Bonheur de se deviner à Dieu
Vous me trouverez bien indiscret, monsieur; mais je ne puis garder aucune mesure avec vous, quoique je n'aie point l'honneur d'en être connu. Ce qu'on m'a fait connaître de la situation de votre cœur me touche tellement, que je passe au-dessus de toutes les règles. Vos amis, qui sont les miens, vous ont déjà répondu de la sincérité de mon zèle, pour votre personne. Je ne saurais sentir une plus parfaite joie, que celle de vous posséder quelques jours. En attendant, je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il faut cédera Dieu, quand il nous invite à le laisser régner , au dedans de nous. Avons-nous autant délibéré quand ] le monde nous a invités à nous laisser séduire par les amusements et par les passions ? avons-nous autant : hésité ? avons-nous demandé autant de démonstrations ? avons-nous autant résisté au mal, que nous <
résistons au bien ? Est-il question de s'égarer, de se corrompre, de se perdre, d'agir contre le fond le plus intime de son cœur et de sa raison, pour chercher la vanité ou le plaisir des sens? on ne craint point d'aller trop loin ; on décide, on s'abandonne sans réserve. Est-il question de croire qu'une main toute sage et toute puissante nous a faits, puisque nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes ; s'agit-il de reconnaître que nous devons tout à celui de qui nous tenons tout et qui nous a faits pour lui seul ? On commence à hésiter, à délibérer, à douter avec subtilité des choses les plus simples et les plus claires ; on craint d'être trop crédule, on se détie de son propre sentiment, on chicane le terrain, on appréhende de donner trop à celui à qui tout n'est pas trop, et à qui on n'a jamais rien donné ; on a même honte de cesser d'être ingrat envers lui, et on n'ose laisser voir au monde qu'on le veut servir : en un mot, on est aussi timide, aussi tâtonnant et aussi difficile pour la vertu, qu'on a été hardi et décisif sans examen pour le dérèglement.
Je ne vous demande, monsieur, qu'une seule chose, qui est de suivre simplement la pente du fond de votre cœur pour le bien, comme vous avez suivi autrefois les passions mondaines pour le mal. Toutes les fois que vous voudrez examiner les fondements de la religion, vous reconnaîtrez sans peine qu'on n'y peut opposer rien de solide, et que ceux qui la combattent ne le font que pour ne se point|assujettir aux règles de la vertu : ainsi ils ne refusent de suivre Dieu, que pour se contenter eux-mêmes. De bonne
foi, est-il juste d'être si facile pour soi, et si retranché contre Dieu ?
Faut-il tant de délibérations pour conclure qu'il ne nous a pas faits pour nous, mais pour lui ? En le servant, que hasardons-nous ? Nous ferons toutes les mêmes choses honnêtes et innocentes que nous avons faites jusqu'ici; nous aurons à peu près les mêmes devoirs à remplir, et les mêmes peines à souffrir patiemment : mais nous y ajouterons la consolation infinie d'aimer ce qui est souverainement aimable, de travailler et de souffrir pour plaire au véritable et parfait ami, qui tient compte des moindres choses, et qui les récompense au centuple dès cette vie par la paix qu'il répand dans le cœur. Enfin nous y ajouterons l'attente d'une vie bienheureuse et éternelle, en comparaison de laquelle celle-ci n'est qu'une mort lente.
Ne raisonnez point. Ou croyez votre propre cœur, à qui Dieu, si longtemps oublié, se fait sentir amoureusement malgré tant de longues infidélités, ou du moins consultez vos amis, gens de bien, que vous connaissez pour sincères : demandez-leur ce qu'il leur en coûte pour servir Dieu; sachez d'eux s'ils se repentent de s'y être engagés, et s'ils ont été ou trop crédules ou [trop hardis dans leur conversion. Ils ont été dans le monde comme vous : demandez-leur s'ils regrettent de l'avoir quitté, et si l'ivresse de Babylonc est plus douce que la paix de Sion. Non, monsieur, quelque croix qu'on souffre dans la vie chrétienne, on ne perd jamais cette bienheureuse paix du cœur, dans
laquelle on veut tout ce qu'on souffre, et on ne voudrait aucune des joies dont on est privé.
