Lettres de Boursault à Monseigneur de Langres. Publiées et annotées
La plus grande liberté de ton règne dans la correspondance de Boursaalt (i) avec Louis-Marie-Armand de Simiane de Gordes, duc-évêque de Langres et pair de France. Ce prélat, qui avait d'abord rempli les fonctions de premier aumônier de la reine, « étoit un vrai gentilhomme, dit Saint-Simon, et le meilleur homme du monde, que tout le monde aimoit, répandu dans le plus grand monde et avec le plus distingué. On l'appelait volontiers le bon Langres. Il n'avoit rien de mauvais, même pour les mœurs, mais Un' étoit pas fait pour être évèque (2) ». Mm0 de Sévigné nous
(1) C'est la seconde correspondance du poète Boursault que nous publions. La première est intitulée Lettres à Babet et pre'cédée d'une notice biographique.
(2) Mémoires, édition Chéruel, t. I. p. 295.
montre le bon Langres, qui étoit son parent éloigné, accompagnant, sans penser à mal, chef la Voisin, la comtesse de Soissons, qui alloit demander à la sorcière « si elle ne pourroit faire revenir un amant qui l'avoit quittée (i) ». Or cet amant n'était autre que le roi. L'évèque risquait ainsi d'être impliqué dans les poursuites qui furent exercées contre la nièce de Ma^arin. Monseigneur avait un vice : le jeu dans toutes ses variétés. Un jour qu'au billard il avait été irrévérencieusement battu et mis à sec par Vendôme et le grand écuyer, il paya sans sourciller et reprit en hâte le chemin de Langres, comme pour y cacher sa défaite. Mais c'était, au contraire, pour y préparer sa revanche. En effet, hermétiquement claquemuré, de crainte des indiscrétions, il étudia sans relâche l'art de v pousser » et de « doubler une bille ». Cela dura six mois. Devenu presque de la force de Chamillart, il retourna auprès de ses vainqueurs, qui le convièrent, sur l'heure, à entrer en lice. Il s'en défendit, objectant qu'il s'était encore gâté la main en province, réduit à la compagnie exclusive des chanoines et des curés. Et comme on le pressait d'accepter, il feignit de céder à une obsession: il joua... médiocrement d'abord, puis mieux, puis enfin si bien, qu'il gagna plus qu'il n'avait perdu.
(i) Lettres, édition Régnier, t. VI, p. 229.
Et de rire. Il possédait un fonds de gaîté dont il ne trouvait pas l'emploi dans son diocèse, qui lui pesait comme un lieu d'exil. Pour s'y procurer comme un écho des bruits de Paris, il chargea Boursault de lui adresser des lettres qui en remplissent l'office. Boursault commença par sonder l'évéque pour savoir tout ce qu'il pourrait se permettre. « Si, par hasard, il m'échappe quelque chose d'un peu libre, lui écrivit-il, je supplie très humblement Votre Grandeur de se souvenir que les bons mots sont ennemis de la crainte, et de ne pas m'accuser de lui manquer de respect, quand je cherche à lui faire voir mon qèle. J'en userai avec tant de circonspection que, loin d'exprimer une matière obscène par des termes impurs, je tâcherai de corriger l'obscénité de la matière par la pureté des termes (i). » A quoi Monseigneur se hâta de répondre: « Je vous donne l'absolution par avance de tout ce que vous mettre^, étant persuadé que vous ne mettre^ rien qui ne soit d'un honnête homme (2). » Boursault comprit qu'il avait carte blanche et se permit tout. Rien de plus osé que ses anecdotes, entre autres celle qui a trait au jardinier de Henri de Bourbon, grand-père du prince de Condé (3). Et Monseigneur ne se contentait pas de s'en
(1) Lettre I.
