‹ Lettres de directionChapitre 79 sur 163 · I. Matth., IV · texte numérisé non relu

I. Matth., IV

Vous me pardonnerez bien, mon cher seigneur, cette petite digression. Je suis si touché du danger où je me trouve quelquefois, que je dis à Dieu tout ce qui me vient alors en pensée; et comme je ne distingue pas trop l'amour que j'ai pour mon salut, de celui que j'ai pour le vôtre, vous ne devez pas être surpris que je parle pour vous comme je parle pour moi. Il faut pourtant finir, de peur que le zèle ne devienne indiscret. Aussi bien ne vous pourrai-je jamais marquer jusqu'à quel point je suis à vous.

Je ne sais si le respect et la reconnaissance que j'ai pour les personnes que j'honore, et à qui je suis obligé, m'impose un peu ; mais je ne puis dissimuler que j'espère de voir M'"^ la duchesse de Chevreuse une grande sainte. Il y a tant de traces de la miséricorde de Jésus-Christ dans cette âme qu'il achèvera infailliblement ce qu'il a commencé : oui, il l'achèvera, malgré le démon et le monde, et personne ne lui arrachera cette brebis qu'il a achetée de tout son sang. Vous ne sauriez croire combien j'ai de joie dans l'espérance que je sens de voir entièrement à Dieu ceux que j'estime. Vous pourriez devenir favori, premier et unique ministre, que je n'en sentirais pas, ce me semble, une grande émotion; mais je ne puis penser, sans une joie sensible, que vousvoulez être à Jésus-Christ sans réserve et sans retour.

Le Comte de Montfort me donne aussi, depuis quelques jours, de grandes espérances. Vous verrez du fruit, si je ne me trompe, quand vous serez de retour. Les deux petits font parfaitement bien de leur côté. O mon Dieu, prenez pour vous toute

cette famille. Bonsoir, mon cher seigneur. (VII, i 199.) '

34. — Souhaits poiir le duc et la duchesse à V occasion de la fête | de la Pentecôte. '

Je ne manque point de demander à Dieu les puissants secours dont M"'^ la duchesse a besoin dans l'état où elle se trouve. Je lui souhaite cette plénitude de l'Esprit Saint, qui nous vide entièrement de l'es- ; prit du monde. Elle n'est pas tout à fait dans l'état où se trouvaient Marie et les disciples pour recevoir cet Esprit sacré que le monde ne connait ni ne reçoit ; mais j'ai lieu de croire qu'au milieu de la cour, où elle est entretenue, son cœur recueilli, mortifié, appliqué à Dieu, consacré par la grâce et par l'adorable Eucharistie, forme un temple, et qu'il est luimême ce temple où l'Esprit saint descend et réside. Dieu veuille que ce vent sacré chasse bien loin les ordures et la poussière qu'on ramasse dans le grand monde. Dieu veuille que ce feu consumant dévore : toute l'écume et la paille qui nage sur la surface de : notre cœur. Il est difficile, dans un temps et dans un pays où tout dissipe, où tout séduit ou du moins , affaiblit la piété, de ne pas sentir quelque altération ; mais il n'est pas impossible de demeurer ferme, quand c'est l'Esprit Saint qui affermit. Il y a une . parole d'un grand poids dans l'histoire ecclésiastique, au sujet d'une sainte dame, qui fut exposée à de terribles épreuves dans le monde : Tanto pondère fixit

eain Spiritiis Sanctus ut immobilis permaneret. On n'acquiert guère ce degré de fermeté que par des prières vives, fréquentes, humbles et pures. Il y faut joindre la réception fréquente de ce corps sacré formé par l'Esprit Saint, qui est lui-même une source inépuisable de l'esprit de sainteté. Je suppose toujours qu'on mène une vie chrétienne. Il ne faut point d'autre préparation pour l'Eucharistie, quand on examine les choses dans le fond. Quiconque est saint, ou légèrement infirme, doit manger, s'il ne veut insensiblement s'affaiblir et mourir. Les voyages n'empêchaient pas les premiers chrétiens de rompre le pain et de le manger. Ils le portaient avec eux ce pain du ciel, de peur d'en être privés par des accidents imprévus. Si l'on vit de l'esprit de Jésus- Christ, on a droit de se nourrir de son corps. Plaise à cet Esprit Saint de descendre sur nous avec les mêmes dons qu'il descendit sur les premiers disciples ! Enivrons-nous de cet Esprit Saint, mon cher seigneur ; ne nous souvenons plus de nos premières faiblesses pour nous abattre, ni des charmes du monde pour nous laisser attirer. Oublions tout, comme les apôtres, hors les vérités saintes et les biens éternels que cette divine ivresse de l'esprit fait connaître et goûter. Que tout le reste nous paraisse une illusion, telle qu'elle est dans le fond, une ombre et un songe. C'est ainsi que l'Ecriture parle de ces misérables plaisirs, de ces biens périssables, qui passent avec plus de rapidité que les songes et les ombres. Un homme, qui, pendant le sommeil, s'est trouvé dans les délices et dans l'opulence, dit le len-