Le monde en donne-t-il autant ? vous le savez. Y est-on toujours content d'avoir tout ce qu'on a, et de n'avoir aucune des choses qui manquent ? Y fait-on toutes choses par amour et du fond du cœur ? Que craignez-vous donc ? de quitter ce qui vous quittera bientôt, ce qui vous échappe déjà à toute heure, ce qui ne remplit jamais votre cœur, ce qui se tourne en langueur mortelle, ce qui porte avec soi un vide triste, et même un reproche secret du fond de la conscience; enfin, ce qui n'est rien dans le moment même où il éblouit ? Et que craignez-vous ? de trouver une vertu trop pure à suivre, un Dieu trop aimable à aimer, un attrait d'amour qui ne vous laissera plus à vousmême, ni aux vanités d'ici-bas ? Que craignezvous? de devenir trop humble, trop détaché, trop pur, trop juste, trop raisonnable, trop reconnaissant pour votre Père qui est au Ciel ? Ne craignez donc rien tant que cette injuste crainte, et cette folle sagesse du monde qui délibère entre Dieu et soi, Jentre le vice et la vertu, entre la reconnaissance et l'ingratitude, entre la vie et la mort.
Vous savez, par une expérience sensible, ce que c'est que de languir faute d'avoir au dedans de soi une vie et une nourriture d'amour. On est inanimé et comme sans âme, dès qu'on n'a plus ce je ne sais quoi au dedans, qui soutient, qui porte, qui renouvelle à toute heure. Tout ce que les amants insensés du monde disent dans leurs folles passions est vrai en un sens à la lettre. Ne rien aimer, ce n'est pas vivre ;
n'aimer que faiblement, c'est languirplutôt que vivre. Toutes les plus folles passions qui transportent les hommes ne sont que le vrai amour déplacé, qui s'est égaré loin de son centre. Dieu nous a faits pour vivre de lui et de son amour. Nous sommes nés pour être brûlés et nourris tout ensemble de cet amour, comme un flambeau pour se consumer devant celui qu'il éclaire. Voilà cette bienheureuse flamme de vie que Dieu a allumée au fond de notre cœur : toute autre vie n'est que mort. Il faut donc aimer.
Mais qu'aimerez-vous ? ce qui ne vous aime point sincèrement, ce qui n'est point aimable, ce qui nous échappe comme une ombre qu'on voudrait saisir? Qu'aimerez-vous dans le monde? des hommes qui seraient jaloux et rongés d'une infâme envie si vous étiez content ? Qu'aimerez-vous ? des cœurs qui sont aussi hypocrites en probité, qu'on accuse les dévots d'être hypocrites en dévotion ? Qu'aimerez-vous ? un nom de dignité qui vous fuira peut-être, et qui ne guérirait de rien votre cœur, si vous l'obteniez ? Qu'aimerez-vous ? l'estime des hommes aveugles, que vous méprisez presque tous en détail ? Qu'aimerez-vous ? ce corps de boue qui saUt notre raison, et qui assujettit l'âme aux douleurs des maladies et de la mort prochaine ? Que ferez-vous donc ? N'aimerezvous rien ? vivrez-vous sans vie, plutôt que d'aimer Dieu qui vous aime, qui veut que vous l'aimiez, et qui ne veut vous avoir tout à lui, que pour se donner tout entier à vous ? Craignez-vous qu'avec ce trésor il puisse vous manquer quelque chose ? Croyezvous que le Dieu infini ne pourra pas remplir et
rassasier votre cœur ? Défiez- vous de vous-même et de toutes les créatures ensemble : ce n'est qu'un néant, qui ne saurait suffire au cœur de l'homme fait pour Dieu; mais ne vous défiez jamais de celui qui est lui seul tout bien, et qui vous dégoûte miséricordieusement de tout le reste, pour vous forcer à revenir à lui. (VIII, 466.)