(2) Lettre IL
(3) Lettre IV.
délecter à huis clos, il en réjouissait aussi ses ouailles, mais avec des adoucissements. Le digne prélat mourut pendant un séjour à Paris, le 21 novembre i6g5, après vingtquatre années d'épiscopat. Trois jours auparavant, Mme de Coulanges avait écrit à Mmo de Sévigné : « Hélas! le pauvre M. de Langres est à l'extrémité, j'en suis fort en peine. » La marquise n'en souffla pas mot. Elle n'avait de cœur que pour sa fille. La seule oraison funèbre du bon Langres qui soit parvenue jusqu'à nous est d'un épicurien d'église, l'abbé de Chaulieu : « Vous avec perdu, Madame, un ami fidèle et sûr, écrivitil à la duchesse de Bouillon. C'est un bien si rare et si précieux, que j'ai cru devoir vous témoigner la part sensible que j'ai prise à votre chagrin... La perte que vous avec faite se réparera très difficilement : on trouve plus aisément vingt amants qu'un ami. Vous aure\ des adorateurs partout où il y aura des hommes avec du goût. Le temps seul, et un long commerce, établit la confiance, qui fait toute la douceur et la solidité de V amitié. Heureux le mortel à qui votre cœur destinera la place qu'y tenoit M. de Langres (i)l »
(i) Œuvres (1774), t. II, p. 56.
A MONSEIGNEUR L'ÉVÈQUE ET DUC DE LANGRES
PAIR DE FRANCE
Monseigneur,
J'ai déjà eu l'honneur de vous mander que depuis leFuretieriana, il n'a paru aucun livre de même terminaison, et que si j'en de'couvrois quelque nouveau, je vous l'enverrois à mesure qu'on Timprimeroit pour vous épargner le chagrin de trop attendre. Je vous ai envoyé Scaligeriana, Thuana et Perroniana, Menagiana, Valesiana, Sorberiana, Arlequiana et Furetieriana (i); je vous jure, Monsei-
(i) Les divers ana cités ici commencèrent à paraître : ScaligerijJia, en 1666: Thuana et Perroniana, en 1669;
gneur, que je n'en connois point d'autres. Et puisque Votre Grandeur prend plaisir à cette lecture, elle ne doit point douter que je ne m'en fisse un très grand de lui procurer souvent l'occasion d'en recevoir. Tout ce que je puis faire pour votre service, en attendant qu'on mette au jour quelques nouvelles Remarques que je puisse vous envoyer, c'est, Monseigneur, d'en faire moi-même, dans toutes les lettres que je prendrai la liberté de vous écrire. Peut-être les trouverez-vous aussi curieuses que celles que vous avez vues : et si elles ont l'avantage de vous divertir, je ne manquerai pas de vous envoyer,
Sorberiana, en 1691 ; Menagiana, en 1693; Valesiana et Arlequiniana, en 1694; enfin Fureteriana, en 1696. — Cette correspondance fourmille d'incartades chronologiques. Elle en offre, dès les premières lignes, un échantillon notable. Rappelons d'abord qu'elle part du courant de l'année 1693, pour finir aussi dans le courant de l'année 1694. Or elle débute par une énumération de publications dont deux ( Valesiana et Arlequiniana) n'ont paru que dans cette dernière année, et une troisième {Fureteriana) n'a vu le jour qu'un an après la mort du correspondant. La seule explication à donner de ces anomalies, c'est que Boursault, lorsque, en 1697, il fit imprimer la présente correspondance (disséminée dans les deux volumes de ses Lettres nouvelles), oublia feu l'évèque de Langres, pour ne songer qu'au public, son nouveau correspondant sous le couvert du premier, et, sans autre souci que le trait d'union, intercala dans le texte primitif des mentions de publications et d'événements postérieurs.
au moins une fois chaque semaine, de quoi vous désennuyer quelques moments.
Si par hasard il m'échappe quelque chose d'un peu libre, je supplie très humblement Votre Grandeur de se souvenir que les bons mots sont ennemis de la crainte et de ne pas m'accuser de lui manquer de respect quand je cherche à lui faire voir mon zèle. J'en userai avec tant de circonspection, que loin d'exprimer une matière obscène par des termes impurs, je tâcherai de corriger l'obscénité de la matière par la pureté des termes. Je commence, Monseigneur, par une remarque qui d'abord vous paroîtra incroyable, et qui est cependant une constante vérité.
