I. Luc, XXII
I2é FÉNELON, LETTRES DE DIRECTION
ture du cœur; mais autant qu'il est jaloux sur cette droiture, autant est-il facile et condescendant sur le reste. Jamais ami tendre et complaisant ne le fut autant que lui. Pour votre prière, vous pouvez la faire sur les endroits des Psaumes qui vous touchent le plus. Toutes les fois que votre attention se relâche, reprenez le livre et ne vous inquiétez'pas. L'inquiétude sur les distractions est la distraction la plus dangereuse.
Rien n'est meilleur que de vous défier de vousmême. C'est le fruit que vous devez tirer de vos chutes. C'est pour vous humilier que Dieu a permis qu'elles aient été si fréquentes, si longues, si profondes ; et après tant de grâces reçues autrefois, vous aviez plus de besoin qu'un autre de tomber de bien haut, parce qu'il faut abaisser votre hauteur qui est extrême, et écraser votre orgueil qui se relèverait toujours. Mais la défiance de vous-même ne doit pas diminuer la confiance en Dieu. La défiance de vousmême doit opérer la fuite des occasions de rechute. Elle doit vous engager à prendre un genre de vie précauiionné contre vous-même et contre vos amis; mais elle ne doit pas vous faire douter du secours de Dieu. S'il vous a cherché et poursuivi pendant que vous le fuyiez, et que vous bouchiez vos oreilles de peur d'entendre sa voix qui vous appelait, combien plus vous mènera-t-il pas à pas, maintenant que vous revenez à lui ! Ne craignez rien, monsieur; vous ferez la joie de tout le ciel dans votre retour. Gardezvous donc bien de vous inquiéter sur la confiance de votre conversion, et sur les moyens de la cacher, de
peur qu'elle n'éclate, et qu'ensuite elle ne se tourne en scandale. Cela arriverait infailliblement si vous comptiez sur vos forces. Votre courage, tout grand qu'il est, serait ce roseau brisé dont parle l'Écriture; au lieu de vous soutenir, il percerait votre main. Mais abandonnez-vous à Dieu : ne faites rien d'éclatant ; mais aussi ne rougissez point de l'Evangile : cette mauvaise honte empêcherait que Dieu ne bénît votre retour ; je la craindrais cent fois plus que votre fragilité. Ne craignez point d'être déshonoré si vous abandonnez Dieu encore une fois, car alors vous le mériteriez bien ; ce déshonneur serait le moindre malheur de votre état. Ne- faites donc rien qui paraisse trop; mais aussi ne vous occupez point de cacher le bien que vous voulez faire. Laissez à Dieu le soin d'arranger tout, et contentez-vous d'une conduite commune. Il faut, dès le premier jour, retrancher tout ce qui peut scandaliser. N'espérez pas de pouvoir vous cacher longtemps à vos domestiques et à vos amis, quand ils verront les scandales ôtés, et qu'en même temps vous ferez les actions qu'un chrétien ne peut se dispenser de faire sans scandale. Il faut entendre la messe modestement ; il faut parler avec retenue et modération. Tout cela fera d'abord conclure que vous revenez au moins à une vie réglée, et vous pouvez compter que le public, toujours excessif dans ses jugements, en conclura que vous •revenez à la dévotion. Mais qu'importe ? Laissez-le dire, et contentez-vous de ne rien montrer que ce qu'on ne saurait cacher. Dieu portera le fardeau pour vous, et son ange aura soin que vous ne heurtiez
pas même du pied contre les pierres semées dans votre chemin. Le principal est de ne regarder jamais derrière soi. Coupez tous les chemins par où ce qui pourrait vous attendrir reviendrait allumer le feu. La moindre chose rouvrirait toutes vos plaies et les envenimerait. Qu'aucun domestique ni ami n'ose vous donner des lettres ou vous dire des choses touchantes de la part des personnes... Il vous est aisé, avec l'autorité que vous avez, de couper court là-dessus ; il n'y a qu'à le vouloir : et vous devez le vouloir comme votre salut éternel, puisque vous ne pouvez le faire que par cette voie.
Ce qui m'embarrasse le plus n'est ni votre promptitude contre vos domestiques, ni vos oppositions pour les gens qui vous traversent ; ce que je crains pour vous, c'est votre hauteur naturelle et votre violente pente aux plaisirs. Je crains votre hauteur, parce que vous ne pouvez être à Dieu et vous remplir de son esprit, qu'autant que vous vous viderez de vous-même et que vous vous mépriserez sincèrement. Dieu est jaloux de sa gloire, et celle des hommes l'irrite. // résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles \ Il desséche, dit encore l'Écriture ^, les racines des nations superbes. Vous voyez qu'il les dessèche, c'est-à-dire qu'il les fait mourir jusqu'à la racine. Si vous n'êtes petit devant Dieu, si vous ne renoncez à la gloire mondaine, il ne vous bénira jamais. Pour la pente aux plaisirs, elle me ferait trembler pour vous, si je n'étais bien persuadé que Dieu ne com-