‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 33 sur 141 · AU DIRECTEUR DE VARTISTE · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DE VARTISTE

nous que le public distingue, et qu'il condamne nos juges à son tour.

D'ailleurs, raisonnant d'après les lois de justice, générale assez sages, vous inclinez à trouver cette invention très-libérale et très-féconde; car, dites-vous, rien n'empêche le talent de se mettre sur les rangs : tout au contraire ; au milieu de ce grand nombre de prétendants, sa place sera toujours marquée.

Au premier aperçu, il m'a paru commode comme à vous d'avoir un moyen d'éprouver les talents comme on éprouve les métaux, de les tirer de la foule à 1 instant, par le contraste qui se produit de soi-même entre le bon et le marnais. Si ce moyen-là est trouvé en effet, monsieur, quel problème nous avons résolu ! La postérité ne pourra nous savoir assez de gré d'avoir tant fait pour ses plaisirs, en ne laissant arriver jusqu'à elle que des ouvrages dignes d'admiration; et du même coup nous sauvons bien des remords à 1 autorité.

Mais en y réfléchissant plus mûrement, vous serez conduit à découvrir que ce moyen, simple et applicable en théorie, offre à la pratique mille difficultés. Un essai tout récent a déjà montré des inconvénients auxquels on n'avait pas songé, et ils ont été de nature à effrayer sur les résultats probables de ce moyen employé généralement. On s'est aperçu qu'après la difficulté d'amener à concourir beaucoup de gens pour qui ce moyen est nouveau, il se présentait la difficulté plus grande de trouver des juges, des juges sans passions et sans préjugés, point susceptibles de préférer leurs amis à tous autres, et ne cherchant que la justice et le bien de l'art. Le bien de l'art, monsieur, c'est comme le bien de la patrie; chacun le voit du côté où inclinent ses affections et ses espérances : la justice est pour chacun ; le parti flatte ses penchants et lui promet le triomphe de ses opinions. Surtout depuis la grande découverte du classique et du romantique, les éléments de désaccord sem-

blent devenir plus inconciliables. Cette question, qui a brouillé des amis et divisé les familles, complique beaucoup celle des concours.

On a été aussi très-embarrassé pous savoir si ce moyen avait pour objet d'employer le talent avant tout, ou seulement d'obtenir des ouvrages réunissant assez de qualités passables pour ne pas choquer dans la place qu'ils devront occuper. Grand embarras pour ces juges, que je suppose trouvés, et impartiaux comme de raison. Vous me demandez sans doute de poser plus nettement cette seconde difficulté. Vous pensez que choisir le talent, c'est préférer en même temps ce qui est le mieux et ce qui est le plus convenable; que le talent triomphe des difficultés et qu'il s'y plie sans peine; hélas! non, monsieur, il ne se plie pas. Il aime les difficultés, mais ce sont celles qu'il se choisit. Il ressemble à un coursier de généreux sang, qui ne prête pas son dos au premier venu, et qui ne veut combattre que sous le maître qu'il aime. Non pas que le talent se laisse emporter suivant son caprice, sans choix et sans mesure; non pas qu'il fuie le joug de la raison; la convenance et la raison sont au résumé l'essence de tout ce qu'il produit quand il est vraiment inspiré; mais cette inspiration lui est nécessaire, et il ne répond plus de ce qui lui échappe quand elle est absente.

Vous ne voyez pas peut-être ce qui empêche l'inspiration de naître d'un concours. Le sujet peut avoir de l'intérêt, être tel enfin qu'on se le fût imposé à soi-même.

Remarquez que ce n'est pas à la nécessité de rendre tel ou tel sujet que je m'en prends; mais à la nécessité de passer par le crible impitoyable du concours, d'être aligné sous les yeux du public, comme un troupeau de gladiateurs qui se disputent d'impertinents sourires et qui prennent plaisir à s'immoler entre eux dans une arène. Sainte pudeur de l'artiste, quelle épreuve pour vous !