Qui croiroit qu'il y ait à Paris une bru dans une parfaite santé, et d'une médiocre vieillesse, dont le beau-père est mort il y a plus de six-vingts ans ? Je parle, Monseigneur, de Madame la duchesse d'Angoulème qui demeure à Sainte-Elisabeih (i). Elle est bru de Charles IX qui
(i) Couvent situé rue du Temple et qui était occupe par des religieuses du tiers ordre de Saint-François. La duchesse de Verneuil, fille du chancelier Séguier, vint, en 1682, s'y retirer, comme Françoise de Narbonne, veuve du duc d'Angoulème, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet.
mourut Tan 1574. Depuis Charles IX, nous avons eu Henri III, Henri IV, Louis XIII, et Louis le Grand, qui règne il y a cinquante-quatre ans (1), et qui en régneroit encore autant, si les vœux de ses sujets étoient exaucés. Peut-être, depuis les premiers âges, où les hommes vivoient si longtemps, n'y a-t-il eu de bru que Madame d'Angoulême, qu'on ait vue dans une pleine santé plus de six-vingts ans après la mort de son beau-père. Quelque longue que sa vie puisse être, elle en a toujours fait un si bon usage, qu'elle mourra avec plus de vertus que d'années (2).
Voici une autre remarque qui ne paroîtra pas moins extraordinaire à Votre Grandeur, mais que je ne lui garantis pas si véritable, parce qu'elle est de loin, et que je parle sur la foi d'autrui. Tavernier, qui a fait cinq ou six fois le tour du monde, rapporte dans un volume de ses
(1) 1697 est la cinquante-quatrième année du règne de Louis XIV, commencé, ainsi qu'on le sait, en 1643. On voit que Boursault donne formellement à ces lettres la date de leur impression. C'est la confirmation de notre précédente note.
(2) La duchesse d'Angoulême mourut en 1 7 1 5, âgée de quatre-vingt-douze ans.
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Voyages (i), qu'étant en Perse, un de ses amis lui donna la connoissance d'un homme, âgé de cent ans, qui n'avoit jamais menti. Le roi de Perse ayant voulu s'éclaircir lui-même d'une chose qui lui sembloit merveilleuse, envova chercher cet homme, et lui dit: « Est-il vrai que vous ayez cent ans? » — « Oui, Sire, lui répondit-il: j'ai même quelques semaines davantage ; mais si peu, que je n'ose dire à Votre Majesté que j'ai plus de cent ans. » — « Il est assez rare, lui dit le roi, d'avoir, dans un âge si avancé, une santé si parfaite.»— «Je suis, lui répliqua-t-il, d'une complexion assez heureuse; quoique la diversité des viandes ne me déplaise pas, je n'en mange à chaque repas que d'une seule; et quelque vieux que je sois, je ne me souviens point d'avoir jamais fait de débauche préjudiciable à ma santé. » — « Tout cela est parfaitement beau, continua le roi, mais on dit de vous une chose incomparablement plus belle: on dit que vous n'avez jamais menti. » — « C'est de
(i) Pages 47 et 48 du tome II de l'ouvrage intitulé : Six voyages de Jean-Baptiste Tavernier, écuyer, baron d'Aubonne, en Turquie, en Perse et aux Indes, Paris, 1677-1679, 3 vol. in-40.
quoi, Sire, je ne voudrois pas positivement assurer Votre Majesté, repartit le vieillard: il y a si peu d'hommes qui ne mentent, que je n'ose me flatter de n'avoir jamais menti; mais depuis que j'ai commencé à me connoître, j'ai trouvé quelque chose de si bas dans le mensonge, et par conséquent de si indigne d'un homme, que s'il m'en est échappé quelqu'un, c'a été sans m'en apercevoir. » — « Qui étoit votre père ? » lui demanda le roi. — « Ma foi, Sire, je n'en sais rien, » lui réponditil. Après avoir été cent ans sans mentir, il vit trop de risque à dire qui étoit son père.
Dans une petite juridiction de votre diocèse, il y avoit une espèce d'avocat (et peut-être même y est-il encore), appelé César Coupé, qui faisoit parfaitement bien de méchants vers. Son grand talent étoit de faire des anagrammes, et son cabinet en étoit plus rempli que de sacs. Ces occupations puériles et infructueuses, préférées aux raisonnables et utiles, César Coupé, au lieu d'acquérir du bien par son travail, dissipa le peu qu'il en avoit eu de son père. Sa femme, qui étoit l'une des plus jolies de la ville, et dont
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on parloit mal (sans médire), craignant qu'il ne dissipât aussi le bien qu'elle lui avoit apporté, intenta procès pour en être séparée, et le fut. Tous ceux contre qui son mari avoit fait de malignes anagrammes se réjouirent de sa disgrâce, et ce qui lui fut le plus sensible, on chercha à faire son anagramme, comme il avoit fait celles de tant d'autres. Sa séparation d'avec une femme qui n'étoit pas une vestale, donna lieu à une anagramme si heureuse, qu'il seroit malaisé d'en trouver une plus juste. Sans y changer une seule lettre ni un seul accent, on trouva dans César Coupé, Cocu séparé.
