ou les désirs et les yeux des hommes ont été faits pour le monde. Mais, que nous acceptions la première ou la seconde de ces hypothèses, je ne vois pas pourquoi Dieu aurait dû créer des fantômes et des esprits, afin que l'une ou l'autre de ces hypothèses se réalisassent. En second lieu, la perfection et l'imperfection sont des dénominations qui ne diffèrent pas beaucoup des termes de beauté et de laideur. Mais, pour ne pas être trop long, je vous demanderai seulement ceci : En quoi importe-t-il davantage à l'ornement et à la perfection du monde qu'il y ait des spectres; ou cette multitude de monstres, tels que les centaures, les hydres, les harpies, les satyres, les griffons, les argus, et mille autres sornettes de ce genre? Certes, le monde serait bien décoré, si Dieu l'avait arrangé au caprice de notre fantaisie,
et embelli de toutes ces choses que chacun rêve et imagine sans la moindre difficulté, mais que personne n'a jamais été capable de comprendre.
— Je passe à votre seconde raison :
« Comme les esprits, dites-vous, expriment l'image de Dieu beaucoup mieux que les autres créatures corporelles, il est vraisemblable également que Dieu en a créé. »
J'ignore jusqu'à présent, je l'avoue, en quoi les esprits expriment la nature de Dieu, mieux que les autres créatures. Ce que je sais, c'est qu'entre le fini et l'infini il n'y a aucune proportion; de telle\ sorte que la différence qui existe entre la plus grande et la plus éminente des créatures, et Dieu, est exactement la même que celle qui existe entre Dieu et le plus chétif des êtres.
Mais cela ne fait rien à la chose. Si j'avais, des spectres, une idée aussi claire que du triangle ou du cercle, je n'hésiterais nullement à déclarer qu'ils ont été créés par Dieu. Mais, comme l'idée que j'en ai, ressemble absolument aux idées que je trouve dans mon imagination, sur les harpies, les griffons, les hydres, etc., je ne puis les considérer autrement que comme des chimères, qui diffèrent de Dieu autant que l'Être diffère du Non-Être.
— Votre troisième raison, qui ne me paraît pas moins absurde que la précédente, est celle-ci :
« De même qu'il y a des corps sans âme, de même il doit y avoir des âmes sans corps. »
Dites-moi, je vous prie, n'est- il pas aussi vraisemblable que la mémoire, l'ouïe, la
vue, etc., existent sans les corps, parce que l'on trouve des corps, sans mémoire, sans ouïe, sans vue, etc.? ou bien qu'une sphère existe sans cercle, parce qu'il y a des cercles sans sphères?
— Votre quatrième et dernière raison est la même que la première. Je me reporte à la réponse que j'y ai faite. Je noterai seulement ici que j'ignore quels sont ces lieux hauts et bas que vous concevez dans la matière infinie, à moins que vous ne supposiez que la terre est le centre de l'univers. Si, en effet, c'était le soleil ou Saturne qui fussent le centre de l'univers, ce seraient le soleil ou Saturne qui seraient les lieux hauts et bas, et non la terre.
Je conclus donc, laissant de côté le reste, que ces raisons et d'autres semblables ne
convaincront personne qu'il y a des spectres ou des esprits de tous genres ; si ce n'est ceux qui, fermant leurs oreilles à l'entendement, se laissent détourner par la superstition; la superstition, si hostile à la droite raison, qu'elle ajoutera plutôt foi à de vieilles devineresses, afin de diminuer le crédit des philosophes.
Pour ce qui est des histoires, j'ai dit déjà, dans ma première lettre, que je ne les niais pas entièrement, mais seulement les conclusions que l'on en tirait. Joignez à cela que je ne les considère pas comme tellement dignes de foi, que je ne doute de beaucoup de circonstances, ajoutées, le plus souvent, bien plus comme ornement, que pour la vérité de l'histoire, ou pour rendre plus acceptable ce que Ton en veut .conclure.
Parmi tant d'histoires, j'avais espéré que
vous m'en produiriez au moins une ou deux, dont je ne pourrais douter en nulle façon, et qui m'auraient montré de la façon la plus claire, qu'il existe des spectres ou des esprits. Ce que vous rappelez de ce consul, qui veut conclure qu'il y a des esprits, parce qu'il en aurait entendu travailler de nuit, dans le laboratoire à bière de sa mère, comme il était accoutumé de l'entendre faire pendant le jour, me paraît digne de risée.
Il serait beaucoup trop long d'examiner ici toutes les histoires qui ont été écrites sur ces inepties. Pour être bref, je m'en rapporte à Jules César, qui, au témoignage de Suétone, se moquait de toutes ces fadaises, et cependant était heureux, selon ce que Suétone raconte de ce prince, dans la vie qu'il en donne, chapitre 59. Et, de même, tous ceux qui examinent avec soin
les effets des imaginations et des passions des hommes, doivent rire de telles sornettes, quoi qu'aient pu avancer de contraire Lavater, et les autres qui rêvassent avec lui en cette affaire.