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La verve, monsieur, n'est pas une effrontée qui s'accommode des mépris comme des applaudissements tumultueux d'un théâtre, qui se roule sous les yeux du public pour lui arracher ses faveurs hautaines. Plus elle est brûlante et sincère, plus elle a de modestie. Un rien l'effarouche et la comprime. L'artiste, enfermé dans un atelier, inspiré d'abord sur son ouvrage et plein de cette foi sincère qui seule produit les chefs-d'œuvre, vient-il par hasard à porter les yeux au dehors sur les tréteaux où il va figurer et sur sesjugesqui l'attendent, aussitôt son élan s'arrête. Il jette un œil attristé sur son ouvrage. Trop de dédains attendent ce chaste enfant de son enthousiasme ; il manque de courage pour le suivre dans la carrière qu il voit s'ouvrir. Il devient alors son propre juge et son bourreau. Il change, il gâte, il s'épuise; il veut se civiliser et se polir pour ne pas déplaire^.

Une idée ridicule s'offre à moi. Je me figure le grand Rubens étendu sur le lit de fer d'un concours. Je me le figure se rapetissant dans le cadre d'un programme qui l'étouffé, retranchant ses formes gigantesques, ses belles exagérations, tout le luxe de sa manière.

J'imagine encore Hoffmann, ce divin rêveur, à qui l'on dit : « Nous vous donnons un sujet tout à fait propre à exciter votre paresse; il est pathétique, il est national même. Allons, échauffez-vous; seulement, voici un fil que vous suivrez sans vous en écarter le moins du monde. Nous en avons mis un tout semblable dans les mains d'une cinquantaine d'aspirants comme vous, qui ne demandent qu'à bien faire. Si vous trouvez quelques fleurs sur la route, gardez-vous de les écarter pour les cueillir : les fantaisies ne sont point ce que nous demandons à votre génie, non plus que de nous répéter tous les échos que produit dans votre cerveau le spectacle de la nature. Voyez avec quel désavantage vous paraîtriez au bout de votre carrière, quand vous serez tous rangés pour

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rendre un compte fidèle de votre mission. Il ne faut pas arriver à cette inspection comme un enfant perdu, qui revient de la bataille avec un fourniment en désordre; qui a battu l'ennemi, mais qui a perdu la gaine de son sabre.

— Voilà une triste victoire que vous m'offrez, messieurs, répondrait le rêveur. Un homme qui marche avec des béquilles est celui qu'il vous faut ; il est plus propre que moi avec mes bonds capricieux, à gagner sans accident le but de votre promenade insipide; chaque pas est un combat contre ma nature; et que dois-je trouver au bout? Ai-je fait un ouvrage seulement? Car, qu'est-ce que cette esquisse sur laquelle on doit me tirer de la foule, moi ou mon voisin? un pur jeu, si on ne me choisit pas ; une production qui n'en est pas une. D'autres juges que mon bon sens naturel décideraient si c'est un enfant qui soit né viable. Sur ces quarante idées ou fantômes d'idées qui sont la attendant la lumière, un seul recevra le baptême, trente-neuf seront jetés aux épluchures et balayés avec ignominie. »

Vous diriez peut-être à cet homme fâché qu'il a mauvaise grâce à dégoûter les autres d'un moyen qui a bien quelque mérite. C'est que voici justement où la force des choses nous conduit, c'est à cette contradiction manifeste entre l'objet de la chose et son résultat ; je veux dire à dégoûter le talent et à encourager la médiocrité.

Vous ne manquerez pas de concurrents probablement dociles, prêts à accepter vos conditions. Que demandera le plus grand nombre? seulement le plaisir de figurer sur votre liste, et d'arrêter les regards quelques instants. Pour quelques-uns, c'est déjà une célébrité; quant aux artistes amoureux de leur art, quelque peu susceptibles,, trop susceptibles peut-être, vous en verrez diminuer le nombre dans cette foule confuse qui se presse dans la liste. A peine y distinguerezvous quelques talents estimables étouffés par les chardons

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qui croîtront à leurs côtés, et qui les opprimeront dans ce champ vague et ouvert à tous : non , un bon ouvrage ne vaut pas mieux pour être placé entre de médiocres; la vue du mauvais produit une nausée insupportable, qui vous fait prendre en dégoût le beau, le délicat, le convenable; il y a comme une émanation d'ennui qui ternit tout autour d'elle. Dans ce concours, la grâce naïve est froideur à côté des contorsions d'un talent ampoulé; l'audace véritable est exagération à côté d'une plate et mesquine production. Eh quoi ! souvent le plus médiocre des peintres aura trouvé une invention quelque peu ingénieuse qui aura échappé à Raphaël, qui n'aura pour lui que son style. Lui saurez-vousgré, par exemple, d'avoir mieux que Raphaël rendu le littéral du sujet? A qui donc la palme? A la plate exactitude, ou à l'exécution supérieure?

