Ps. XIX
la plus éclatante. Elle découvre en eux des ressources que le monde n'aurait jamais vues, si tout fût venu 4u-devant d'eux, au gré de leurs désirs. La plus grande de toutes les victoires est celle d'une sagesse et d'un courage qui est victorieux du malheur même.
On n'en saurait donner un exemple plus décisif que celui du roi saint Louis. Il combattait pour la religion ; et Dieu, qui l'aimait, lui donna toutes les croix que vous savez. Je prie très souvent, afin que le petit-fils de ce grand roi soit l'héritier de ses vertus, et que vous soyez, comme lui, selon le cœur de Dieu. Ma joie serait grande, si vous pouviez exécuter de grandes choses pour le Roi et pour l'État : mais, si Dieu permet que vous ne puissiez pas les exécuter, je souhaite qu'au moins vous fassiez jusqu'au bout tout ce qu'on peut attendre de vous. Vous le ferez sans doute, monseigneur : si vous êtes fidèle à Dieu, il vous conduira comme par la main.
Oserais-je vous dire ce que j'apprends que le public dit ? Si je suivais les règles de la prudence, je ne le ferais pas. Mais j'aime mieux m'exposer à vous paraître indiscret, que manquer à vous dire ce qui sera peut-être utile dans un cœur tel que le vôtre. On vous estime sincèrement, on vous aime avec tendresse : on a conçu les hautes espérances des biens que vous pourrez faire : mais le public prétend savoir que vous ne décidez pas assez, et que vous avez trop d'égards pour des conseils très inférieurs à vos propres lumières. Comme je ne sais point les faits, j'ignore sur qui tombent tous ces discours, et je ne fais que
VOUS rapporter simplement, mot pour mot, ce que je ne sais ni ne puis démêler.
Il est vrai, monseigneur, que votre soumission aux volontés du Roi doit être inviolable ; mais vous devez user de toute l'étendue des pouvoirs qu'il vous laisse, pour le bien de son service. De plus, il convient que vous fassiez les plus fortes représentations, si vous voyez que vous ayez besoin qu'on augmente vos pouvoirs. Un prince sérieux, accoutumé à l'application, qui s'est donné à la vertu depuis longtemps, et qui achève sa troisième campagne à l'âge de vingtsept ans commencés, ne peut être regardé comme étant trop jeune pour décider. iM. le duc d'Orléans a des pouvoirs absolus pour la guerre d'Espagne. On a déjà vu par expérience qu'on ne peut attendre de vous, monseigneur, qu'une conduite mesurée et pleine de modération. Il ne s'agit point des décisions que vous pourriez faire tout seul, contre l'avis de tous les officiers généraux de l'armée : il suffit seulement que vous soyez libre de suivre ce que vous croirez à propos, quand votre avis sera confirmé par ceux des officiers généraux qui ont le plus de réputation et d'expérience. On hasardera beaucoup moins en vous donnant de tels pouvoirs, qu'en vous tenant gêné et assujetti aux pensées d'un particulier, ou en vous faisant toujours attendre les décisions du Roi. Ce dernier parti vous exposerait à de très fâcheux contretemps. Il y a des cas pressants où l'on ne peut attendre sans perdre l'occasion, et où personne ne peut décider, que ceux qui voient les choses sur les lieux.
Fénelon. — Lettres de direction. 7
Je VOUS demande pardon, monseigneur, de cet excès de liberté qui vient d'un excès de zèle. Je n'ai, Dieu merci, aucun intérêt en ce monde. Je ne suis occupé que du vôtre qui est celui du Roi et de l'État. Je sais à qui je parle, et je ne puis douter de la bonté de votre cœur. Le mien vous sera dévoué le reste de ma vie avec l'attachement le plus inviolable, et avec le respect le plus profond. (VII, 268.)
20. — Mort du dauphin, fils de Louis XIV. Conduite que doit tenir le duc de Bourgogne^
Dieu vient de frapper un grand coup ; mais sa main est souvent miséricordieuse jusque dans ses coups les plus rigoureux. Nous avons prié dès le premier jour, nous prions encore. La mort est une grâce en ce qu'elle est la fin de toutes les tentations. Elle épargne la plus redoutable tentation d'ici-bas, quand elle enlève un prince avant qu'il règne : properavit ediicere ilhim de medio iniquitatinii ^. Ce spectacle affligeant est donné au monde pour montrer aux hommes éblouis, combien les princes qui sont si grands en apparence sont petits en réalité. Heureux ceux qui, comme saint Louis, n'ont jamais fait aucun usage de l'au-
1. Cette lettre fut écrite vers la fin d'avril 171 1, pour être lue au duc de Bourgogne. Le grand dauphin était mort le 14 du même mois. Nous croyons qu'elle fut envoyée au P. Martineau, confesseur du jeune prince. En tête d'une copie ancienne, le marquis de Fénelon atteste que cette lettre (et deux autres qui y sont jointes) ont été copiées sur les originaux qu'il a vus et qui sont entre les mains du P. de la Neuville, jésuite à la maison professe.