Je vous jure, Monseigneur, que ce n'est point un conte que l'esprit ait inventé, mais une bizarrerie que le hasard a découverte.
Il n'est rien de plus beau que la science et l'esprit unis ensemble ! mais ils ne vont pas toujours de compagnie, et quoiqu'un homme savant suppose presque toujours un homme d'esprit, ce n'est pas une règle sans exception. Théophile, qui a fait de si bons et de si méchants vers, qu'ils ne paroissent pas d'un même homme, avoit beaucoup d'esprit, et n'avoit que médio-
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crement d1étude(i). Un jour, disputant avec un religieux d'une profonde érudition, qu'il mettoit fort souvent en état de ne lui pouvoir répondre, ce docteur, chagrin d'être battu par un homme moins savant que lui, eut l'imprudence de lui dire : « En vérité. Monsieur Théophile, c'est dommage que vous aye\ tant d'esprit, et si peu d'étude!» ■ — « En vérité, mon Révérend Père, lui répondit Théophile, c'est dommage aussi que vous ayie\ tant d'étude, et si peu d'esprit! »
Un paysan malin est une aussi maligne béte qu'il y en ait au monde. Je crois, Monseigneur, que vous avez connu particulièrement feu Monsieur de Maupeou(2), évêque et comte de Chalon-sur-Saône.
Un jour de Saint-Martin, ce prélat,
(i) Théophile de Viau était un vrai poète, malgré ses irrégularités, et un prosateur de talent, comme il l'a montré dans sa querelle avec le père Garasse et son complice, Balzac. Boursault l'avait reconnu lui-même sans restriction autrefois, dans l'Ode au Roi de l'édition de 1609, qui a été ensuite profondément modifiée:
Le plus grand des Césars favorisoit Virgile, Et ce roi de ton nom, qui d'un peuple tranquille Eut le titre de juste et l'eut si justement, Par un choix équitable estimait Théophile...
(2) Jean XIII de Maupeou, mort le 2 mai 1677, après environ dix-neuf années d'épiscopat.
étant bien aise de profiter du beau temps qu'il faisoit, fut après dîner se promener à pied hors la ville. La vendange ayant été belle et abondante, il trouva un si grand nombre de paysans qui jouaient, les uns aux quilles, les autres à la boule, tandis que d'un autre côté il y en avoit qui buvoient et chantoient; qu'il en fut non seulement surpris, mais chagrin.
« Que de gens à ivrogner, dit-il à quelques chanoines qui l'accompagnoient, pendant qu'il y en a si peu au Catéchisme ! Ils aiment mieux employer le temps à se débaucher qu'à s'instruire, et ils retiennent bien plus aisément une chanson dissolue que les articles de leur croyance. — Viens çà par exemple, gros maraut, continua-t-il, en s'adressant à celui dont il étoit le plus près. Combien y a-t-il de dieux?» — «Pargué, Monseigneur, répondit le paysan en son patois, il rfenya qu'un, encore est-il bien mau servi par vous autres, gens d'Eglise. » Monsieur de Maupeou ne jugea pas à propos de l'interroger davantage, de peur de s'attirer une seconde impertinence.
