I. Lettre revue sur rorio-inal
naturel et sur toutes les habitudes. Croyez, et vous recevrez selon la mesure de votre foi.
Pour l'oraison, je crois que vous la devez faire sur un livre, que vous laisserez à chaque moment qut; Dieu vous occupera seul. Pour le choix du livre, j'ai compté que vous prendriez un de ceux que vous m'avez nommés, comme étant pleins d'onction et de nourriture pour votre cœur. Parmi ceux de ce genre» prenez, sans vous gêner, ceux qui vous porteront le plus à une simple présence de Dieu, qui fasse cesser l'activité de votre esprit. Vous pouvez même prendre dans chaque livre les endroits qui seront nourrissants pour vous et laisser librement les autres.
Pour le temps de votre oraison, je voudrais le partager, s'il se pouvait, en diverses heures de la journée, une partie le matin et une autre vers le soir; le matin, on n'est levé que quand on veut bien l'être : on peut par là sauver du temps. Le soir, on peut, sous prétexte des affaires, sauver une demi-heure dans son cabinet, donner à l'oraison ce que vous donneriez à la curiosité des sciences : ce sera un double profit pour mourir à vos goûts d'esprit, et pour vivre de Dieu. Les voyages que vous faites fréquemment sont encore très commodes, faites oraison en carrosse. Les séjours de Marli sont aussi des temps de retraite et de liberté. Je ne vous propose point une durée précise de vos oraisons, parce que je voudrais les mesurer ou sur l'attrait, ou sur le besoin. Si l'attrait vous y attache longtemps, je voudrais faire durer cette occupation autant que
votre santé et vos devoirs extérieurs le pourraient permettre. Si l'attrait se fait moins sentir, mais que lexpérience vous fasse trouver que ce n'est que par une certaine persévérance dans l'oraison que vous laissez tomber ce qui vous dissipe et que vous faites taire votre esprit ; je voudrais encore, en ce cas, don- - ner patiemment à l'oraison le temps d'opérer chaque fois en vous ce silence profond des pensées qui vous est si nécessaire. Ainsi je ne saurais vous donner une règle fixe ; mais Dieu vous la fera trouver. Faites làdessus ce qu'on fait en prenant des eaux ; commencez par quelque chose de médiocre, et accoutumez-vous peu à peu à augmenter la mesure. Ensuite vous me ferez savoir quelles seront là-dessus vos expériences.
Pour vos communions, j'approuve fort que vous les fassiez deux ou trois fois la semaine, mais je voudrais que vous suivissiez plus à cet égard la règle intérieure du besoin ou de l'attrait, que l'extérieur de certains jours. Je voudrais que vous variassiez un peu les lieux de vos communions, pour ne faire de peine à personne : mais sans gène politique, chose qui serait pernicieuse pour vous.
Pour vos confessions, vous avez raison de ne les* faire point souvent, ni à certains jours réglés. Il suffit de les faire quand le besoin en est un peu marqué, cela n'ira point trop loin. Vous aviez un confesseur qui n'était pas gênant là-dessus : si vous avez le même, vous pouvez agir librement.
Le chapitre le plus difficile à traiter est le choix d'une personne à qui vous puissiez ouvrir votre
cœur. Mar. ne vous convient pas : le bon Duc ' n'est pas en état de vous élargir, étant lui-même trop étroit. Je ne vois que la bonne petite D. ; elle a ses défauts, mais vous pouvez les lui dire, sans vouloir décider. Les avis qu'on donne ne blessent d'ordinaire qu'à cause qu'on les donne comme certainement vrais. Une faut ni juger, ni vouloir être cru. Il faut dire ce qu'on pense, non avec autorité, et comptant qu'une personne aura tort si elle ne se laisse corriger, mais simplement pour décharger son cœur, pour n'user point d'une réserve contraire à la simplicité, pour ne manquer pas à une personne qu'on aime, mais sans préférer nos lumières aux siennes, comptant qu'on peut facilement se tromper et se scandaliser mal à propos; enfin, étant aussi content de n'être pas cru, si on dit mal, que d'être cru si on dit bien. Quand on donne des avis avec ces dispositions, on les donne doucement, et on les fait aimer. S'ils sont vrais, ils entrent dans le cœur de la personne qui en a besoin, et y portent la grâce avec eux; s'ils ne sont pas vrais, on se désabuse avec plaisir soi-même, et on reconnaît qu'on avait pris, en tout ou en partie, certaines choses extérieures autrement qu'elles ne doivent être prises. La bonne P. D. ^ est vive, brusque et libre ; mais elle est bonne, droite, simple et ferme
1. Il s'agit probablement du duc de Beauvilliers, souvent appelé le bon ou le hon duc, dans la correspondance de Fénelon , et qui, malgré ses excellentes qualités, était d'un caractère naturellement froid et réservé.
2. Fénelon désigne ordinairement la duchesse de Beauvilliers sous le nom de bonne, ou bonne petite duchesse.
contre elle-même, dans l'étendue de ce qu'elle connaît. Je vois même qu'elle s'est beaucoup modérée depuis deux ans; elle n'est point parfaite, mais personne ne l'est. Attendez-vous que Dieu vous envoie un ange ? A tout prendre, elle est, si je ne me trompe, sans comparaison, ce que vous pouvez trouver de meilleur. Elle a de la lumière ; elle vous aime ; vous l'aimez ; vous vous connaissez ; vous pouvez vous voir; vous lui ferez du bien, et j'espère qu'elle vous le rendra même avec usure. Ne vous rebutez point de ses défauts : les apôtres en avaient. Saint Paul ne voulait pas qu'on méprisât son extérieur, praesentia corporis infirma^ quoique cet extérieur n'eût point de proportion avec la gravité de ses lettres. Il faut toujours quelque contrepoids pour rabaisser la personne, et quelque voile pour exercer la foi des spectateurs. Si la bonne... vous parle trop librement et si ses avis ne vous conviennent pas, vous pouvez le lui dire simplement : elle s'arrêtera d'abord. Si les avis que vous lui donnerez la blessent, elle vous en avertira de même. Vous ne déciderez rien de part ni d'autre, et chacun pourra, d'un moment à l'autre, borner les ouvertures de cœur. Je me charge de régler tout entre vous deux et de modérer tout ce qui irait trop loin. Dieu ne permettra pas que cette liaison de grâce se tourne mal, pourvu que vous y entriez avec un cœur petit et un esprit désapproprié. Vous verrez même que les obstacles qui paraissent grands de loin seront