‹ Lettres de Champollion le jeune (volume 2)Chapitre 26 sur 78 · AU COMTE DE CHOLEX · texte numérisé non relu

AU COMTE DE CHOLEX

Ministre de l'Intérieur.

Turin, 18 décembre 1824.

Monseigneur.

La prochaine arrivée de M. le Duc de Blacas, qui désire vivement connaître à fond le magnifique Musée Égyptien que cette ville doit, en très grande partie, aux soins éclairés de Votre Excellence, me décide à recourir encore une fois aux bontés dont Elle m'honore pour la supplier de mettre un terme à certains froissements produits, j'ose le dire, sans qu'il y ait de ma faute, entre M. de Saint-Quentin et moi. Je suis honteux d'être réduit à ennuyer Votre Excellence de tels intérêts infiniment petits et si éloignés du cercle élevé de ses occupations ordinaires; mais, comme la curiosité de M. de Blacas, auquel j'ai de si grandes obligations, pourrait souffrir de mes petits différents avec le Directeur provisoire du Musée, je me crois obligé de vous prier, Monseigneur, de donner sur-le-champ des ordres formels pour que tous les objets renfermés dans les armoires et hors de la vue du public soient dépliés enfin et exposés de la manière la

plus convenable pour que M. de Blacas puisse les voir commodément.

Je vous prie d'ordonner, en même temps, que l'une des clefs de la salle où sont déposés les monuments d'un petit volume reste pour quelques jours au moins entre les mains du Custode (M. Cantù) : il serait fort inconvenant, ce me semble^ que M. de Blacas fût obligé, comme cela est arrivé au Duc de Noailles et au Marquis de Cavour, d'attendre vainement des heures entières l'arrivée de M. le Directeur pour visiter cette salle.

Cette même clef est demeurée pendant quelque temps à ma disposition, grâce, Monseigneur, à la protection que vous voulez accorder à mes travaux, mais, depuis quelques jours, M. de Saint-Quentin a jugé à propos de me la refuser formellement : je ne puis croire qu'il agisse en cela d'après les ordres de Votre Excellence. J'ai passé près de deux mois à rassembler les diverses parties des papyrus Égyptiens déchirés en lambeaux et dispersés sans ordre ; je puis me flatter de plus d'avoir, par un effort de patience, acquis pour le Musée un certain nombre de pièces manuscrites de la plus haute importance et qui, sans moi, seraient demeurées à jamais perdues sous des débris informes dont je les ai tirées. Je pensais que ces services me donnaient en quckiue sorte le droit de consulter ces mêmes objets et les autres aux heures qui pouvaient convenir à mes études. Mais M. de Saint-Quentin trouve nécessaire de m'asservir à la sienne, et je ne puis ni ne veux m'y conformer : j'attendrai donc que Votre Excellence décide encore cette nouvelle difficulté.

J'ignore quelles peuvent être les causes de l'éloignement que M. de Saint-Quentin m'a toujours témoigné : je me suis prêté autant qu'il m'a été possible à tout ce (|ui devait lui être agréable. Si j'ai désapprouvé la plupart de ses arrangements, j'ai souvent aussi essayé de l'en détourner avant (|u'il les exécutât. Il est bien le maître de disposer des

choses comme il l'entend ; mais, comme toutes les personnes versées dans ce genre d'études, moi aussi je conserve le droit de les trouver bonnes ou mauvaises. Si l'on m'empêche, enfin, de jouir de toutes les facilités qu'il avait plu à Votre Excellence de m'accorder, je me verrai forcé d'interrompre'la publication de mes Lettres à M. de Blacas, qui eussent peut-être pu faire dignement apprécier le Musée Royal en indiquant tous les divers genres de richesses qu'il renferme. Je laisserai donc ce soin à M. le Directeur ou à tout autre qui croira être autant ou plus que moi en état de remplir cette tâche; mais il me sera pénible de voir que le gouvernement de Sa Majesté Sarde ait fait si libéralement l'acquisition de tant de précieux monuments sans qu'il en résulte pour lui-même toute la gloire qui pourrait lui en revenir, ni pour la science toutes les lumières qu'elle doit attendre d'une telle masse de monuments disposés et présentés d'une manière convenable.

Vous excuserez d'autant plus facilement, Monseigneur, la trop grande franchise de cet aveu, qu'il vient d'une personne qui a consacré sa vie entière aux études Égyptiennes et qui sent plus vivement que toute autre, peut-être, toute la haute importance des objets que renferme le Musée de Sa Majesté. — Quoi qu'il en soit, je n'en conserverai pas moins une éternelle reconnaissance pour tout ce dont je suis redevable <à vos bontés. Permettez-moi de vous renouveller, Monseigneur, l'assurance du profond respect et de l'entier dévouement de votre serviteur reconnaissant;,

J.-F. Champollion le Jeune.

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