Ce ne fut pas tout à fait un paysan, mais quelqu'un d'un cran au-dessus, qui
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étant querellé par un intendant de province (qui ne passoit pas pour un des plus sages du monde) de ce qu'on n'avoit point mis de garde-fou à un pont si étroit qu'à peine y avoit-il sûreté pour son carrosse, lui fit la réponse qui a donné lieu à cette épigramme:
Certain intendant de province, Qui menoit avec lui l'équipage d'un prince, En passant sur un pont, parut fort en courroux: « Pourquoi, demanda-t-il au maire de la ville, A ce pont étroit et fragile N'a-t-on point mis de garde-fous? »
Le maire, craignant son murmure :
« Pardonnez, Monseigneur, lui dit-il assez haut, Notre ville n'étoit pas sûre Que vous y passeriez si tôt. »
Dans une petite ville de Bourgogne, feu Monsieur le Prince trouva un de ces Messieurs les maires subalternes d'autant plus ridicule, qu'il se croyoit extrêmement habile homme. Il avoit composé une harangue de cinq ou six pages, qu'il ne communiqua à personne, de peur qu'on ne lui dérobât quelqu'une de ses pensées. Le jour venu que Monsieur le Prince y devoit arriver, la ville s'étant mise sous les armes, et le maire en robe
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à la tète des échevins, Tétant allé recevoir à la porte: « Monseigneur, lui dit-il, de toutes les villes qui ont l'honneur d'être dans le gouvernement de Votre Altesse Sérénissime, la plus petite seroit ravie de vous faire connottre qu'il n'y en a point qui ait un si grand \èle. Elle sait qiCun moyen infaillible de plaire au guerrier le plus grand de notre siècle, c'étoit de le recevoir au bruit d'une nombreuse artillerie : mais il nous a été impossible de faire tirer du canon, par dix-huit raisons. La première, c'est, Monseigneur, qu'il n'y en a point, et qu'il n'y en a jamais eu en cette ville. » — « Je suis si content de cette raison, dit Monsieur ie Prince, que je vous quitte des dix-sept autres. »
Pendant le dernier jubilé que nous avons eu, un gros marchand de la rue Saint-Honoré, qui savoit mieux l'arithmétique que le droit canon, fut se confesser dans le couvent de Paris où il y a le moins d'ignorants. Entre autres péchés concernant le commerce qu'il faisoit, il s'accusa d'avoir acquis un bénéfice pour son fils, qu'un jeune abbé, d'une conscience aisée, avoit permuté contre de
l'argent. « Allez, misérable, lui dit aussitôt le confesseur, sortez promptement de cette église, et ne la souillez pas davantage par la présence d'un abominable réprouvé. » — « Est-il possible, mon trèsrévérend Père...?» — « Laissez là vos superlatives grimaces, interrompit brusquement le religieux; je regarde comme autant d1injures les hypocrites civilités d'un simoniaque. » — « Quoi! mon Père, ajouta le pénitent, vous me refusez l'absolution ! Je m'en vais donc vers Monsieur le pénitencier. » — « Le pénitencier, l'archevêque, le pape même ne sauroient vous la donner que vous ne vous soyez défait de ce pernicieux bénéfice, et que vous n'ayez promis de faire une pénitence proportionnée à l'énormité du crime que vous avez commis. » Le marchand, effrayé de ce que lui disoit son confesseur, et se doutant bien qu'il n'en seroit pas quitte ailleurs à meilleur marché, prit congé de lui, avec protestation de quitter ce bénéfice, puisqu'il ne pouvoit avoir l'absolution autrement. Quinze jours ou trois semaines après, l'étant allé retrouver : « Eh bien, lui dit le confesseur en l'abordant, vous êtes-vous défait
de ce malheureux bénéfice ?» — « Oui, mon Père, lui répondit le marchand, ravi de la bonne action qu'il avoit laite; et qui plus est, ajouta-t-il, vous m'avie\ fait une si grande peur, que je liai pas voulu gagner un sou dessus:
je l'ai revendu justement ce qu'il m avoit coûté. » Je laisse à Votre Grandeur à s'imaginer s'il fut bien reçu à demander l'absolution.
L'ivrognerie, qui est un vice détesté des honnêtes gens, étoit une espèce de vertu à feu le maréchal de Rantzau (i), par le bon usage qu'il en savoit faire. Il ne montroit jamais plus de courage que lorsqu'il avoit bien bu. Peut-être depuis que l'on fait la guerre, n'y a-t-il eu aucun homme plus mutilé qu'il l'étoit, et ce qui lui manquoit, étoit ce qui publioit sa gloire. Il n'a voit qu'un bras, qu'une jambe, qu'un œil, qu'une oreille; en un mot il n'avoit qu'un de tout ce qu'un homme peut avoir deux : et ce grand homme n'en étoit, pour ainsi dire, que la moitié d'un. Cette difformité, qui faisoit la beauté
(i) Rantzau était natif du Holstein. Sa passion pour le vin était, disait— on, un vice d'origine. Il mourut en i65o.
