RUE TAITBOUT, N
Ce 2 mars 1837.
Mon cher monsieur,
Je suis aussi confus que reconnaissant de l'article que vous avez fait sur moi dans le Siècle. Je crois que je suis un peu de l'avis de l'estimable Buloz. Ma vanité et ma prude modestie se livrent un combat , et au fond je cherche à être de votre avis.
Croyez cependant que ce que vous dites de plus vrai est ce qui concerne cette ardeur inquiète qui m'entraîne toujours vers cette région que je n'atteindrai jamais; au commencement d'un travail-, l'imagination s'exalte et vous promet tout autre chose que ce qu'elle réalise. On ne peut donc quand on a fini que jetter(s/c) un coup d'oeil de regret sur cet informe composé de bien et de mauvais qu'on appelle la production d'un artiste. C'est donc peut-être une faiblesse plutôt qu'une
vertu, que ce vague désir qui nous porte à passer outre quand on a traversé une province et à craindre en revenant sur ses pas de remettre le pied dans les mêmes traces.
Vous me parlez d'un autre article où vous parlez de mes peintures du palais Bourbon. Serez-vous assez bon pour m'indiquer où je pourrais le trouver?
Au plaisir de vous voir encore une fois, et de vous exprimer de vive voix le plaisir que vous m'avez fait.
Eue Delacroix.
L'article de Th. Thoré avait été présenté à la Rente des Deux Mondes, et refusé par M. Buloz comme trop louangeur.
Mon cher ami,
M'1" de F... n'ira probablement pas aux Français, parce qu'il a été impossible de joindre Dumas pour avoir un mot de sa main qui était nécessaire pour retirer les coupons. De sorte que je ne sais comment elle s'en tirera. Moi qui avais une place dans sa loge, j'ai donné ma stalle, de sorte que je vivrai ce soir sans Caligula,,
Avec lequel je vous embrasse.
Eugène.
Caligula a. été représenté aux Français le 26 décembre 1837.
1838. — AU BARON CH. RIVET. 141
AU BARON CH. RIVET
15 février liijfi.
...J'aurais à vous remercier, non-seulement du succès que je dois tout entier à vous, j'en suis bien sûr, mais plus encore de votre bonne et constante amitié. Je sais bien ce qui effacerait mes torts pour un homme comme vous : ce serait tout bonnement de me mettre en diligence et d'arriver tout botte au coin de votre feu. Mais ce sont de ces bonheurs qu'il m'est permis de rêver, et, je ne sais par quel destin contraire, qu'il ne m'est jamais permis de goûter. Sans compter les mille raisons qui sont toujours là pour accrocher un homme de la triste race artiste, je suis sur la piste de deux ou trois intrigues, dont pas une sans doute ne réussira, dans le but d'avoir à peindre quelques pieds de muraille qui ne me rapporteraient sans doute pas plus de profits que ce que j'ai déjà fait, mais qui satisferaient le besoin de faire grand qui devient excessif quand une fois on en a goûté. Vous ne m'auriez pas cru si perfectionné, n'est-ce pas, mon ami? C'est pourtant ce qui arrive, et Dieu en ordonnera comme il voudra.
En attendant, les mois se passent et je ne vous vois point, et je ne vois point Venise que nous aimons tant, ni Rome, ni tant d'autres bonnes choses. J'avais bien pour cette année le projet de vous surprendre en y allant dans cette Italie qui semble chaque année reculer devant moi par cette suite des entraves perpétuelles qui nous enchaînent nous autres « gens indépendants »...
Que j'aurais désiré que mon triste tableau, s'il vous a plu le moins du monde, vous fût échu! J'en suis d'autant plus fâché pour M""e Rivet en particulier, que je crains bien qu'il ne se présente de sitôt sous ma main un sujet aussi con-
ciliant, si je puis parler ainsi. Mes inclinations tragiques me dominent toujours et les Grâces me sourient rarement...
M. Ch. Rivet était, à cette époque, préfet du Rhône.
Le tableau auquel il est fait allusion paraît lui avoir été payé 1200 francs. C'était, croyons-nous, un épisode tiré des Natche\.
Le couronnement de la reine Victoria eut lieu en 1838. Cette lettre ne semble être que de peu postérieure à cette cérémonie. L'ami à qui Delacroix avait confié ses lettres était vraisemblablement Philarôte Chasles.