Féxelon. — Lettres de direction. 10

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demain, en se retrouvant malheureux : Que mon bonheur est bientôt passé ! Ce n'était qu'un songe. Hélas ! que diront à la mort ces hommes de richesses et de plaisirs dont parle David, lorsque, se réveillant de leur léthargie, ils ne trouveront rien, ni dans leurs mains, ni dans leur cœur ? On appelle un songe l'agréable illusion d'une nuit, qui, dans la vérité, a une solidité et une durée très réelle par rapport à la brièveté de notre vie. Comment appellera-t-on cette illusion d'un moment, quand ce moment durerait toute la vie, dès qu'on entrera dans l'éternité ?

Je ne sais pourquoi je me suis si fort étendu. Je suis si persuadé de votre religion et de votre bonté, que je ne garde ni précaution ni mesure, en parlant avec vous de notre commune espérance. (VII, 201.)

35. — La souniissicn à la volonté de Dieu, seul moyen de reformer la nôtre.

Je ne suis nullement surpris de la crainte que M. le Vidame ' a d'écrire à....: la nature ne peut souffrir qu'à peine qu'on la détache ou plutôt qu'on l'arrache à ses amusements. Je me souviens que feu M. son aîné m'écrivit une fois pour me prier de ne pas prier Dieu pour lui, de peur de perdre une attache qu'il avait. C'est un effet de la corruption de notre volonté propre qui se passionne de tout, et qui ne peut se résoudre à quitter ce qui l'attache. Vous sau-

I. Le vidame d'Amiens (duc de Chaulnes). Voy. plus loin la notice sur ce personnage.

rez que cette volonté ne peut se réformer, changer, et enfin quitter, que par la soumission à la volonté de Dieu, la résignation, l'union et même la perte de notre volonté en celle de Dieu. Comme c'est le contraire qui fait tout le dérèglement de notre vie, cette même vie se règle à mesure que notre volonté se tourne vers Dieu efficacement ; et plus notre volonté est tournée efficacement vers Dieu, plus elle se détourne de ces vains amusements qui l'arrêtent et l'attachent, parce que ce retour de la volonté ne se fait que par la charité, qui commande cette puissance, et qui est plus ou moins parfaite, selon que le retour de la volonté est plus ou moins parfait. Aussi il ne s'agit pas que l'esprit soit éclairé ; ce n'est pas ce que Dieu demande, mais le cœur.

Je ne sais pourquoi on se met dans l'esprit qu'il faut quitter ses amis pour être à Dieu. Je ne vois pas pour quelle raison AL le Mdame s'imagine que, pour être à Dieu à son cage, il faille quitter les compagnies qui ne sont ni dangereuses, ni criminelles, ni même trop attachantes : il faut voir ses amis courtement, mais fréquemment. Je dois dire que ce ne sera jamais la conviction seule qui fera un homme parfaitement à Dieu ; il n'y a que la volonté gagnée et tournée qui le puisse faire : tous raisonnements sont stériles et infructueux, si le cœur n'est gagné pour Dieu : et c'est à quoi il faut travailler. Je voudrais donc le faire de cette sorte : m'exposer tous les jours quelques moments devant Dieu, non en raisonnant, mais après avoir dit ces paroles \fiat voluntas tua, donner ma volonté à Dieu afin qu'il en dis-

pose, et l'exposer ainsi devant lui sans lui dire autre chose que de rester quelques moments dans un silence respectueux, où le cœur seul prie sans le secours de la raison ni de la parole. Je lui demande cette petite pratique tous les jours quelques moments et je réponds bien qu'il ne la fera pas longtemps sans en sentir l'effet. Je prie Dieu qu'il lui donne l'expérience, que ce conseil, qui semble si peu de chose en soi et qui est si facile, lui fera un bien si réel dans la suite, et peu à peu, qu'il en sera lui-même surpris. Il n'aura plus besoin de bien des choses pour entrer dans ce que Dieu veut, parce que Dieu lui fera faire sa volonté. ('VII, 215.)

36. — Éviter la curiosité et une exactitude trop minutieuse dans les affaires ^

30 décembre 1699.

Je suis sensiblement touché, mon bon et cherduc, de votre grande lettre qui m'a été rendue un mois après sa date, parce que M. de M. . . est revenu plus tard qu'il ne pensait. Je vois bien plus ce que Dieu fait pour vous, que ce que vous faites pour lui. Votre cœur veut en général tenir à lui seul ; mais la pratique n'est pas tout à fait conforme en vous à la spéculation et au goût. Souffrez que je vous représente que vous suivez, sans l'apercevoir, très souvent votre pente naturelle pour le raisonnement et pour la curiosité. C'est une habitude de toute la vie qui agit insensiblement et sans réflexion, presque à tout moment.

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