La Bataille de Nancy, aujourd'hui dans le musée de Nancy
pénitence moins dure que celle à laquelle je suis soumis depuis dix-huit ou vingt jours que je suis ici comme un prisonnier. Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu l'audience de l'empereur. A partir de ce moment, nous étions censés avoir la permission de nous promener par la ville; mais c'est une permission dont moi seul j'ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que 1 habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci, au point qu'il faut toujours être escorté de soldats, ce qui n'a pas empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort désagréables à cause de notre position d'envoyés. Je suis escorté, toutes les fois que je sors, d'une bande énorme de curieux qui ne m'épargnent pas les injures de chien , d'infidèle, de caracco, etc., qui se poussent pour s'approcher et pour me faire une grimace de mépris sous le nez. Vous ne saunez imaginer quelle démangeaison on se sent de se mettre en colère, et il faut toute l'envie que j'ai de voir pour m'expo-ser à ces gueuseries. J'ai passé la plupart du temps ici dans un ennui extrême, à cause qu'il m'était impossible de dessiner ostensiblement d'après nature, même une masure. Même de monter sur la terrasse vous expose à des pierres ou à des coups de fusil. La jalousie des Mores est extrême, et c'est sur les terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir entre elles.
On nous a envoyé l'autre jour des chevaux pour le roi (on vient de m'en envoyer un), une lionne, un tigre, des autruches, des antilopes, une gazelle, etc., ou une espèce de cerf, qui est une méchante bête qui a pris en grippe une de ces pauvres autruches et l'a embrochée de ses deux cornes, ce dont celle-ci a trépassé ce matin. Voilà les événements qui varient notre existence. Du reste, point de nouvelles...
Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses que je vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans
un palais moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un trait du pays : hier, le premier ministre, qui traite avec Mornay, a envoyé demander une feuille de papier pour nous donner la réponse de l'empereur. Avant-hier, on lui avait envoyé une selle en velours et en or qui est inestimable.
Tanger, 5 juin.
... Je reviens de l'Espagne, où j'ai passé quelques semaines : j'ai vu Cadix, Séville, etc. Dans ce peu de temps, j'ai vécu vingt fois plus qu'en quelques mois à Paris. Je suis bien content d'avoir pu me faire une idée de ce pays. A notre âge, quand on manque une belle occasion comme celle-ci elle ne se retrouve plus. J'ai retrouvé en Espagne tout ce que j'avais laissé chez les Mores. Rien n'y est changé que la religion; le fanatisme, du reste, y est le même. J'ai vu les belles Espagnoles, qui ne sont pas au-dessous de leur réputation. La mantille est ce qu'il y a au monde de plus gracieux. Des moines de toute couleur, des costumes andalous, etc. Des églises et toute une civilisation comme elle était il y a trois cents ans... Je suis revenu ici depuis trois jours et j'y suis attendant l'ordre de revenir. Nous passerons par Oran avant de toucher la belle patrie. Quand l'idée de retour me vient en tête, je l'écarté; qui vais-je trouver mort ou infirme à jamais? Quelles nouvelles révolutions nous préparez-vous avec vos chiffonniers et vos carlistes, et vos Robespierres de carrefours? Temporal... Est-ce à ce prix qu'on achète la civilisation et le bonheur d'avoir un chapeau rond au lieu d'un burnous?
Le climat de Tanger est délicieux; il n'y fait pas à beaucoup près aussi chaud qu'en Espagne, surtout dans l'intérieur de l'Andalousie. Ma santé va toujours, mais la vôtre? Écrismoi toujours ici, peut-être n'y serai-je plus dans deux jours. Mais tout est incertain.
183 3- — A M. CH. DE MORNAV. 129
Toulon, 5 juillet 32.
Je suis ici depuis ce matin seulement. Nous sommes partis de Tanger il y a plus d'un mois; mais nous devions voir Oran et ensuite Alger, d'où nous arrivons. Je ne suis pas tâché d'avoir été à même de comparer ces lieux-là avec mon Maroc, et, en bonne conscience, quoique le temps de mon voyage ait de beaucoup dépassé ce que j'avais calculé, il aura été curieux de voir tant de choses diverses. Les vents contraires nous ont fatigués. Nous commençons un vrai purgatoire : c'est l'insipide quarantaine. La promenade pendantquelques instants dans un clos pelé, où il n'y a pas un arbre qui m'aille au genou et avec le soleil du pays, c'est une faible ressource. Il y a la perspective agréable de trois cimetières propres à enterrer les gens qui meurent autant d'ennui, je pense, que de peste, et le meuble principal qui occupe agréablement l'entrée est une table de pierre sur laquelle on fait l'autopsie des trépassés. N'est-il pas dur d'être en France et d'y être traité en prisonnier et en Africain...?