Copie non signée de la lettre envoyée
scientifique savante la plus remarquable parmi toutes celles que réclament l'avancement des études solides et que le siècle est à même de tenter.
Il est du moins certain que tous les esprits éclairés de l'Europe applaudissent à ce noble projet, pressent son exécution de tous leurs vœux et partagent tous les profonds sentiments de reconnaissance que m'inspire la généreuse décision de Votre Altesse Impériale et Royale. Je la supplie d'en agréer l'expression avec cette bonté dont P"ll(^ a bien voulu me donner tant de marques.
Comme il est inhérent à la nature humaine (|ue quelques regrets viennent toujours se mêler à ses joies les plus vives, les circonstances politiques et l'état des affaires d'Orient rendent malheureusement incertaine l'époque du départ des deux expéditions pour l'Egypte. Le mois de novembre eût été convenable, mais, le parti que le Paclia Mohammed-Aly peut prendre dans l'ali'aire des Grecs devenant plus incertain par les derniers événements, il est prudent d'ajourner au mois de juillet prochain l'exécution du projet littéraire, cette époque étant d'ailleurs plus favorable pour un tel voyage, puisque l'on aurait devant soi les dix mois les mi^ins chauds de l'année et qu'il serait facile de remonter en Nubie jus(iues aux frontières extrêmes de l'Mthiopie. smiis que les voyageurs éprouvassent les funestes effets de la cliMleur des tropiques, qui seront sans inconvénient lorsque, par un séjour pendant les mois tempérés, on :iura le temps de s'acclimater.
Ce retard ne nuira point, du reste, au succès du voyage. M. Rosellini et moi prolil<'rons de ce sursis pour nous \tvàparer, par r('lud(' ]>his approfondie des monuments (|ui existent au Musée Royal de Paris ci j)ar celle dune très grand(^ collection égyptienne qui vient d'être achetée de M. Drovetti par le Roi de France. Nous ac(|uerrons ainsi ôa nouveaux moycMis de l'cmplir notre mission d'une manière plus à fond. Pendant eut intervalle, les affaires d Orient
prendront une couleur prononcée, et nous saisirons le premier moment de calme pour arracher à l'oubli les documents si précieux pour l'histoire, et dont la perte serait à jamais regrettable.
J'ai l'honneur de renouveler ici l'expression des sentiments de gratitude et du ])rofond respect avec lesquels je suis, de Votre Altesse, etc.
A LABBÉ GAZZERA
Paris, [mi-septembre] 1827.
Il faut, mon cher ami, que je compte invariablement, comme je le fais, sur votre amitié, pour vous laisser si longtemps sans une ligne de moi, mais vous devez penser dans quel dédale d'affaires je me trouve lancé, et que les journées suffisent à peine pour répondre à toutes les tracasseries qu'entraîne l'organisation d'un musée sur un plan aussi vaste que le mien ! Grâces au grand Amon-Râ, la chose marche et commence à se débrouiller. Mes papyrus sont collés et cartonnés, du moins ceux qui doivent être mis sous les yeux du public, c'est-à-dire trente ou quarante. Le reste est mis en pages pour l'étude. — Les bronzes sont sur pied, les dieux et animaux sacrés sur des socles de marbre jaune de Sienne ou de Vérone, les monuments royaux sur albâtre oriental, les civils sur serpentine et les funéraires sur des socles noirs. La suite des divinités est admirable par le nombre et la variété. Vous présumez bien (|ue je mets à exécution le plan de classification qu'on n'a pas voulu me laisser exécuter à Turin. Ce sera une véritable encyclopédie Égyptienne par ordre de matières, religion, gouvernement,
mœurs et usages, costumes, etc. Tout passera successivement sous les yeux des spectateurs, et chaque objet, mis en relation avec ceux d'une même classe, en prendra un nouvel intérêt.
Vous savez que j'ai acheté le colosse de Rome, le frère de votre Empaillé. J'ai l'ait aussi d'autres acquisitions importantes et reçu de plus le magnific[ue cadeau de bijoux antiques d'or massif fait par le Pacha d'Egypte au Roi de France. Dans le nombre se trouvent trente bagues d'or massif avec légendes, plusieurs émaillées et d'un goût exquis, de plus le cachet royal de Cléopâtre-Coccé, en or massif, pesant cinq onces et offrant le portrait en grand gravé en creux de cette terrible virago.
Un achat bien plus important encore vient d'être fait : c'est celui de la nouvelle collection de Drovetti, laquelle est à Pari.s, comme vous savez sans doute, et qui possède des bijoux égyptiens d'une incroyable magnihcence, des colliers, des bagues, des bracelets, des boucles d'oreille en or et enrichies d'émaux. C'est véritablement la défroque d'un Pharaon, et la plupart de ces objets portent des légendes royales, comme par exemple une coupe d'or massive, ornée d'un bas-relief représentant des poissons jouant au milieu de bou(|uets de lotus, a été ofl'erte au roi Mœris par le Secrétaire Royal de l'étain, de l'argent et de l'or,
o . (Jn n'attend phis (|ue le retour du
jr
Roi pour livrer ces rares objets entre mes mains. Cette collection contient de plus des statues, cin(|uante manuscrits égyptiens ou grecs, cinq cents scarabées, vases, ((uatre-vingts stèles, etc., etc. Nous finissons, comme vous voyez, par être plus beaux et plus riclies que vous autres, (|ui pouviez être les Premiers et ne l'avez pas voulu'.