Combien n'est-il pas de ces qualités à l'aide desquelles un homme d'une faible portée pourra obtenir l'avantage sur des talents plus naturels et plus passionnés; et même entre rivaux de même force, quel embarras pour décider! l'un se distinguera par une belle ordonnance et par une convenance exacte; l'autre aura saisi supérieurement certains détails plus expressifs, et aura caractérisé le sujet d'une manière plus énergique, bien que laissant à désirer une entente générale soutenue. Préférez-vous l'effet et la couleur, ou bien un dessin exquis, la beauté et la finesse des caractères? Laquelle enfin de ces qualités, qu'on ne trouve jamais réunies, et dont une seule portée à ce degré éminent suffit pour tirer de la foule?

Je n'ai fait que glisser, au commencement de cet article, sur la difficulté de trouver des juges éclairés et impartiaux : je n'ai parlé ni des brigues ni des complaisances, et je n'ai pas assez appuyé, comme vous l'avez vu sans doute, sur l'impossibilité d'obtenir des jugements équitables. Cette matière est affligeante autant que féconde; je laisse à votre saga-

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cité, monsieur le rédacteur, à votre connaissance des mœurs et la faiblesse de notre nature, à creuser ce triste sujet, à éclairer, si vous en avez le courage, les manœuvres de l'envie et de cette avidité nécessiteuse qui se précipite dans les concours comme à une curée. La matière est d'autant plus ingrate que c'est une voie sans issue; et l'administration ne s'y est jetée qu'avec une sorte de désespoir et sans savoir où elle allait. Que faire? me direz-vous; quel moyen proposer? car vous ne voulez pas sans doute des caprices du pouvoir à la place de cette loterie trompeuse? A cela je ne sais que dir^, sinon que les choses se passaient mieux avant qu'on ne fît des arts une chose administrative. Quand Léon X eut envie de faire peindre son palais, il n'alla pas demander à son ministre de l'intérieur de lui trouver le plus digne : il choisit tout simplement Raphaël, parce que son talent lui plaisait; seulement, peut-être, parce que sa personne lui plaisait. Soyez sûr qu'il ne se donna pas la triste occupation de voir, dans les essais de trente ou quarante concurrents mis à la gêne, tout ce que peut rendre en extravagance et en ridicule une pauvre idée martelée en tous sens par des imaginations en délire. Il y gagnait, sans doute, de ne pas prendre en aversion l'objet de sa fantaisie, avant même de le voir naître, et ne pas tuer à l'avance le plaisir que peut donner un ouvrage, en lui ôtant toute fraîcheur et toute nouveauté par cette épreuve bizarre, ce qui nous arrive dans nos concours; car après que le destin ou le caprice a décidé de l'artiste qui doit l'emporter sur les autres, on serait tenté de lui faire grâce de ce qui peut lui rester à dire encore sur un thème épuisé et sans attraits.

J'ai donc la douleur d'avoir augmenté vos perplexités, loin d'avoir établi un point d'où il soit possible de partir. J'ai à peine effleuré les faces les plus importantes de la question; je suis venu seulement me plaindre à vous et avec vous, avec

tous les amis des arts, qui s'alarment de les voir manquer d'une

direction ferme. Vous nous offrez vos colonnes pour y déposer

nos doléances; vous êtes à peu près le seul que la politique

n'envahit pas. Tenez ferme, monsieur; résistez à ce torrent :

parlez-nous de musique, de peinture, de poésie, vous verrez

venir à vous tous ceux qui donnent la première place aux

plaisirs de l'imagination.

Eugène Delacroix.

Cette lettre, non datée, nous a paru avoir été écrite en 1831.

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