de sa vie, fit aussi la beauté de son épitaphe. On adressa ces six vers à son tombeau :
Du corps du grand Rantzau tu n'as qu'une des parts; L'autre moitié resta dans les plaines de Mars; Il dispersa partout ses membres et sa gloire : Tout abattu qu'il fut, il demeura vainqueur; Son sang fut en cent lieux le prix de sa victoire, Et Mars ne lui laissa rien d'entier que le cœur.
Quoiqu'il y ait près de cinquante ans que cette épitaphe a été faite, et que depuis ce temps-là notre langue se soit bien perfectionnée, je crois qu'il seroit difficile de la mieux faire. Le R. P. Bouhours (i), qui écrit avec tant d'élégance et de netteté, n'est pas de cet avis, et dit qu'outre le cœur, Mars laissa au maréchal de Rantzau le poumon et le foie. On ne peut nier que sa critique ne soit raisonnable:
cependant, s'il ne l'avoit pas faite, on dit
(i) M|n° de Sévigné disait de ce jésuite mondain « L'esprit lui sort de tous côte's. » On lui fit cette épitaphe:
Ci-gît un bel esprit qui n'eut rien de terrestre. Il donnoit un tour fin à ce qu'il écrivoit : I.a médisance ajoute: qu'il servoit Le monde et le ciel par semestre.
qu'il auroit encore eu plus de raison. Le maréchal de Rantzau avoit été page du prince de Condé, aïeul de Monsieur le Prince d'aujourd'hui, et ce qui ne s'étoit jamais vu et ne se verra peut-être jamais, ce prince eut quatre de ses pages maréchaux de France, et encore quels maréchaux de France! Le maréchal de Rantzau, le maréchal de Thoyras, le maréchal de Gassion, et le maréchal de la Motte- Houdancour.
Trouvez bon, Monseigneur, que cette épitaphe soit suivie d'une autre moins sérieuse, qui pourtant a été autrefois dans une paroisse de Paris, d'où, à ce qu'on m'a assuré, il n'y a que douze ou quinze ans qu'on Ta ôtée. J1ai eu beaucoup de peine à le croire, mais des gens dont la probité n'est point soupçonnée, et qui ne sont pas inconnus à Votre Grandeur, me l'ont si positivement certifié, que je ne puis en douter sans leur faire injure. Quoi qu'il en soit, je vais la mettre ici mot par mot comme on me l'a dite : et si vous trouvez que ma liberté aille un peu trop loin, vous verrez, Monseigneur, à la moindre petite remontrance que vous aurez la bonté de me faire, que
je suis l'homme du monde le plus aisé à convertir :
Ci-dessous gît le corps usé Du lieutenant civil Rusé, Auquel il coûta maint écu Pour être déclaré cocu.
A son frère il n'en coûta rien, Et si pourtant il l'étoit bien; De ce nombre il en est assez :
Priez Dieu pour les trépassés.
On disoit hier aux Tuileries que le prince d'Orange, enragé d'avoir été battu à Fleurus, à Leuze, à Steinkerque et à Nerwinde, et fulminant contre l'ascendant que le maréchal de Luxembourg avoit sur lui, disoit : « Est-il possible que jamais je ne batte ce bossu-là ! » Et que Monsieur de Luxembourg, en ayant été informé, avoit répondu : « Comment saitil que je suis bossu? Il ne ma jamais vu par derrière. »
Pour peu que j'ajoute encore à cette lettre, il ne faudra plus qu'y mettre un titre en Ana, et ce sera de quoi faire un petit volume. Si les remarques qui y sont ne vous plaisent pas, il y en a trop; et si elles ont l'honneur de vous plaire, moins il y en aura, plus elles vous sembleront bonnes. Vos ordres, Monseigneur, ou
votre silence, m'apprendront le goût que vous y aurez pris, et ce qu'il faudra que je fasse pour vous marquer que je suis avec autant de zèle que de respect,
Monseigneur,
De Votre Grandeur,
Le très humble et très obéissant serviteur.