1. Avant d'dtfrir sa « collection n" Il » à ( 'liai'les X, Drovetti l'avait offerte au roi de Sanlaigne, (jui l'avait relusée, malgré les vives instances des doux ministres c^ui s'inspiraient de ChampoUiou.
Rosellini est allé en Toscane, et vous l'aurez vu à Turin quand vous recevrez cette lettre. Il vous dira que le Grand- Duc a adopté pleinement le plan du voyage d'Egypte, et qu'il se conduit par cela comme un grand souverain. Le nôtre ne restera pas en arrière, quoique son voyage ait retardé la conclusion définitive. Il est impossible qu'on recule, et j'ai des moyens sûrs ' dans le cas où les (adversaires) prévaudraient. Attendez-vous donc à partir entre mars et juin 1828. Je compte toujours sur vous, et vous le savez bien.
51 est de retour à Paris ' . Je l'ai su par hasard, car il ne s'est pas donné la peine de me l'apprendre. Comme c'est un sot, il partira de Paris sans voir mon Musée Égyptien, ce qui eût certainement pu lui être utile. C'est sa faute, car j'ai écrit à Geoffroy Saint-Hilaire, qui le connaît, pour lui dire que, si M. de 51 voulait visiter le Musée, je donnerais au Louvre tous les ordres nécessaires pour qu'il le vit à l'aise sans être exposé à me rencontrer, — je n'ai eu de sa part aucune réponse. Je suis bien aise qu'on sache cela à Turin, et en particulier MM. de Cholex et de Balbe. — J'ai fait ce que je regardais comme un devoir. — Lavabo!
Je ne répondrai pas à Seyfïarth, non plus à Klaproth. Mes observations subsistent, et ni l'un ni l'autre n'ont rien répondu qui vaille à mes objections et aux faits que je leur ai opposés. — Anastazy veut 400.000 francs de sa collection. Il ne la vendra pas, — à moins qu'il ne la détaille. Est-il vrai que notre Académie de Turin lui a offert 40.000 francs de ses papyrus?
Adieu, mon cher ami, Tout à vous de cœur. Écrivezmoi souvent et ne comptez pas avec moi.
Tout votre J.-F. Ch.
1. Champollion tenait pour- assuré que le duc de Blacas se cliargerait des frais de l'entreprise au cas de refus du tjoi.
2. San Quintino (Saint-Quentin = «51 ») était allé en Angleterre, et il y avait vu Thomas Young et William Bankes.
Les relations de Champollion avec le comte de Forbin, en apparence fort bonnes dans le temps qu'ils s'étaient rencontrés en Italie, avaient changé de nature aussitôt que le nouveau conservateur avait demandé, comme une conséquence naturelle de sa nomination, qu'un second lui fût adjoint pour l'aider dans la restauration, le classement et le placement des objets de la collection. Un non bien sec fut la réponse du directeur ; toutefois, il lui fallut obéir à l'ordre du vicomte de La Rochefoucauld, qui avait réintroduit sous une autre forme la demande de son protégé. Forbin répondit donc : « J'ai dû vous soumettre les inconcénients de cette
)) adjonction insolite dans l'administration, et qui la menace d'une » extension inutile et d'une multiplication de rouages qui détruiront » l'unité de sa marche. J'obéis aujourd'hui à votre lettre qui me » prescrit de vous proposer M. Dubois comme dessinateur des » antiquités égyptiennes seulement, et chargé sous l'inspection de » M. Champollion des travaux préparatoires, restauration et pla- » cément desdites antiquités. M. Dubois devra prendre lengage- » ment de dessiner, mais .seulement lorsqu'il en sera requis, les » monuments du Musée égyptien, sans pouvoir ni les dessiner, ni » les publier pour son compte, ou pour celui de tout éditeur qui )> ne serait pas autorisé par le Ministère de la Maison du Roi.
» Le traitement de M. Dubois serait de 1.500 fr. qu'on prélèverait
1) sur les fonds des restaurations (matériel)
» Le Comte de Forbin. »
Une autre source de désagréments graves pour le « conservateur trop historien' ») était la volonté opiniâtre de Forbin de voir les salles égyptiennes meublées et décorées soit en style gréco-romain, soit en style moderne. Champollion, de son côté, avait déjà, en Italie, dessiné les modèles des belles colonnades, des armoires et des fauteuils à l'égyptienne (jui devaient orner son sanctuaire au Louvre. Derrière lui il y avait le duc de Doudeauville et son fils, — mais derrière le directeur général il y avait le Roi et toute la Cour, excepté le Dauphin. Le duc de Blacas, qui par malheur était loin de Paris, pria son protégé de laisser faire ses adversaires ; il craignait, si on les combattait trop vivement, qu ils ne prissent leur
1. C'était Louis-Philippe, qui l'appolail ;iiiisi, aliii île .se nioquor des « cunsi'irnifurs à. la mode ».
revanche quand on parlerait de la nouvelle expédition en Egypte. Malgré ses souffrances physiques, augmentées par de longues stations dans les salles glaciales du Louvre, et par le surcroît de travail que lui imposait trop souvent la visite des savants français et étrangers, Champollion désirait ne partir pour l'Egypte que vers novembre 1827 : une lettre de Drovetti, reçue à la mi-mars, le sup plia d'arriver aussi vite que possible, car on venait de nouveau de faire abattre des monuments antiques, dans la Haute-Egypte, pour avoir de quoi construire de grandes sucreries. On sïmagine sans peine que d'aussi tristes nouvelles rendirent « l'Égyptien » plus impatient encore de rejoindre enfin les reliques vénérables de l'antiquité et de plaider pour leur conservation !
Vers la mi-mars, l'abbé Gazzera le pria de retourner à Turin aussi vite que possible. Seyffarth en effet accusait vigoureusement San Quintino d'avoir caché beaucoup d'objets et à lui et à (( l'Egyptien » ; et de fait, le comte Gazelli avait fait ouvrir en présence de Seyffarth les armoires du Musée, d'où on avait retiré, entre autres, soixante papyrus non encore ouverts^ Champollion n'attacha pas grande importance à ces dires qu'il croyait bien exagérés ; dans sa lettre du 24 mars, il pria plutôt son ami de partir pour l'Egypte, avec lui, « vers le mois de juillet ». Le l^'' avril la requête au roi était dans les mains de Doudeauville. Le vice-roi Mohammed-Ali avait déjà été pressenti sur ce projet par Sait et par Drovetti et, sans hésiter, il avait promis sa protection aux missionnaires; néanmoins Doudeauville refusait. A ce qu'il affirmait, 1» la situation politique était devenue très grave, et on ne savait pas quel parti le Pacha prendrait vis-à-vis de la Grèce et de la Turquie; 2" pour le moment, le budget ne permettait pas une dépense de 90.000 francs, surtout depuis que le Roi avait acheté la collection n" 2 de Drovetti, au prix de 150. 000 francs ; 3° enfin, le nouveau conservateur devait avoir terminé l'arrangement de ses salles au Louvre, avant de quitter Paris.
Ce refus ne détourna pas Champollion de ses projets ; loin de là,
1. San Quintino avait dit que Champollion les avait détruits ou pris arec lid. Voyant que l'on s'occupait de sa personne et de son langage plus qu'il ne l'aurait voulu, il s'esquiva afin de voir Rieardi, à Gênes, Raoul Rochette, Jomard et Klaprotli, à Paris, et d'autres amis, c'està-dire des adversaires de Chanipollion, en Angleterre.
il sonf^eait à les accomplir seul à ses propres frais, et il ne voulait point accepter d'aide qui ne fût entièrement désintéressée. Au dernier moment, « sacrifiant aux convenances les plus honorables des avantaj^es de plus d'un genre, il rejeta un projet proposé par quelques capitalistes, parce que ce projet ne pouvait échapper aux apparences d'une spéculation mercantile sur les dieux et les arts de l'antique Egypte' ».
En effet, Drovetti, arrivé à Paris avec sa magnifique collection, vers la mi -août, suppliait Champollion de retourner avec lui au mois de novembre et de commencer ses recherches immédiatement, (( accompagné continuellement » du Consul général. Mais le (Jonsul sarde du Caire, Carlo Pedemonte, déjà mentionné, et qui aimait beaucoup Champollion, lui écrivit une lettre afin de l'avertir du véritable but de Drovetti : (( Tant que Henri Sait- est vivant, disait-il, Drovetti vent se servir de vous, pour le vaincre et le tenir en échec. Mais, quand il sera mort, mon beau-père jettera le rnasque. Prenez garde alors. » On verra que Pedemonte avait raison. Il aimait trop Champollion et sa jeune science pour ne pas lui dire la stricte vérité, même dans ce cas-là.
Champollion se vit donc forcé d'ajourner son expédition, et son travail profita de ces retards. Le mois de novembre venu, le Musée égyptien du Louvre était fondé. Une aile entière du grand palais lui avait été assignée. « Ses vastes salles avaient été magnifiquement disposées, les collections classées, leurs descriptions méthodiques publiées ', et le roi avait visité (le 4 novembre 1827) un admirable Musée, décoré à l'envi des chefs-d'œuvre de tous les arts, là où une année auparavant des murailles toutes nues n'annonçaient qu'une vaste solitude. » L'approbation publique et l'assentiment universel étaient un encouragement pour (( l'Égyptien », mais hélas! au lieu de se trouver à Thèbcs, il était retenu a Paris.